L'ORAGE
jolies femmes qu'elles seraient perdues dans leur beauté, et brûleraient dans les flammes éternelles. J'ai vu enfin que les amoureux comme Boris (M. Daniel) étaient vêtus comme vous et moi de jaquettes de façon mode; enfin j'ai appris — ce que j'ignorais absolument — que la ville de Kalinov est située sur les bords du Volga.
Ajoutez à cela un excellent sucre d'orge à la menthe
pendant les entr'actes et vous voyez que je n'ai
pas perdu ma soirée.
Et, maintenant, je me remets en route...
Et le fiacre roulait, roulait toujours, et, énervé par ce long voyage, je me disais, en pensant à Déroulède et au Cosaque Atchinoff :
— Ah ! voir la perspective Newsld... et mourir !
Le fiacre s'arrête donc déjà et, comme perspective, je n'ai que l'avenue de l'Opéra... C'est toujours ça.
11 mars 18S9.
Décidément, Pierrot redevient de plus en plus à la mode, et l'on ne comprend plus le mot de M'^^ Guichard qui, dans Monsieur Alphonse^ frémit à l'idée d'avoir pu épouser « ce Pierrot-là ». La nouvelle soirée que vient de nous donner le Cercle funambulesque est pour Pierrot une réhabilitation comme le Courrier de Lyon pour Lesurques.
Cela a commencé par la Fiancée de carton, une pantomime qui avait été représentée pour la première fois aux Folies-Nouvelles en 1852. Pierrot (M. Eugène Larcher) est fabricant de poupées et, chose plus grave, il va se marier. En attendant l'heure de la cérémonie, il songe aux événements de la journée ; il mime l'entrée à l'église sur une marche triomphale jouée par les orgues, puis le repas de noce ; puis le bal, un menuet qui se termine en un rigodon échevelé puis... enfin seuls ! 0 joie... ô ivresse !
Mais, il faut se mettre à la besogne, et, comme pour travailler, il lui manque un outil, il sort. ' Colombine (M"« Sanlaville) arrive et a la fantaisie de
AU CERCLE FUNAMBULESQUE il3
prendre la place d'une grande poupée. Pierrot revient et — je ne sais par quelle grâce d'État — ne reconnaît pas sa fiancée et la prend pour une véritable poupée. Nouveau Pygmalion, il fait une déclaration chaleureuse à sa Galathée de carton qui, indignée, gifle l'infidèle.
Rassurez- vous. Cela n'empêchera pas la noce, car, en somme, c'est une infidélité artistique et bien platonique. Et là-dessus ils partent se marier.
Diable ! un monsieur en habit noir. Une annonce ! J'ai froid dans le dos. M. Paul Legrand est malade. Il ne pourra pas jouer le Rêve de Pierrot. Patatras ! — Qu'est-ce qu'il a? demande mon voisin. — Il a soixante-treize ans. — C'est une raison. Ensuite M. Bcera encore mal aux genoux — (tiens, je croyais qu'il n'y avait que les danseuses) — et il sera remplacé dans la Danse de Saint-Guy par son collaborateur M. Michel Carré. Tout va bien.
La Danse de Saint- Guy est une parade imitée de l'Amant passif, de Collé. Léandre se déguise en malade affligé de la danse de Saint-Guy pour détourner Cassandre de donner sa fille à M. Tropoil. Vous voyez que c'est simple ; mais M^'° Marty est exquise en Colombine, et les vers sont charmants. J'ai cependant noté une phrase qui a choqué mon oreille de puriste :
« 11 faudrait que je sache. »
Et l'imparfait du subjonctif ! Je sais bien qu'il faut une rime à moustache, mais Banville trouverait luimême la raison insuffisante.
Enfin le véritable clou de la soirée a été la Lune, fantaisie pantomime en huit tableaux, de M. Beissier, musique de M. E. Audran.
114 LA SOinKF. PARISIENNE
Le premier tableau, sur la terre, représente la terrasse d'un jardin. Dans le fond la lune. Pierrot (notre admirable Cadet) est amoureux de la lune. Il lui chante une sérénade, lui envoie des baisers, tant et tant qu'il en arrive à dédaigner les avances de Colombine (Invernizzi), ravissante dans son costume de satin rose, montrant la jambe galbeuse moulée dans le bas de soie noire. Celle-ci s'en va irritée, et Pierrot, prenant son élan, pique une tête et disparaît dans la lune. Gros effet.
Deuxième tableau. — Sur la Lune. — Un jardin lunaire. Dans le coin une auberge : Au clair de la terre, et dans le fond notre planète. Pierrot arrive ; le voyage lui a donné faim. Il frappe à l'auberge et Invernizzi fait son apparition. Il faut voir le costume de tulle gris diaphane, dessiné par Gerbault ; la taille guêpée et ployante, les jambes fines et bien arquées se devinent sous le tissu léger. Pierrot demande à manger... Mais dans la lune on ne mange pas. On se nourrit du parfum des fleurs ; on boit les gouttes de rosée. Sapristi ! mais alors si on ne peut manger, on peut au moins aimer? — Turlututu. Dans la lune tout est platonique. On n'a que des ivresses chastes, et c'est ce que la délicieuse ballerine mime par un pas adorable, le pas de la pudeur si vous voulez.
Cadet est navré. Pas de cuisine. Pas de baisers ! Il prend à nouveau son élan, et flock 1 il pique une nouvelle tête dans la terre.
Troisième tableau. — Sur la terre. — Pierrot revenu sur la terrasse y trouve bon souper, bon gîte et le reste en la personne de Colombine. Il a assez de
la lune, et de sa poésie creuse, et avant de partir, il prend un pinceau et écrit en grosses lettres sur le large disque de celle qui fut sa bien- aimée : ZUT ! K. D. — K. D., voilà une sign?,ture suggestive, une signature mimée.
Et pendant tout ce temps, le violon de M. Planel, la flûte de M. Lefèvre et la basse de M^^® Cossas nous noient dans des flots d'harmonie. Tous nos bravos — ô Cadet ! Tous nos baisers, ô Invernizzi.
Oli oui, Pierrot a raison. On est décidément très bien siu* cette terre. On y soupe, on y aime... Allons nous coucher !