MADAME L* ARCHIDUC
M^^e Lardinois, qui a hérité du rôle tenu si crânement jadis par M°^e Grivot. Nous avons encore dans l'oreille la façon drôle dont elle disait : « Fi, que c'est vilain de mentir pour un bonhomme ! » La nouvelle interprète n'a pas la brusquerie militaire de sa devancière ; mais la tête est charmante sous le casque à crinière blanche, et il est impossible de mieux porter l'uniforme blanc à plastron rouge. Elle a conquis le public dès son entrée par Tair : « Qui je suis », d'une sonorité si martiale.
M. Vois avait quitté l'opérette pour la comédie ; aujourd'hui il abandonne la comédie pour chanter le rôle de Giletti, si agréablement tenu par Fugère ; la voix m'a paru un peu voilée, mais elle sera encore suffisante pour rentrer au Vaudeville. Enfin le joyeux Bartel a succédé à Daubray dans le rôle de l'arcliiduc ; il a moins de finesse, mais tout autant de rondeur que son devancier, sans oublier, comme lui, un organe suavement enrhumé qui doit être dans la tradition.
La pièce est montée très brillamment ; les uniformes des dragons et des trompettes sont réussis à souhait, et l'on a revu avec plaisir ces modes ridicules de l'Empire, rappelant les costumes du sacre de hauts dignitaires de Napoléon P"".
Salle très élégante. Les cravates blanches avaient fait leur réapparition, et les couloirs étaient encombrés de jolies femmes, chargées de nous faire trouver les entr'actes trop courts. Gros succès de curiosité pour le chapeau de Marie Magnier, dont la charmante tête apparaissait au balcon. Un chapeau indien [sic) ayant en guise de coiffe une espèce de tiare constellée de perles et de pierreries. Un éblouissement !
Et maintenant, je souhaite à cette reprise une longue suite de représentations... quand ce ne serait que pour ne pas aller si souvent au boulevard de Strasbourg.
Grâce à MM. Antoine et Derembourg, ça finirait par être une douce manie.
30 octobre 1889.
Si j'étais prétentieux, je pourrais vous écrire « the struggle for life », Ce n'est pas que je sache l'anglais, mais c'est écrit sur le programme.
Donc, dès huit heures un quart, nous étions tous à notre poste. Oui, monsieur, huit heures un quart — tous struggli fer s. — Nous avions avancé notre dîner. Voilà comment nous sommes en cette fm de siècle.
J'aperçois dans la salle : Bischoffsheim, Ezpeleta, Beraud, prince de Sagan, Bamberger, Maxime Dreyfus, Pierre Loti en uniforme, Dietelbalch, prince Troubetzkoï, Halévy, duc de Perdifumo, Henri Ribot, Chalagnat, Ganderax, etc., etc.
Parmi les spectatrices : Marie Magnier, Alice Lavigne, Reichenberg , dans une loge sur la scène avec M. Lécuyer; Demarsy, venue pour applaudir petite sœur ; Cécile Caron, Bouffar, Marie Brindeau, Ellen Malveau, que vous dirai-je? une magnifique chambrée, et la vraie première de la saison.
Premier tableau (décor de M. Poisson). Le salon
de Paul Astier. — Il est très correct, ce salon avec ses meubles dorés et ses tapisseries de Beauvais. Au plafond des Amours se jouent dans un ciel bleu ; mais ce qui m'a plus séduit que l'ameublement, c'est l'apparition immédiate de Lydie Vaillant (Darlaud), potelée comme une petite caille en déshabillé galant, épaules nues et jupon rose. Voilà une pièce qui commence bien î
Paul Astier (Marais) est aussi en chemise de nuit (soie bleue avec cordelière), mais il m'a moins séduit que M"6 Darlaud pour des raisons personnelles.
Un mot de Paul Astier : « Pour la femme qui vous aime on est toujours un peu Napoléon. »
Deuxième tableau (décor de Rubé et Chapron). — La salle des gardes du château de Mousseaux. Plantation de biais très réussie, avec galerie, écussons fleurdelisés et portrait de François F' attri])ué au Primatice (moi je l'aurais pris pour un Manet). On applaudit la réapparition de Pasca dans le rôle de Maria Antonia. Toujours son grand air de duchesse, et à côté d'elle une ravissante débutante, M^^e Varly
— d'une suprême élégance avec sa robe havane en faille et velours frappé , et une physionomie espiègle, bien parisienne, sous un chapeau de jardin dans les fleurs duquel vole un papillon noir. — Très remarqué le papillon noir, une véritable trouvaille.
Mouvement d'attention. Entrée de la maréchale de Sélény (la joyeuse Desclauzas) en deuil de crêpe ; rassurons-nous, ce deuil ne durera pas longtemps,
— et d'Esther de Sélény (Rosa Bruck) en mousseline brodée sur fond jaune. Ah çà ! toutes les jolies femmes sont donc engagées au Gymnase?
Succès de fou rire pour la procession de touristes visitant le château; il y a parmi eux deux braves hussards, et lorsque le régisseur leur dit de mettre leurs noms sur l'album avec une pensée, un des Pitous écrit :
— Plus que 913 jours à faire!
On rit beaucoup de cette suprême pensée.
Troisième tableau. Décor de Menessier. LHntérieur des Vaillant. — Une petite chambrette toute simple ornée de gravures bonapartistes : Napoléon à Jaffa, les Adieux de Fontainebleau. Nous n'avons là, pour nous égayer la vue, que la gracieuse M^^^ Darlaud en robe élégante de drap lilas; puis, un peu plus tard, la visite de Rosa Bruck en toilette de visite faille gris argent avec manches en velours frappé. Par exemple gros succès d'émotion pour un jeune débutant, M. Burguet, qui, dans le rôle d'Antonin, enlève toute la salle par sa manière de sangloter.
On le rappelle à la chute du rideau, et il revient en versant de vrais larmes. Est-ce que ça s'apprend au Conservatoire?
Quatrième tableau (décor de MM. Amable et Gardy). La chambre de Paul Àstier. — Tous les raffinements du luxe moderne, lit somptueux, cabinet de toilette avec réservoir, psyché, etc., etc. Quelques jolis mots échangés entre Chemineau (Marins) et Lartigue (Hirch).
— « Quarante francs pour voir un romancier, c'est payé. »
« Il y avait à ce concert de la musique russe — la note patriotique. »
« Il y a encore des gendarmes ; il est vrai que les gendarmes d'aujourd'hui... »
Et ce mot profond : « Une cravate blanche c'est presque de la morale. »
A cet acte, nous avons le plaisir de voir M. Marais se déshabiller et se laver les mains avec l'énergie d'un homme qui lutte pour la vie, et le rideau tombe sur une entrée de Maria Antonia en superbe robe de bal velours et satin vert, coupée en sautoir par un boa retenu par une rivière de diamants.
Ici un entr'acte en musique — orchestre de bal entendu, derrière le rideau et...
Cinquième tableau (décor de MM. Amable et Gardy). Le boudoir de Maria Antonia. — Nouveau prétexte à M. Koning pour nous faire voir toute sa jolie troupe féminine en toilettes catapultueuses.
M. Paul Plan (comte Adriani), qui, jusqu'ici, s'était fait seulement remarquer par son accent italien, exhibe cette fois un magnifique costume de chevalier-garde, rouge et or, avec casque et arme blanche qui fait sensation.
— Quelle est cette dame? demande- t-il à Lartigue.
— C'est une étrangère pour homme célèbre.
Sixième tableau. — L'orangerie de Mousseaux (décor de Lemeunier). — Charmant ce décor avec le pont sur la Loire ; dans le fond et à gauche le château de Mousseaux. Vous décrirais-je encore la robe de bengaline saumon de Varly et son chapeau lampion orné de chrysanthèmes, ou bien la robe de faille rose de Desclauzas, la veuve consolée. Qu'est tout cela
auprès du coup de pistolet qui étend raide mort Paul Astier ? Je suis le plus fort, je te supprime. Bing ! La voilà bien la vraie morale du siècle.
Aussi hier, pour ravoir mon paletot, j'ai crié le plus haut, j'ai bousculé cinq ou six personnes plus petites que moi, et comme l'ouvreuse s'étonnait de ce manque d'urbanité, je lui ai dit avec un ricanement féroce : La lutte pour la vie !
... Seulement, comme j'avais fait dégringoler toute la pile des vêtements, je n'ai eu mon pardessus qu'un quart d'heure après.
C'est égal, c'est rudement beau d'être un strugglifer !