‹ La soirée parisienneChapitre 91 sur 128 · LE PÈRE LE BONNARD · texte numérisé non relu

LE PÈRE LE BONNARD

les heures de tendresse et de bonté. Toute jeune encore, elle a débuté dernièrement à Déjazet dans le Cheval d'Aristote, une farce de Pierre Wolf^ neveu du vrai. Quant à M'^^ Marguerite Achard, délicieuse dans sa robe havane avec parements en velours frappé, elle a les yeux bleus, le sourire agréable et l'air aristocratique. On l'a déjà entre aperçue au Vaudeville et au Gymnase, mais on l'y reverra et avec plaisir.

Comme décor, je n'ai pas grand'chose à vous dire : les quatre actes se passent dans un salon confortable^ sièges ottomans (soixante-quinze francs), portières caramanie (solde d'hiver : vingt-cinq francs) et orné d'une pendule, d'une horloge et d'un cartel. Il est vrai que nous sommes chez un horloger, et c'est sans doute pour cela qu'aucune aiguille ne marche.

Au premier acte un vers m'a frappé. Lebonnard dit :

Je veux du bœuf saignant et des œufs à la coque.

Que de fois j'ai dit cela au maître d'hôtel sans me douter que moi aussi j'étais poète^ que je faisais un vers de Jean Aicard — et sans effort.

Au troisième acte explosion d'enthousiasme quand Antoine crie : Tais-toi ! bâtard !

Et la scène vibrante qui suit est ponctuée par des applaudissements unanimes. On redemande deux fois les acteurs à la chute du rideau.

Pour être franc, je dois avouer qu'au quatrième acte le public ne m'a pas paru très attendri par l'héroïsme de Robert qui s'engage soldat « parce qu'il veut mourir ». Aujourd'hui aue tout le monde est

soldat le sacrifice est mince ; on n'en meurt pas, et je proposerais variante :

Alors je m'en vais fair' mon volontariat.

Peut-être M. Aicard ne voudrait-il pas de mon vers sous prétexte qu'il a un pied de trop, mais il me semble qu'on a droit au vers libre dans le Théâtre- Libre.

A minuit tout s'arrange, chacune épouse son petit bâtard, tout le monde est content... et la pièce ne finit cependant qu'à minuit un quart. L'auteur a voulu nous donner un quart d'heure pour nous remettre. Qu'aurait-on dit si l'on nous avait vus sur les boulevards avec le nez rouge et des yeux baignés de larmes !...

C'est égal, la postérité reconnaissante donnera au directeur du Théâtre-Libre le surnom glorieux d'Antoine-le-Déhonnard, un surnom qu'aurait pu mériter Jules Claretie... s'il avait voulu.

P.-S. — Entendu à la sortie un mot assez drôle : — Pourquoi le grand Aicart n'a-t-il pas intitulé sa pièce les bâtards parrallèles ?

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