LA CONSPIRATION DU GENERAL MALET
4 octobre 1889.
J'ai été bleu souvent au théâtre du Château-d'Eau, comme amateur, comme victime, comme soiriste, mais je n'y avais pas encore été comme invité. Ce soir, j'avais ime invitation personnelle, s. v. p., de M. Auge de Lassus. Aussi, j'ai mis des gants comme le prince et je me suis fait friser au petit fer. La salle était bondée et très bien composée : tout ça c'était des invités. Il y avait des messieurs en frac à la quatrième galerie, et des femmes avec des diamants au paradis.
Malheureusement pour moi, je ne connaissais pas beaucoup de monde parmi ces invités, — c'est la saison qui veut cela. L'auteur avait invité à la campagne. Pourtant j'ai reconnu Marie Colombier, Francine Laroche, Marie Laurent, Jane Richard ; parmi les hommes, Caran d'Achc, et un des frères Lionnct (je ne sais pas lequel, mais je crois que c'était l'autre), sans compter quelques confrères auxquels les vacances ont profité et qui m'ont semblé plus jolis que jamais.
Si nous parhons un peu du général Malet? Vous
voulez en parler. .. moi je veux bien. Parler du général ou parler d'autre chose... J'ai vu six tableaux qui m'ont amené graduellement à la conspiration du général, à son jugement et à son exécution. Des costumes empire assez exacts, et des uniformes de la grande armée qui, en souvenir du vieux cirque, font toujours plaisir à voir. Le général Malet (Desjardins) ressemble à Taillade jeune et a beaucoup plu. On l'a rappelé trois fois après le tableau de l'évasion. Lahorie est personnifié par le bon Dalmy, qui devrait bien apprendre à coiffer le tricorne galonné. Succès de gaieté pour un certain comte Passavia, qui passe sa vie à désirer tuer sa femme Diana sans pouvoir y parvenir.
Les deux clous de la soirée ont été la scène du buste. Le chef de la police Benazet, apprenant la mort de l'empereur, envoie chercher au grenier le buste de la République et le replace avec les marques du plus profond respect sur le socle en disant : « Elle est très bien. » Quant à l'empereur, il l'enferme dédaigneusement dans le placard. Puis, dès qu'il sait que la nouvelle est fausse et qu'il a été joué, il remet vivement le buste de l'empereur à son ancienne place en disant : « Il est mieux ! »
On attendait avec impatience le tableau du conseil de guerre, celui qui, paraît-il, a fait refuser la pièce. Deux mots seulement en effet dits par le général Malet : « Vous n'êtes pas des juges, vous êtes des esclaves. » (Ah ! s'il y avait seulement eu un peu de bon peuple au Paradis!), et puis ensuite : « Je ne me sauve pas, moi. » Malgré cela pas le moindre petit boucan que je désirais vaguement, moi, en ma qualité d'invité.