LES ERINNYES
bien, M. Lamoureux, pas aussi beau que M. Colonne, mais très bien tout de même. D'ailleurs, une fois la toile levée sur un air de Massenet, j'ai constaté qu'il y en avait — des colonnes — sur la scène. Dans le fond, une campagne grecque par un effet de nuit, et devant une demi- douzaine de vilaines dames mal peignées — ce sont les Erinnyes. Elles étendent le doigt dans la pose illustrée par Gambetta sur la place du Carrousel, et disparaissent. — C'est ça. — Allez vous peigner!
Entrée de vieillards très fatigués auxquels on reproche de manquer de cœur — ce qui fait que nous n'avons pas le chœur des vieillards.
Mais un frémissement dans la salle. C'est Klytaimnestra (Marie Laurent) très imposante sous le diadème, avec la grande robe blanche et le manteau rouge brodé d'or. Regardons-la bien, la créatrice de tant de drames, celle qui perdait si bien son enfant, car dix fois encore et nous ne la verrons plus.
A côté d'elle Kassandra (Tessandier) toujours très belle avec sa robe de tulle lilas, et sa chevelure noire crespelée sous les bandelettes blanches comme celle de Salomé.
Attention :
Le roi barbu qui s'avance, bu qui s'avance, C'est Agamenmon, Aga Aga mcnmon.
J'oublie toujours que je ne suis pas aux Variétés! Celui-là est un Agamcmnon sérieux, et la meilleure preuve, c'est qu'on le tue, — oui, monsieur, — et que Klytaimnestra revient nous voir, après le meurtre, avec sa robe blanche toute tachée de sang. Brrr ! une fobe toute neuve!,..
124 LA BOIIŒE PAUISIKNNK
Pendant l'entr'acte, on nous exécute la musique de ballet composée en 187G... mais cette fois sans ballet. Moi. j'aurais mieux aimé un petit ballet, même sans musique.
Deuxième partie. — Un mausolée simple et de bon goût, autour duquel des dames voilées viennent apporter des guirlandes de glycine. J'ai surtout remarqué Parthenis et Lœna, — Kallirohé et Ismena, la brune et la blonde, charmantes toutes deux. Elles entourent Elektra (AI'"° Segond-Webcr), qui, avec sa tunique noire, brodée d'argent, et ses bandeaux plats, s'est fait, à s'y méprendre, la tête de Rachel. Elle nous explique la dernière pensée de Weber, et se jette dans les bras d'Oreste (Mounet).
C'est avec ces dames qu'Ores te Fait danser l'argent à papa.
T'sim là, là!
Non, ce n'est pas ça du tout. Cet Oreste la tue, sa mère, — un peu comme le Parlement supprimant le scrutin de liste, — sa mère Klytaimnestra, qui avait tué son père. Horreur!! Vois-tu bien ce poignard? — Et quoi? Il est teint? Et de quoi? Du sang? Eh de qui? — De ton père. — Ah! ah! ah!!
Tout cela en vers, bien entendu. Nous sommes bien loin de la Belle Hélène; mais, par les Dieux immortels, M"® Marie Laurent sait rudement' bien mourir !
Et maintenant je connais la Grèce comme ma poche, si bien qu'avant de me coucher, je monterais sans terreur tailler un petit bac au Péloponèse.
NOS aïeux
18 mars 1889.
Bon théâtre le Palais-Royal pour les soiristes!... Alors qu'on nous convoque ailleurs tous les quinze jours et quelquefois plus souvent, chez MM. ^Mussay et Boyer, on y met de la discrétion. Il y avait plus de trois mois que je n'avais gravi l'escalier de fer de la Montansier. Un moment j'ai cru que je me perdrais en route. Je ne savais plus le chemin!...
Le premier acte de Mes dieux nous montre une salle de château avec les portraits des ancêtres, tous depuis le seigneur des Ardoises, chef des Incas, qui épousait sa femme sur une place publique, jusqu'à Enguerrand des Ardoises, couvert d'une armure qui faisait nuit et jour un bruit épouvantable..., ce qui ne l'empêchait pas d'être huit fois pore.
Voici maintenant la châtelaine Marcelle (Davray) , charmante dans sa robe de siciUenne grise garnie de franges de jais, et sa bonne figure si franche, si loyale, si honnête. Oh ! non, ce n'est pas une femme comme cela qui tromperait son mari I
Je n'en dirais pas autant de son amie Lucy Bcaucastel (Froment), une fine mouche, avec des yeux gigantesques et une frimousse éveillée qui a le don d'inspirer le jeune Adhémar (Galipaux). Très « dans le train » aussi ce dernier avec son paletot mastic laissant dépasser le pan d'habit, sa canne gigantesque, et son argot de joueur lorsque le seigneur des Ardoises lui demande :
— Savez-vous ce que c'est qu'un roi? Il répond sans sourciller : Un roi, c'est une bûche.
Au fond, des Ardoises (Daubray) est le seul qui ait la tradition et le culte du passé. Il faut le voir avec son jabot et ses manchettes de dentelle, sa redingote à collet de velours, sa petite mèche teinte en noir et isolée sur une tête toute blanche, et surtout, surtout son melon gris argenté qui a mis toute la salle en joie. Et quelle noblesse quand, montrant la porte d'un geste noble à la comtesse, qu'il croit couj)able, il lui dit ce beau vers :
Mes aïeux ont parlé. Je ne vous cognois plus.
Deuxième acte. — Un petit salon très élégant tout tendu en satin rose; portière en peluche, lustre de Venise et, dans le fond, deux tableaux : Danaéet Vénus et Léda.
Signalons aussi un certain rideau- cmnoyice en satin riche mais couvert d'affiches « à l'.usage des personnes qui reçoivent beaucoup ».
C'est à cet acte que nous voyons paraître sous les traits de M""® Leprince M"*® Fournier, la nouvelle d,uègne du Palais-Royal. Elle vient de la Comédie- Française, s. v. p., et fait des révérences avec la grâce
NOS aïeux 127
de M'"^ Arnould-Plessis. Mais c'est égal : 0 Matliilde, idole de notre âme, comme nous te regrettons; et comme ta vraie place serait là, au milieu de ces comédiens qui t'ont tant aimée!...
Ne nous attendrissons pas, et notons plutôt pour nous distraire le mot de Cliamberlan (Milher) fabricant de boeuf salé de l'Amérique du Sud :
— J'ai là-bas 30,000 chevaux. C'est avec ça que je fais du bœuf.
Il oblige M'"° Lcprince à une promenade à cheval.
— Je suis bien à plaindre, dit cette dernière (qui, par parenthèse, garde pour cet exercice une robe décolletée en peluclie saumon!!!)
— Et le cheval! réplique Chamberlan.
Troisième acte. — Nous revenons au château et nous y admirons un menu catapultucux préparé par un maître d'hôtel. J'y note au passage des « salsifis cruelle énigme ». qui feraient bien plaisir aux pessimistes.
Ce maître d'hôtel est pris pour un avocat.
— C'est un avocat... d'office, dit l'incorrigible Adhémar.
Inénarrable aussi la conversation d' Adhémar avec la jolie Louise Beaucastcl.
— Mais si je trompais mon mari, dit celle-ci, j'aurais des remords.
— Parfait, riposte Adhémar. On se dit : j'ai des remords, et comme ça on est en règle avec sa conscience. Alors on marche.
— Ah ! vous êtes une ficre génération !
— Oui, une génération... spontanée.
Je ne puis pas vous raconter tous les mots, parce
que cela me ferait rire, et quand je ris j'écris encore plus mal que d'habitude.
Aussi je me contente pour fmir de vous citer celui que j'ai entendu à la sortie, mais qui n'est pas de MM. Clairville et Depré.
Un monsieur très pressé descendait l'escalier en partant.
Il bouscule une vieille dame de ses amies :
— Quelle agilité! dit celle-ci avec aigreur. Cher monsieur, vous tenez du singe.
— Chère madame, vous dites vrai! dit le monsieur en serrant affectueusement la main de sa digne amie.