‹ La soirée parisienneChapitre 63 sur 128 · MAITRE GUERIN · texte numérisé non relu

MAITRE GUERIN

l'exhumation de cet uniforme antédiluvien ! Je sais bien que Louis Guérin va dîner chez le général, mais il n'était pas nécessaire pour cela de mettre sa jugulaire.

Le papa Guérin n'est pas, d'ailleurs, autrement étonné par cette quincaillerie, et dit : « Il croit m'effrayer avec ses moustaches ! J'en aurais plus que lui si je les laissais pousser ! »

A noter aussi le mot : « Je tourne la loi; donc je la respecte. » La toile se baisse sur la gracieuse apparition de la bonne Françoise (Rachel Boyer). C'est elle qui aura désormais les clefs, et avec ses yeux-là ça ne m'étonne pas : la clef de la cave et la clef des cœurs.

Entendu à la sortie :

— C'est bizarre comme un sujet change quand on le transporte du livre au théâtre. J'avais lu le Cas de M. Guérin... Eh bien! je n'ai plus du tout reconnu le roman.

16 avril 1889.

M. Francis Philipps (qu'il ne-^ faut pas confondre avec notre Edouard Philippe) est un monsieur grand, maigre, un Clemenceau jeune qui, bien qu'à peine âgé de quarante ans, a déjà fait un peu de tout. II a été à l'école militaire de Sandhurst; il a été lieutenant au 2® Queen's Royal Régiment; il a été avocat; enfin — et c'est ce qui nous intéresse — il a été romancier et a écrit un livre intitulé : Comme dans un m^iroir. M°^° Van de Velde, fille de l'ambassadeur d'Italie à Berlin, en a tiré une pièce qui a été représentée plus de 180 fois à l'Opéra-Comique de Londres

— théâtre ainsi appelé parce qu'on n'y joue que des comédies. L'actrice qui jouait en Angleterre le rôle de Lena s'appelait — et coïncidence assez curieuse

— également Bernard : Miss Bernard Beere. Et maintenant que j'ai fait parade de ma petite érudition, je vais vous parler de l'adaptation faite par Pierre Berton, c'est-à-dire de la soirée des Variétés.

En entrant dans la coquette salle de M. Bertrand, nous sommes un peu dépaysés : plus d'orchestre I

Là OÙ trônait depuis des années Marins Boulard, deux rangs de fauteuils. Çà et là, au balcon et dans les loges, ce je ne sais quoi de rastaquouère et d'exotique qui caractérise le pont d'un paquebot.

Au milieu de ces figures inconnues, j'arrive cependant à retrouver le prince de Sagan, le comte de Dion, Lozé, Paul de Rémusat, Georges Lebey, de la Charme, Meilhac, Ilalévy, Maurice Dreyfus, Gustave de Borda, Georges Legrand, Ganderax, prince Troubetskoï, Nicolopoulo, etc., etc.; du côté des artistes, Théo, Brandès, Marsy^ Invernizzi, Linder, Malvau, Brindeau, qui porte sur la poitrine une petite montre retenue par un nœud en diamant, ce qui forme une décoration très originale; Depoix, Bianca, etc., etc.

Trois coups de bâton et un coup de sonnette : ça remplace les ouvertures de jadis, et la toile se lève sur un très joli décor. Une salle rappelant un peu l'ancien hôtel de Sarah, avenue de Villiers. Cheminée immense, avec landiers en fer portant de gigantesques bouquets roses et lilas ; dans le fond un grand escalier avec vitraux de couleur. Ameublement, tapis, canapés en bois découpé, tout est strictement anglais. Y compris le domestique poudré et correct, avec livrée rose et aiguillettes. Dans ce milieu évoluent des jeunes gens en lawn-tennisjacket, flanelle blanche rayée, chemise de soie et pantalon retenu par la ceinture multicolore.

Entrée à sensation de Sarah en costume de visite du matin. Chapeau en dentelle blanche dite Kate- Greenaway, orné de bluets, robe longue en soie soufre formant blouse, avec taille dessinée sous le ventre par un simple ruban de satiû blanc, noué négligem-

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ment. Longue ovation qui dure au moins trois minutes. Elle est toujours très bien, notre Sarali, un peu engraissée ; des cheveux moins crespelés que jadis et d'un blond plus naturel. A côté d'elle, en visite, lady Gage (Grandel), lady Daner (Vallot) — n'oublions pas que nous sommes en Angleterre — et enfin une Française, Lucie (la jolie Renée de Pontry), une camériste roublarde, fine et intelligente comme notre capitale seule sait en produire. Admirable le mouvement d'épaule en remontant l'escalier.

Acte deux. — Un salon : grande symphonie en rose majeur ; draperies de satin rose, fauteuils *de peluche rose, chevalet garni de soie rose. Ah ! feu le duc de Brunsv^ick serait bien content. Cette fois Sarah est en robe at home toujours forme blouse, faille sur vert d'eau, avec receinture byzantine formée de turquoises orientales juxtaposées. Est-ce que vous aimez beaucoup ces ceintures-là ? Enfin, c'est très suggestif. Mais, me direz- vous, vous ne nous parlez jamais que de Sarah. Que voulez-vous ! elle est toujours en scène ; il n'y a qu'elle. C'est à cet acte-là que Lena devait dire, à ce que m'a conté M. Philippe :

— J'ai fait sauter la banque et je vais payer tous mes créanciers.

Et Berton (Fortinbras) répondait :

— Ça va bien les étonner.

Le passage a été coupé, et je le regrette, car c'eût été un effet certain. On l'a remplacé par celui de la partie de cartes où Berton se taille un gros succès en faisant sauter la coupe.

Troisième acte. — Salon élégant, dans lequel je n'ai pas grand'chose à vous signaler, sinon d'immenses bouquets de lilas naturels, et un magnifique coq en bronze sur la table. Pourquoi ce coq ? Voulez-vous la troisième toilette de Sarali pendant que nous y sommes : Robe de damas rose broché, sur tablier de dentelle d'or, corsage à revers de velours rose. Ce que c'est joli et froufroutant!... Mais toujours la ceinture un peu bas et un peu lâche. Il y a à la fin un « Je t'adore ! » lancé d'une voix vibrante en se jetant au cou de lord Ramsay qui enlève la salle. Mon Dieu! que j'aimerais donc être embrassé comme cela !

Quatrième acte, — Au château de Ramsay. Intérieur anglais : grande vitre couverte de neige donnant sur une campagne également toute blanche. Dehors il fait froid, mais ici il fait bon et l'on s'aime. Oh ! la figure de Sarah, tandis que Fortinbras explique qu'elle est à lord Rainsay ! Sur cette face convulsée aux yeux dilatés par l'épouvante, passe successivement la crainte folle, le désespoir, l'espérance, l'allégresse, toute la gamme des passions humaines. C'est merveilleux.

Mais, au fond, en spectateurs féroces que nous sommes, nous attendons tous la mort de Sarah. On nous a promis une belle mort, et nous ne pouvons pas aller nous coucher sans cela. Nous trouvons môme qu'on nous fait un peu languir. Enfin, ça y est. Lena ferme les portes, avale un flacon de laudanum, s'essuie les lèvres le plus tranquillement du monde; puis d'un pas lent, déjà titubant, va s'asseoir devant un album pour y écrire une suprême pensée ;

mais rengourdissement arrive et sa tête tombe. Elle se raidit, se relève, se traîne jusqu'au portrait de lord Ramsay, le prend, l'embrasse, puis le portrait tombe sur le tapis, et Lena se renverse en arrière, la face immobile.

Lord Ramsay, qui a réussi à enfoncer la porte, se précipite, touche Lena, qui roule à terre, comme une masse, foudroyée. C'est simple, et cela produit un effet inouï. Tout Paris voudra voir cette mort-là.

Bravo 1 bravo ! et encore bravo ! notre grande Sarah enfin revenue. N'est-ce pas que nos applaudissements valent bien ceux des Américains et des Anglais?

D'ailleurs, à la fin de la pièce, nous n'avions plus l'air de Parisiens... Nous étions tous déguisés en... romains.

18 avril 1889.

Pour des répétitions mouvementées, c'a été des répétitions mouvementées. La pièce ne devait avoir que trois actes ; peu à peu elle en a eu cinq et dix tableaux, bientôt ramenés à six. Par suite de je ne sais quel phénomène, chaque jour le rôle de Suzanne Moraines augmentait, tandis que celui de Colette Rigaud diminuait ; celle-ci, qui devait paraître dans le sixième tableau, apprenait, les derniers jours, qu'elle cédait la place à sa camarade; enfin, à la suite de la répétition générale, à deux heures du matin, les auteurs se décidèrent à couper complètement ce sixième tableau, un épilogue champêtre où René Vincy, revenu à la vie, laissait espérer qu'il épouserait la petite Offarel. Ouf! Le tout entremêlé de scènes, de cris, de pleurs, de tempêtes et d'altercatione qui, Dieu merci ! se sont arrangées à la satisfaction générale. Tout est bien qui finit bien.

Et maintenant au rideau. Premier acte, — Un salon chez la comtesse Komof. Bien entendu, les élégantes

du Vaudeville ont profité de cette occasion pour faire assaut de toilettes. Voici la comtesse Komof (Debay) tout en tulle noir, avec guirlande roses brodées et, sur la tête, une aigrette noire retenue par un croissant en diamants. M'"° de Sermoises (Darly) en rose ; Verneuil en jais émeraude. Du côté des hommes: Desforges (Dieudonné), qui a abordé pour la première fois les rôles marqués : le voilà tout blanc... 0 souvenirs du Gymnase ! Le poète René Vincy (Volny) avec une cravate à nœud Louis XIV (!) et en chemise trop décolletée. Pourrais-je insinuer timidement que les poètes portent du linge quand ils vont dans le monde ? Enfm, Claude Larcher, le pessimiste, avec la barbe rousse en pointe, l'air sarcastique, la voix vibrante. Volontiers, on lui lancerait le cri irrévérencieux de notre spirituel confrère Gyp : « Ohé! les psychologues ! »

Grand mouvement d'attention. Entrée de Colette Rigaud (M"^® Deschamps), adorable dans son costume de soie blanche brodé d'or, le corsage garni d'une frange de pampilles d'or, et aux épaules, à la taille, des petites plumes blanches qui forment comme le ci-est du prince de Galles. Qui reconnaîtrait dans cette fantasque et hautaine Colette la terrible milady, la poétique reine Margot ? Les rôles se suivent et ne se ressemblent pas. Je note au passage, pour ceux qui ne les auraient pas entendus, les jolis vers de Paul Bourget :

Un papillon couleur de flamme, Ailes ouvertes, s'est posé Sur le frais calice rose D'une fleur dont il suce l'âme.

Puis l'oublieux reprend son vol, Et la pauvre fleur délaissée Se penche et va mourir bercée Par le chaut du rossignol

Au second acte : Nous sommes chez Fresneau (Courtes). Intérieur simple de professeur de l'Université. Meubles bourgeois; dans la cheminée, un poêle Choubersky (est-ce une réclame?). Là, nous avons le plaisir de voir M'"° Fresneau (Rolland), en robe grise de drap tout uni ; M"^° Offarel (M"'" Grassot) nous présentant sa fdle, la jolie Marguerite Caron : « Tout mon portrait, » dit-elle. Je proteste avec toute l'ardeur de ma conscience indignée. A un moment donné, Claude Larcher embrasse maman Offarel.

— Vous êtes donc un brave homme? dit-elle toute attendrie.

Moi, j'aurais plutôt compris « un hom-me brave ». Plus loin, elle dit encore : « Je vais me faire belle. »

— Alors nous manquerons le train, riposte Claude Larcher.

Oh ! ces psychologues ! tous sceptiques.

Troisième acte {premier tableau). La loge de Colette Uigaud, à la Comédie-Française. Tout au Japon. Sur les murs étoffes japonaises ; dans le fond porte dorée, sur la cheminée un dieu Bouddha — pur Mikado — au plafond un lustre rose de fleurs de lotus éclairées à la lumière électrique. Enfin sur un divan une robe de chambre japonaise. Cette loge est envahie par quelques copurcliics, tous avec des monocles. Avez-vous remarqué qu'au théâtre pour être élégant la myopie est de rigueur? L'un s'est fait la tête du marquis de M... a. Mais, par exemple, mes-

sieurs, pourquoi pas de cannes du soir? Desroches seul est correct avec sa pouime d'or; vous autres, vous avez des bambous qui ne se gardent pas à la main lorsqu'on est en frac.

Nouvelle entrée à sensation de Colette Rigaud, véritablement superbe en courtisane de Venise : costume moyen âge, en drap mousse, recouvert de broderies en velours vieux rouge et brodé de saphirs, de perles et de rubis; sur la chevelure rutilante, une petite cape de perles ; on lui fait une ovation après sa magnifique empoignade avec RenéVincy.

Deuxième tableau : Le cabinet de travail de René Vincy. Rien à signaler que la scène terrible entre Vincy (Volny) et Claude Larcher (Duflos). C'est net, poignant et sec comme un coup de trique. Duflos a un certain : « Je mens, moi! » qui enlève la salle. On rappelle les deux artistes.

Quatrième acte : Le five o'clock tea chez M™° Moraines. Nouvelle Apparition des élégantes du premier acte, mais cette fois en costume de ville. La palme est encore à Jane Debay avec sa robe de tulle blanc à larges pans de velours fauve. Sur la tête, un petit casque de plume ; deuxième prix à Verneuil avec sa robe de moire blanche à raies noires. La table à thé n'est pas mal installée avec ses deux tablettes, son vin d'Espagne, ses sandwiches... mais il faudrait un samoiuar. La vieille théière de nos pères n'est plus chic du tout. M™® de Sermoises a un petit bracelet à montre, et nous annonce qu'il est cinq heures vingt... Allons, c'est bien un five o'clock.

Gros succès pour le monologue de Desforges arrivant ensuite à persuader à M°^° Moraines qu'il faut

rester avec lui bon par amour, mais parce qu'il lui donnera beaucoup de patares.

La voilà bien la vraie psychologie ; ah ! que la voilà bien, et comme je reconnais la morale pratique de ce Claude Larcher qui disait dans la Revue parisienne qu'il préférait voir l'amour aller à l'argent plutôt qu'à la beauté, car on ne peut pas devenir beau, tandis que tout le monde peut aspirer à devenir riche.

Et, ce qu'on était de cet avis-là dans l'avant-scène de droite! Pas vrai, mesdemoiselles?

Je rentre. Mon cocher m'affirme qu'il est minuit trois quarts et que je dois la course de nuit. Et il n'est que minuit vingt.

Encore un mensonge ! Il y a vraiment des heures dans la vie où l'on donnerait bien cher pour voir la vérité toute nue.

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