A L'EDEN-THEATRE
13 mars 1889.
A la bonne heure ! l'Eden a repris sa physionomie de jadis. Voici de nouveau l'orchestre bien installé et la grande scène majestueuse, aux perspectives immenses, sur laquelle on nous redonne de jolis ballets en attendant Excelsior qu'on nous promet pour l'Exposition.
Le ballet de ce soir s'appelle le Goujon téléphonique. Je connaissais déik la. Langouste atmosphérique, inventée par Hervé. Cette fois, il s'agit d'un cabaret sur les bords d'une rivière quelconque, cabaret qui a pour enseigne un goujon. Un monsieur parle dans la bouche du goujon, et correspond ainsi avec une dame qui se fourre la queue du goujon dans l'oreille. Tous les goûts sont dans la nature et le téléphone excuse bien des bizarreries.
Autour de cette auberge vont, viennent, s'agitent et dansent deux joyeuses équipes de canotiers et de canotières, une équipe en jersey bleu, et une équipe en jersey rose. J'ai même retrouvé là en costume de ville la grosse Italienne — immuable, éternelle — qui
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n'a pas manqué un seul ballet depuis la fondation de l'Eden. Je la salue au passage avec un respectueux attendrissement.
Le clou de ce ballet est le navire, formé de drapeaux juxtaposés, par-dessus lesquels on rame en se balançant. L'illusion est complète : un peu plus, et j'avais le mal de mer (je crois que les danseuses appellent ça : avoir mal au genou).
Je dois vous dire un mot également des marionnettes du professeur Bamard. Ses petits bonshommes sont merveilleux, et la scène du lit enchanté est désopilante. Les Escrimeuses sont de belles filles qui donnent bien leur coup de sabre, et les Musical Minstrcls ont des contorsions épiques. C'est ainsi que je comprends la musique.
Enfin la soirée s'est terminée sur l'air national russe par les exercices étonnants des Circassiens. Sur leurs petits chevaux rabougris, ces cavaliers chargent en ligne, doublent par deux, par quatre, sautent à terre et achevai, ramassent des mouchoirs au galop, se tiennent sur leur selle la tête en bas et les pieds en l'air. C'est ainsi que je comprends l'équitation.
M. M il ton nous avait donné le Paradis perdu, M. Renard nous a servi ÏEden reirouvèf
15 mars 1839.
On avait prévenu ceux qui avaient trouvé Marquise/un peu trop raide, — nous n'étions pas du nombre, — que Belle-Maman serait à l'eau de rose.
Blancheur suprême,
et que Marie Magnicr égalerait en suavité VAbbé Constantin. Si elle a été suave!... C'est-à-dire qu'après l'avoir vue, je me sens meilleur. Mais si je commençais par le commencement...
Premier acte. — Le salon de la rue des Petits- Champs. — Milieu austère et bourgeois. Meubles empire en velours rouge; pendule étonnante « tout un monde » comme dit Berard. Sur le mur le portrait de feu Noirci en maire, avec l'écharpe sur le ventre. La porte du fond s'entr 'ouvre et, par le large escalier à rampe de fer ouvragé, voici le retour de la noce. D'abord Thévenot (Noblet), tout à fait blond et ressemblant de plus en plus au petit duc. Puis le
défilé très amusant des amis et des amies conviés à la noce, sans oublier le parent éloigné qui ne sait si par ce mariage Thévenot devient son neveu ou son cousin. Nous notons au passage le commandant Poulot (Libert), belle figure de soldat; M"'® Filoche (Grivot), passementière en gros, belle tenue de passcmentière, sa charmante fille, et enfin belle-maman elle-même, Magnier coiffée à la jolie femme, avec des bandeaux plats et des boucles dans le dos. C'est la première fois qu'elle joue un rôle de maman, — pardon,. — de belle-maman; d'ailleurs si jeune et si belle que le vicomte de Bardac la prend pour la mariée.
Pour nos lectrices, nous ne résistons pas au plaisir de décrire sa toilette de mariage : traîne princesse longue en drap de soie glycine (c'est beau l'érudition !) Le devant en broché blanc avec guirlande de chrysanthèmes mauves, le tout agrémenté de passementeries légères. Ce que c'est distingué, et simple, et froufroutant!
Voici maintenant la mariée Suzanne (]Vr^° Darlaud) en costume de voyage mastic garni de broderies blanches. Scène des adieux touchants : — car les jeunes époux partent en voyage. « — J'avais parlé d"'allcr en Suisse, dit Magnier, ton père m'a menée à Montmorency.' »
« Tu m'écriras si tout s'est bien passé », murmuret-ellc à sa fille dans un dernier baiser.
Hé? hé? M. Sardou! Est-ce que ce mot-là n'est pas un peu raide? Il doit être de Deslandes.
Deuxième acte. — Le cabinet de la rue Saint- Georges. — Là, nous admirons un cabinet.de notaire,
tel que l'a rôvé l'imagination fantaisiste de M™° Noirel. Mobilier doré en tapisseries de Beauvais; tentures en tapisseries de Gênes; tableaux de Lancret; Daplmis et Chloé, par Henner; sur la cheminée, V Arlequin de Saint- Marceaux.
Et Thévenot de s'écrier douloureusement :
— Un Arlequin dans le cabinet d'un notaire.
Sur la table, il y a un téléphone et une sonnette électrique qui fait paraître sur un simple appel tous les domestiques.
Bien entendu, bclle-niaman a subi l'influence du cadre. Au lieu de bandeaux plats, elle a repris la tête frisée, et les cheveux relevés sur la nuque, et a revêtu une robe de dîner ainsi conçue : traîne en velours luciole repassant sur une jupe de satin recouverte de mousseline de soie brodée et frangée ; le tout nuancé et gradué comme un pastel de Latour. Aux oreilles, des perles noires grosses comme des noisettes.
Réapparition du commandant Poulot, avec son fils, de maman Filoche avec sa fille : la ménagerie^ comme dit le premier clerc; dernière scène très ahurie, très mouvementée qui fait comprendre le mot de la fm :
— Ce n'est pas une étude de notaire. C'est une maison de fous.
Troisième acte. — Même décor qu'au second. Je note au passage un mot bien féminin :
]y[ine Thévenot se désole à l'idée que son mari a pu être tué en duel, et que peut-être elle ne le reverra plus.
— Bah ! dit belle-maman, c'est un mauvais sujet : il s'en tirera.
— Dans ce cas, je ne le reverrai de ma vie. Gros effet pour Noblet dans la scène où l'acte de
demande en divorce se termine insensiblement par une furieuse protestation d'amour, écrite sur papier timbré et arrosée de larmes.
On fait un succès à la robe de Darlaud, en jais brodé sur dessus vert d'eau; mais j'ai gardé pour la bonne bouche le troisième costume de belle-maman : robe de pékin capucines et noir formant deux robes : la première en perles multicolores et frangée de perles assorties et graduées ; l'autre, dessus en pékin drapé en biais devant, dos légèrement à traîne. (Si je comprends un mot à ce que je vous raconte là!...)
Voulez-vous le mot de la fin? On parle du vicomte de Bardac, blessé grièvement en duel :
— Le docteur n'est pas venu.
— Alors, il est sauvé.
A la bonne heure ! Voilà un mot pour les familles. Il doit être de Sardou.
Et, maintenant, je m'en retourne tout édifié. Comme Zola, l'auteur de Marquise a voulu lui aussi, faire un Rêve.
Par exemple, c'est un rêve gai; mais c'est surtout un rêve agité.