‹ La soirée parisienneChapitre 82 sur 128 · COLIBRI · texte numérisé non relu

COLIBRI

riette fière, spirituelle et bien moderne. On a fait aussi un succès de rire à un petit bonhomme qui ressemble fabuleusement à Grasset, et qui, sur l'affiche, porte le nom de Chimène. Espérons que pou. lui tout Paris aura les yeux de Rodrigue.

Enfin, la soirée s'est terminée par un Toitr d'Arlequin, pièce en vers de MM. Piazza et Ribaud, musique de M. Paulin, où le public a revu avec plaisir Polichinelle, Arlequin, Pierrot et Colombine, ces charmants héros de la comédie italienne. Nous avons noté au passage quelques rimes d'une richesse... banvillesque.

... Serait-il trop payé par cette bagatelle

La feinte de lui mettre au doigt la bague a-t-cUe...

Mon sang bout; J'ai beau chercher, je suis dans un clicmin sans bout.

Si l'Association artistique nous donne souvent des soirées semblables, elle sera bientôt aussi riche que les rimes de M. Piazza.

26 juin 1889.

On oublie trop que l'Opéra est rAcadémie nationale delà musique... et de la danse, et d'ailleurs il faut bien faire quelque chose pour les vieux abonnés; aussi, pour contenter tout le monde, M. Ambroise Thomas nous a donné la Tempête, un ballet dans lequel il y a non seulement de la musique, non seulement de la danse, mais même du chant. Tous les bonheurs à la fois.

A neuf heures moins le quart, le rideau se lève devant une salle incomplètement garnie et qui se remplit peu à peu; d'ailleurs, j'aime mieux cela, et je serai moins distrait pour regarder le ballet.

Acte premier. — Premier tableau de M. Lavastre, « l'Espace ». Pas commode à rendre. L'Espace est représenté par une série de nuages lilas et roses. On entend au loin la voix de la mère de Miranda, en réalité la voix de M'^° Pack, une jeune et jolie cantatrice qui s'exerce ainsi dans la coulisse avant de faire apprécier par les abonnés son soprano et son gracieux visage.

Mais le décor change immédiatement, et nous voilà dans !'« île des Génies ». Palais de veixkire superbe, arbres gigantesques dont les branches forment sur le sol ensoleillé de grands losanges mi-partie ombre et lumière. Les libellules, une soixantaine de fillettes de neuf à douze ans — celles que le marquis de X... trouve déjà un peu marquées — évoluent autour de Caliban endormi.

Le Caliban de l'Opéra — (M. Hansen) — est un monstre verdâtre comme la plupart des monstres, et qui veut arracher les ailes à l'une des libellules. Heureusement qu'Ariel intervient. Ariel , c'est M''^ Laus qui faisait ses débuts à l'Opéra. Elle a de grandes sympathies parmi les fauteuils d'orchestre.

Impossible, d'ailleurs, de porter mieux la tunique courte avec guirlande de pampres qui laisse voir la jambe arquée et fière.

Une barque de pêcheurs napolitains, dirigée par Stefano (le bon Pluque) apporte un enfant qui est adopté par Ariel. Pourquoi? C'est ce que je suis heureux de ne pas avoir à vous expliquer ; mais, en revanche, je puis vous dire que les mousses napolitains ont des cuisses que j'ai comprises à première vue.

Pendant l'entr'acte, je monte un peu sur la scène. On tend des bandes de toile bleue, et derrière ces bandes doivent se cacher quatre rangs de jeunes personnes vêtues de gaze diamantée et portant sur la tête un très gracieux casque formé d'une couronne de comtesse fermée par deux grandes plumes bleues. M. Gailhard se promène avec un grand bâton et jure :

— Allons, mesdemoiselles, couchez-vous, on voit

202 LA SOIRKE PARISIENNE

VOS plumes! Sacrcljlcu, couchez-vous donc! ce n'est pourtant pas malin de se coucher!

Ces demoiselles rient, obéissent... et se couchent. Touchante docilité!

Retournons vite dans la salle pour Vade deuxième.

La toile se lève sur la « Grotte d'azur ». Ravissante la perspective de ce grand lac bleu lamé d'argent, avec, au fond, la grotte éclairée à la lumière électrique. Les demoiselles couchées se lèvent graduellement, — déjà ! et se mettent en état de distrah-e Miranda, l'enfant du premier acte, qui a grandi et est devenue l'exquise Rosita Mauri, avec la traditionnelle robe blanche des étoiles. On entend au loin une barcarole, et en l'entendant tout le monde s'enfuit sans que je sache au juste pourquoi. Si je l'avais chantée, ce serait une raison.

Deuxième tableau. — La Tempête. — Nous voici revenus à l'île des Génies : une galère passe au loin, et comme Miranda voudrait en connaître les hôtes, Ariel déchaîne les éléments. Le ciel devient tout noir, le tonnerre gronde, les éclairs sillonnent l'espace et se reflètent éblouissants dans les flots agités — ce qu'on doit s'amuser là-dessous! — Enfin, après la pluie vient le beau temps, et l'un des naufragés (M. Vazquez) apparaît. C'est le prince Ferdinand. Il est très beau, ressemble à notre confrère Paul Ferrier, et tous les génies ont envie de lui chanter :

O Ferdinand !

T'as gagné le lapin blanc.

Le lapin, cette fois, c'est Miranda. Ils se voient et s'aiment à première vue, et, après quelques entre-

LA TF,MPI:TE 203

cliats bien en situation, Aricl met des fers aux poignets de Ferdinand pour prouver sans doute cette idée neuve que l'amour est un esclavage. Mais Ariel, pour conserver Miranda, évoque les esprits de la Nuit, et elle a joliment raison, car ces trois génies sont : ^Imcs invernizzi, Monnier et Torri. Il faut les voir en chauves-souris, relevant avec leurs bras nus des ailes de peluche brune, leurs jolies têtes entourées de collerettes en plumes de hibou et coiffées en chat-huant avec des yeux lumineux. C'est ravissant, et Invernizzi a des attitudes et un sourire adorables. Grâce à ces esprits de la Nuit, tout le monde s'endort, les génies, Ferdinand..., et peut-être aussi les abonnés.

Pendant l'entr'acte, un peu longuet, je lorgne la salle. C'est un beau mercredi. Dans l'avant-scène, M™® Cahen, d'Anvers, la baronne Levavasseur, plus jolie que jamais avec son diadème Henri II et sa robe lacée d'or, la duchesse de Conegliano, la duchesse de Bojano, M""® Porgès, la marquise de Massa avec sa cousine, la comtesse de Meffray, la baronne Hottinguer, la duchesse de La Rochefoucauld-Doudeauville, les baronnes Gustave et Alphonse de Rothschid, le Jockey-Club au complet dans son avantscène. Un peu partout aux fauteuils : le prince Troubetzkoï, le comte Robert de Fitz-James, le prince de la Tour-d'Auvergne, le baron de Saint-Amand, M. Charles Rocher, le vicomte de Tredern, Henri Ribot, baron de Kœnigswarter, etc. J'ai noté une dernière fois ce pimpant personnel — pour la clôture — car la fête nationale nous menace, et l'on prépare ses malles.

Page 1