‹ La soirée parisienneChapitre 69 sur 128 · ORPHÉE AUX ENFERS · texte numérisé non relu

ORPHÉE AUX ENFERS

quatre quadrilles : or et émeraude, bleu et argent, marron et or, blanc avec ceintures de perles. Sans oublier Tétoile, la gracieuse Virginie Milani et un gros frelon, seul de son espèce, qui doit avoir bien mauvais caractère, car il passe son temps à prendre la mouche.

A ce moment, on me prie de bien affirmer que Rivolta n'est pas à l'Odéon, et n'est pas l'œuvre de M. Jules Lemaître. Il me semble aussi qu'il n'y avait qu'une ressemblance vague.

Quatrième ballet. — Le menuet dansé aux enfers par Pluton, Jupiter, Vénus et Eurydice :

Le menuet est vraiment charmant Quand c'est Jupiter qui le danse From! FromI

Nous nos compliments à la sveltesse et à la légèreté de Pluton (Alexandre). Non seulement une jolie voix, mais un art chorégraphique qui fera pâlir de jalousie Valentin le Désossé. Et après, le grand quadrille épileptique sur lequel des générations nombreuses ont dansé le chahut national. Quelle musique cantharidée ! Nous étions tous obligés de nous cramponner à notre fauteuil pour ne pas, nous aussi, exécuter des pas fantaisistes. J'ai vu le moment où M. de Blowitz lui-même allait pincer un cavalier seul... mais il s'est rappelé le cant britannique, et il est retombé de tout son poids sur son siège qui a rendu un gémissement plaintif.

Charmante et toujours très acclamée, Jeanne Granier, dans ses diverses apparitions d'Eurydice. Quelle verve! quel entrain! Et quelle merveilleuse Bac-

170 LA SOIREI^ PARISIENNE

chante ! Je ne crois pas que l'Evohé puisse être lancé avec plus de chaleur diabolique. La séduisante diva se plaint seulement de rester tout l'acte de l'Olympe sans chanter. Cela fait un grand temps d'arrêt pendant lequel sa voix se refroidit.

— Voilà, dit-elle ; pendant cet acte, j'installerai un rang de chaises dans ma loge, et je donnerai des auditions payantes. Je ferai mon petit Choufleury.

Vénus, c'est maintenant la jolie Demarsy. Certes le rôle est admirablement distribué, mais il nous semble qu'Angèle et Fanny Robert le jouaient moins... habillées. Demarsy est en robe de bal. Jupe de taffetas rose garnie d'une ruche rose, son tabUcr brodé d'argent. Aux épaules trois magnifiques broches de diamant, et au cou un quintuple rang de perles. A lorgner encore avec ravissement Cupidon (Gélabert), Minerve (Sorel, très suggestive), Diane (Saulicr) (qui a le tort de mal se maquiller et de jouer le rôle en blonde, d'ailleurs charmante quand même), et enfin l'Opinion publique (Maury), une splendide créature qui ferait dire à Chérubin : « Qu'elle est belle, mais qu'elle est majestueuse! » J'ajouterais volontiers : « Potius Maury quayn Jules Ferry. »

J'ai déjà parlé d'Aristée (Alexandre) jeune, gai et élégant à souhait; mais j'ai gardé pour la bonne bouche Christian, toujours solide sur la brèche et étourdissant de fantaisie. Que d'improvisations folles ! que de cascades! que de calembours, comme seul Orphée ose en faire. Il y avait bien longtemps que je n'avais lu Chateaubriand... mais ce soir j'ai compris le géiiie du Christianisme.

Tiens, moi aussi. Ça se gagne î

2 mai 1889.

M. Antoine vient de publier son manifeste. Plus heureux que d'autres, il a pu le dater de Paris.

Avant de m'embarquer pour le boulevard de Strasbourg, j'ai lu avec un vif intérêt ce petit plaidoyer pro domo. J'y ai vu que, depuis sa fondation, c'est-àdire depuis le 30 mars 1887, le Théâtre-Libre a joué 64 actes en prose et 21 actes en vers. Le chiffre total des dépenses de l'année s'est élevé à environ 45,000 francs, et le montant de l'abonnement a été de 42,700 francs, soit un léger déficit qui a été couvert par le produit des représentations publiques, qui ont rapporté environ 4,000 francs.

Le résultat de tant de peines et de tant d'efforts a donc été simplement de joindre les deux bouts. J'avoue qu'à notre époque prosaïque et positive, il m'est impossible de ne pas admirer cette foi robuste et ce désintéressement absolu.

Mais ne nous attendrissons pas, car le scepticisme convient mieux à notre genre de beauté.

Vers les huit heures et demie (déjà !) la toile s'est

levée sur V Ancien, drame en un acte et en vers de M. Léon Cladel. La pièce date d'une vingtaine d'années, et elle avait été refusée un peu partout. M. Antoine l'a montée en la rognant un peu, mais les morceaux en sont bons. Le décor représente un intérieur de ferme, avec de la vraie paille sur les toits et de vrais lilas blancs après un arbuste. Là dedans deux vrais paysans, Pierre (M. Philipon, élève du Conservatoire), et Jean, son fils (Boularan), également élève du Conservatoire, même que le Conservatoire n'est pas content . Ils ont tous les deux des perruques, parce que, quand les acteurs parisiens veulent avoir autant de cheveux que les paysans, ils sont obligés de s'affubler d'un faux toupet. Il y a aussi deux vraies paysannes, une vieille Jeanne (Barny) et une jeune Seconde {M}^^ Dorsy).

Je ne vous dirai pas que le langage de ces gens-là est exactement celui des paysans de Zola. Ils n'ont pas le souffle comme Jésus-Christ. Pierre parle de « filer à l'anglaise ». Jean appelle Seconde « ma chatte ». J'ai noté deux beaux vers qui ont fait sensation :

Il se fout bien de ça, là-haut, ton empereur ! Et notre soupe vaut la soupe du monarque.

Pour finir, le père se jette dans une mare afin que son fils, devenu soutien de veuve, ne parte pas pour la guerre. Dans le texte primitif on repêchait le macchabée... et la pièce recommençait.

M. Antoine a laissé Pierre mijoter dans la mare... et il a bien fait .

La seconde pièce, Madeleine, drame de M. Zola, date également de vingt-deux ans. Il avait aussi été

refusé un peu partout. C'est comme ça que M. Antoine aime les drames. Quoi qu'il en soit, il l'a ])ien monté, et il a fait donner l'élite de sa troupe. D'abord, M""® Marie Defresne (Madeleine), très touchante dans son rôle d'épouse repentie. Antonia Laurent (Véronique), impeccable sous le serre-tête et la robe noire de la servante austère et dévote . Son teint ambré a la iDaleur de ces cierges « qui n'ont jamais été bénis », comme a dit Alfred de Musset. Puis H. Mayer (Jacques Gauthier), revenu enfin d'Amérique et qui a dû apprendre le rôle en huit jours; et enfin, Louise France (Laurence), véritaljlement merveilleuse dans son rôle de fille de trottoir. Avec ses cheveux dénoués dans le dos, son vieux cache-nez en corde et son casaquin de velours élimé, elle a composé un type qui lui a valu une ovation. Quant à Francis Hubert, c'est Antoine lui-môme, affublé pour la circonstance d'une bien vilaine barbe... mais il fallait bien se vieillir. Doit- on le dire? Si j'ai bien compris la morale de la pièce, on ne doit pas le dire, mais surtout il ne faut pas descendre dans les hôtels où l'on a habité jadis» Ceci serait-il, par hasard, une adroite réclame pour l'hôtel Terminus, qui vient seulement d'être achevé.

Dans celui-là, au moins, pas de souvenirs à craindre.

Pour cette pièce, on a essayé pour la première fois des décors de papier peint, — innovation très heureuse et très décorative, — et aussi un système de verres rouges dans le foyer qui produit à l'œil une lueur encore plus agréable que celle du choubersky.

C'est dûment préparé par ces émotions tristes que nous avons enfin entendu un peu tard les Inséparables ^ la désopilante pièce de M. Georges Ancey, l'auteur

déjà applaudi de Monsieur Lamblin. Trois petits actes, sans entr'actes, ponctués par des éclats de rire. Impossible de débiner ses amis avec plus de tact que M. de Courtial (Mayer); d'être plus gauche, plus timide, plus ahuri que Gaston (Antoine), et d'être plus solennellement bête dans son faux col que M. Leroy (Philipon). Tous les mots seraient à citer, depuis celui de M^® Leroy :

On cite un homme du monde qui a triché au jeu :

— (( Que c'est triste pour sa mère ! »

Jusqu'à celui qui a provoqué la note gaie finale. Leroy voulant dire quelque chose d'aimable à Gaston, qui lui revient comme gendre, s'écrie :

— Il a grandi !

Bref, nous nous en allons en riant, ce qui ne nous arrive pas souvent en sortant du Théâtre-Libre, et l'un de mes amis, relisant une dernière fois son programme, me dit :

— J'avais une maîtresse qui s'appelait Madeleine, dont j'étais l'ancien, et nous étions les inséparables.

J'ai voulu flatter sa douce manie, et je lui ai dit que c'était charmant.

Page 1