L'ORAGE
8 mars 1889.
Donc déjà, par les saintes images, monsieur, nous sommes de plus en plus à la russe. Concert d'Annette Essipoff, Montagnes-Russes, défilé franco-russe dans les revues, etc., etc., et comme me le disait l'autre jour le prince Troubetzkoï : « Il est vraiment bien agréable pour le moment d'être Russe à Paris. »
M. Isaac Pavlovsky et notre sympathique confrère Oscar Méténicrskoff, cédant au goût du jour, nous ont donné VOrage^ un drame traduit d'Ostrowski. C'est un peu loin, là-bas, là-bas, au théâtre Beaumarchais, mais pourvoir des Russes que ne ferait-on pas !... Pour des Bulgares je ne dépasserais pas le Château-d'Eau.
Une fois arrivé, d'ailleurs, on est amplement récompensé de ses peines. Salle très bien composée, Sarcey, Zola, Porel avec de grosses moustaches russes. Du côté des femmes, Bépoix, Marni, Marguerite Caron, Rachel Beauvais, Noémie Vernon — celle qu'on appelait Mimi aux Mirlitons, Hadamard, etc. L'absence du prince Troubetzkoï étonne, mais on
ilO LA SOIREE PARISIENNE
m'apprend qu'il est à l'Opéra. Pour Dieu ! le czar ! la patrie !
Tout va bien.
Si j'ai compris le drame VOrage, il a pour but de nous faire voir un nouveau type de belle-mère. Au Vaudeville, M"^o Bonnivard nous avait montré la belle-mère française ; à Beaumarchais, M"^® Kabanowa nous dévoile la belle-mère russe, celle que les naturalistes ont qualifiée de « ferox ».
C'est elle qui dit à son fils : « Recommande à ta femme de ne pas être insolente envers sa belle-mère. »
— « Ordonne-lui de ne pas mettre son nez à la fenêtre. » — « De ne pas regarder les jeunes gens. »
— Et à la fin, pour qu'il n'oublie pas ses ordres, elle lui lance cette phrase qui m'a laissé rêveur : « Faistoi une entaille sur le nez. »
Disons, d'ailleurs, que la scène est éclairée tout le temps par la présence de deux femmes ravissantes dans deux types différents : Katerina (M"^^ Mauri) et Warwara (M'"^ Eugénie Nau).
La première, blonde, mince, poétique, avec de grands yeux bleus et des cheveux à la vierge sous le kakochnik national tout garni de perles ; la seconde, brune, vive, pétulante, avec des nattes qui lui tombent jusqu'au milieu du dos et une tête frisée qu'elle agite en parlant comme la pauvre Isaac Menken.
Entre temps, j'ai perfectionné mon éducation russe. J'ai vu que les hommes portaient les cheveux longs comme Barbey d'Aurevilly, et se coiffaient de petits chapeaux bas à larges bords comme les médecins dans le vieux répertoire. J'ai vu que le signe de croix se faisait en commençant par la gauche, et qu'il y avait des vieilles toquées très laides pour prédire aux