LA CONSPIRATION DU GÉNÉRAL MALLET
J'ai noté aussi une phrase du général : « Un seul serment dans la vie d'un homme ; un seul amour dans la vie d'une femme. » Jane Richard a protesté.
Et maintenant, dans les couloirs, une même pensée exprimée par tous les invités : Pourquoi diable la censure a-t-elle interdit cette pièce-là ? Heureusement pour moi, je rencontre un aimable monsieur chauve qui — saluez l — occupe une émmente position dans la commission de censure : « On n'a pas interdit la pièce, me dit-il, on l'a seulement ajournée pendant la période électorale. »
Il avait l'air si sérieux le monsieur, et il était si chauve, que je l'ai cru.
P.S. — J'ai profité d'un entr'acte pour aller à l'Ambigu donner un coup d'oeil aux Mystères de Paris ; j'ai eu la chance d'arriver pour le nouveau tableau intercalé par M. Blum. Il s'agit d'une nouvelle charge inventée contre le pauvre Pipelet par l'infernal Cabrion. Il lui persuade qu'il est malade, se déguise en docteur, lui inflige un lavement, lui fait prendre un bain en lui disant gravement : « Entrez les pieds les premiers. » Tout cela très drôle, très bon enfant et d'une irrésistible bouffonnerie.
Il faudra que j'envoie mon concierge voir cette pièce-là. Rien de tel qu'une crainte salutaire I...
7 octobre 1889.
Je VOUS salue, Sarah, pleine de grâce, le public est avec vous, et Duquesnel aussi vous bénit ; et quand vous apparaissez coiffée de la tiare impériale, sous la pluie de roses et au milieu des nuages d'encens, vous nous semblez une divinité hiératique chargée de faire revivre en nos âmes blasées d'enthousiasme pour les belles choses.
Il n'en est pas moins vrai que la reprise de cette œuvre était depuis longtemps attendue par les étrangers... et même par les Français épris, comme moi, d'un tripotage décent et chaste, d'un tripotage tellement varié dans ses manifestations, tellement ingénieux dans ses caresses, tellement raffiné dans ses enroulements lascifs qu'il peut durer cinq heures, non seulement sans lasser le public, mais même sans énerver M. Jean Sarter, l'acteur robuste chargé du rôle d'amoureux tripoté.
Il est peu probable, en effet, que l'auteur ait écrit Théodora simplement pour nous reservir Marion Delorme comme idée, le meurtre de Rome vaincue
comme scène capitale, et la mort de Roméo et Juliette comme dénouement, le tout dans de merveilleux décors byzantins. Non, l'auteur a visé plus haut : il s'est dit que, dans le public composé d'hommes solides et de femmes désirables, au fond chacun n'était préoccupé que de la scène à faire, la fameuse scène à faire, et il vous a gratifiés de cette scène depuis huit heures du soir jusqu'à une heure du matin. Hé! hé ! c'est gentil !
Etudions donc les enseignements qui se dégagent de Théodora avec le sérieux qui convient à ce genre d'exercices.
Au premier acte, l'auteur nous initie à un tripotage abstrait, sans objectif précis, troublant l'incertitude même dans laquelle nous laisse cette impératrice caressante. Etendue mollement sur des coussins, elle s'étire, s'enroule, s'offre, se reprend, se tord, se cache, se pâme, s'endort, etc., etc., sans que nous puissions savoir au juste si le but de cette manœuvre savante est d'exciter nous, le chef d'orchestre, ou cet excellent Caribert.
Tantôt le bras s'élève languissamment pour retomber sur les oreillers de satin ; tantôt la jambe se plie sous la cuisse gauche de manière à produire des plis byzantins et mystérieux sous la double ceinture d'argent, puis tout à coup c'est le torse qui se dresse dans un mouvement brusque par un petit rétablissement sur les poignets, la tête restant un peu penchée sur l'épaule.
Allons, adieu! adieu! L'embrassera, l'embrassera pas. L'amant bien élevé se contente d'une étreinte avec mouvement de nid vers le cou et d'un plongeon
nasal dans les frisons de la perruque blonde, et Théodora s'enfuit d'un pas adorable et byzantin.
La deuxième entrevue des amoureux a lieu dans un jardin, au troisième acte, mais rassurez-vous. Il y a un bancmi-circulaire et byzantin. Théodora arrive, enlève son voile de gaze en se cambrant en arrière dans une attitude lasse, puis elle se laisse entraîner sur le banc byzantin et s'asseoit sur les genoux d'Andréas. Sur les genoux? Certainement, mais sur le bi du bout des genoux, qu'elle effleure seulement. Elle plane plutôt qu'elle n'est assise, là, pendant plus de dix minutes, avec des mouvements de nid dans le cou, en veux-tu, en voilà. Quelquefois Théodora s'oublie dans ce cou ; on dirait qu'elle dort, et pendant ce temps Andréas lisse les cheveux ou les sourcils de sa bien-aimée ; il lui caresse les oreilles ave c mollesse et suavité. Je vous assure que tout cela est très convenablement fait et très compris. La visite est terminée, et Théodora se laisse porter jusque vers la porte du jardin ; et dame, là, il y a un triomphant baiser sur les lèvres.
Ouf! nous l'avions bien gagné ce baiser là, et quel dommage que la toile tombe !
Voyez, d'ailleurs, la gradation ingénieuse de ce tripotage î Nous avons eu le tripotage de fauteuil, le tripotage de canapé; au dernier acte nous avons le tripotage de lit. Pendant l'incendie de Sainte-Sophie, Andréas est étendu sur un lit vaste et byzantin sur lequel on peut évoluer. Andréas se met sur son séant, et Théodora profitant de la place laissée libre passe derrière son bien-aimé, et par un prodigieux mouvement de désarticulation vient lui parler par devant, le corps restant en arrière (!!).
Cette fois lutte de Théodora avec l'ingrat qui refuse ses lèvres. Car il refuse, le misérable ! Mais donne-les donc !
Ah ! monsieur, si vous saviez dans quel état nous étions du côté cour. D'un côté, Sarah qui veut; de l'autre, Sarther qui ne veut pas. Quelle situation !
Il avale un philtre d'amour. Cette fois la scène à faire jusqu'au bout. Hélas ! le philtre étant du poison, Andréas tombe sur le dos, et Théodora s'étend tout de son long sur lui. Sur lui I Oui, monsieur, mais il est mort. Je vous jure que s'il y avait seulement un espoir, elle s'étalerait à côté.
A une heure du matin le rideau se baisse sur des applaudissements frénétiques. On rappelle Sarah cinq fois. Miss Anderson fait craquer ses gants, Becker est émue, Brandès est transportée et Buffalo Bill essuie une larme.
Je vous salue, Sarah, pleine de grâce. Le public est avec vous et Duquesnel vous bénit.
r.E PERE LE BONNARD
21 octobre 18S9.
Ce n'est pas sans une certaine fierté que je me suis rendu ce soir au Théâtre- Libre. Je faisais partie de cette élite (!) chargée de re viser un procès, de casser l'arrêt rendu parles juges de la rue Richelieu. J'étais comme une manière de Haute-Cour de justice, et ce que je me rengorgeais, ma chère, tout le temps dans mon fiacre ! J'avais trois mentons en arrivant boulevard de Strasbourg.
Il y avait d'ailleurs la question du Guignol, le fameux prologue qu'on ne nous avait pas donné à la répétition générale, pour ne pas le déflorer, et vous savez, tous tant que nous sommes, nous avons un faible pour les imitations. Seulement, dans les revues, on ne nous les sert qu'à onze heures du soir. M. Antoine nous les a offertes à neuf heures. Merci, Antoine !
Dès huit heures trois quarts, la salle est bondée. Au hasard de la lorgnette : M°^° Beulé, M'^" de Lagrenéet sa fille. M""® Mayer, la comtesse de Loynes; beaucoup d'artistes : Suzanne Pic, Bepoix, Defresnes,