LA FERMIÈRE
médecin, et même un peu sorcier; Hubert (Gravier), le paysan nouveau- modèle avec la moustache de l'ancien troupier ; la fermière Catherine Mathey (Lefebvre), très accorte dans ses vêtements de laine et sa grande mante ; sa sœur Brigitte, une blondinette un peu frêle; puis, pour compléter le tableau, l'ancien major Gider; le comte de Rosay, un gommeux décati qui nous a parlé de Bébé Patapouf (ô souvenirs de la Vie parisienne 1866 !), et enfin le percepteur Beaupicoche (Fugère), qui m'a donné la joie de revoir les traits chéris et prudhommesques de M. Thiers. Lunettes à branches d'or, toupet en pointe, col doctrinaire, petit corps serré dans la redingote noire; on croyait revoir le fameux portrait de Bonnat.
De là, j'ai été faire un tour au café du Commerce, dans la Grand'rue, et j'ai constaté une fois de plus les désastreux effets de Famour, même dans les milieux les plus primitifs. Deux coqs vivaient en paix, une poule survint, et voilà la guerre allumée. Rixe terrible et admirablement réglée entre Hubert et le paysan Dubosq, qui a insulté la fermière. Le combat, d'abord commencé au sabre, coups de banderole, coups de hache, coups de tête, et allez donc, se termine par une lutte corps à corps qui m'a rappelé le match de Tom Cannon contre Pietro; malheureusement Dubosq s'est servi traîtreusement d'un poinçon, et j'ai eu le plaisir de le voir arrêter par les gendarmes, — des gendarmes comme nous n'en avons pas à Paris.
Mais je vous l'ai dit, j'étais surtout venu pour respirer, et j'avais besoin d'air; aussi je me suis rendu dans la campagne pour assister à la fenaison. Oh I lo merveilleux paysage 1 Un vrai Bastien-Lepage. Par
tout du foin coupé exhalant une bonne odeur de newmown-haxjf des meules, des charrettes à moitié remplies, et dans le fond un horizon immense où se profile, là-bas, là-bas, dans un lointain bleuâtre, le clocher d'un petit village. J'ai le plaisir de voir travailler là, avec ardeur, tous les amoureux de la fermière, y compris Beaupicoche. Figurez-vous M. Thiers ratissant en manches de chemise et en chapeau haut de forme. C'est inénarrable.
Le travail terminé, j'ai vu entrer une grande prolonge, remplie de foins, traînée par des boeufs magnifiques, tandis que, sur le haut des gerbes empilées, yiwe Brigitte, gracieusement couchée, piquait avec son ombrelle rouge une note éclatante. Un Léopold- Robert.
Nous sommes rentrés à la cour de la ferme, tout ensoleillée, avec son auge, son étable, son mât fleuri et ses vastes hangars. De l'étable, sous la conduite du vieux berger Taloiseau, j'ai vu sortir une trentaine de moutons conduits en bon ordre par un chien de berger, et je ne saurais dire le poétique coup d'oeil de ce troupeau s'éloignant paisiblement et disparaissant par la grande porte. Un vrai Rosa Bonheur.
La fête s'est terminée par une grande farandole dansée par tous les paysans, le major en pompier et le percepteur exécutant le pas de la « Libération du territoire ».
La nuit était venue ; je me suis rendu au Pré-Fourchu, et là j'ai eu l'évocation d'un vrai tableau de Charles-Jacques. Dans la campagne, endormie sous un ciel bleu parsemé d'étoiles scintillantes, les moutons reposaient dans leur pâturage, tandis que, sur une éminence, le berger Taloiseau, drapé dans sa
LA FERMIERE 239
limousine et appuyé sur son grand bâton, était campé dans une attitude magistrale.
Ce fermier Rochard est décidément un véritable artiste qui sait nous causer les plaisirs les plus vifs par l'évocation de la nature prise dans sa simplicité poétique et grandiose.
Après je suis entré à Vappentis, une petite pièce où le vieux Parmentier raccommode des meubles, et là j'ai assisté à une scène d'intérêt entre lui et Tal oiseau qui m'a transporté d'aise par sa vérité. Enfin, j'ai terminé ma soirée à la ferme, oii j'ai eu le plaisir d'apprendre que Hubert épouserait la fermière qui n'avait jamais pu le souffrir, mais qu'en revanche sa sœur Brigitte épouserait Jean Parmentier, qui ne pouvait pas les voir en peinture. C'est ainsi que les choses se passent à la campagne.
En somme, ce n'est pas un cancu^d. Je crois que le public suivra comme un troupeau de moutons , pleurera comme un veau, et qu'après un succès bœuf, le fermier Rochard aura beaucoup de foin dans ses bottes.
Et, en revenant place de l'Opéra, j'ai croisé sur le boulevard des dames inconnues qui m'ont dit au passage les choses les plus flatteuses. J'avais si bonne mine! Voilà ce que c'est que d'avoir passé ainsi quelques heures à la campagne I
LA BUCHERONNE
13 novembre 1889.
Il y a bien longtemps que le manuscrit de la Bûcheronne était dans les tiroirs de M. Charles Edmond, bibliothécaire du Sénat, puisque, contrairement à la coutume, la pièce avait précédé le roman, publié il y a quatre ans ; mais M. Worms, persuadé que les pièces de théâtre, de même que les pièces de... vin, gagnent en vieillissant, trouvant d'ailleurs qu'il y avait un beau rôle pour lui et sa femme (ah ! vous m'en direz tant !), conseilla au bibliothécaire d'extraire ce manuscrit et de l'apporter à la Comédie-Française. Ce manuscrit avait déjà comme un vieux goût de tiroir — pardon — de terroir, et si l'auteur continuait à bûcher sa Bûcheronne, il était à craindre que le style n'en devint un peu haché.
Très jolie salle d'ailleurs ; on voit que l'auteur a des relations : duchesse de Leuchtenberg, M^^ Aubernon, comtesse Soltick, M^^ Beulé, M^^e Laure Baignères, M^^ Dreyfus, miss Clifford. Beaucoup d'hommes politiques : Reinach, Clemenceau, Lozé, Laur, Laguerre, le duc de Broglie, le baron de Saint-
LA BUCHERONNE 241
Amand, le vicomte d'Haussonville, le colonel Lichtenstein, prince de Sagan, vicomte de Lambertye ; du côté des artistes : Magnier, Bianca, Jane Debay, Julia de Cléry, Mauvel, Chaumont, Cécile Gain, Dumesnil, Rachel Boyer, etc., etc. J'en passe et des plus dignes d'être citées.
Au premier acte, nous sommes au Château de la Chesnaye, un beau château, ma foi, avec perspectives immenses et parc ensoleillé, un décor que je crois bien avoir aperçu jadis dans Raymonde. Avez-vous remarqué le nombre incalculable de châteaux qui s'appellent La Chesnaye, et ne pourrait-on pas changer un peu ?
On nous présente dans ce château d'abord le jeune duc de Croix-Saint-Luc (A. Lambert fils), en tenue de gentilhomme campagnard. Je lui ferai respectueusement observer qu'il devrait porter des bottes Chantilly, et que seul M. Daudet a droit, en sa qualité de méridional, à arborer une tignasse aussi hirsute. Il aime Angèle (M"^^ Baretta), et je le comprends, car elle est bien charmante dans sa robe de mousseline de soie grise.
Mais tandis que je lorgne, détaillant les fleurettes multicolores, et le fichu à taille, voici que M'^e Edwidge (Ludwig) vient détourner mon attention. Quel délicieux Greuze retouché par Gré vin que cette jeune fille aux cheveux d'or, avec ses yeux noirs, sa mine éveillée et sa fossette au menton I Oh ! cette fossette ! Qu'on me cite un mot spirituel de la pièce qui vaille cette fossette. Et la jupe bège en cachemire sans couture — on me l'a affirmé — avec les bandes de velours chaudron qui vont en decrescendo, — je ne
sais pas si je me fais bien comprendre, et sur la tête une toque, un lophophore, ornée d'un gros papillon du Mexique.
Son père, le prince de Musignan (Leloir), a pris les traits de notre ami Charles Franconi ; c'est vous dire qu'il est très bien. C'est dommage qu'au milieu de tous ces gens si bien mis circule Sam (Worms), qui s'est composé une merveilleuse tête de braconnier. Barbe inculte, cheveux en broussaille, teint livide. Je vous parie que ce gaillard-là fera un mauvais coup avant minuit. \
Vif mouvement d'attention à l'entrée de la Bûcheronne, ou plutôt de la duchesse de Çroix-Saint-Luc. C'est Tessandier qui fait ses débuts dans la maison de Molière, et à la sympathie qui accueille son entrée, elle doit voir qu'elle mérite son nom d'Aimée, aussi bien à la Comédie-Française que sur la rive gauche.
Deuxième acte. — La maison du garde forestier. — Réapparition d'Angèle dans une robe de laine grise toute simple, en étoffe souple. Elle nous chante une jolie chanson lorraine sur laquelle M. Léo Delibes a brodé une musique exquise.
La pâle sœur de l'orphelin Ce matin va manquer la messe, Car elle a donné la promesse D'avoir tantôt filé son lin...
Elle hésite, la Rozenn aux yeux de bleuet (c'est pour rimer avec rouet). Elle voudrait aller à l'office, mais ne peut se décider à abandonner ni son fuseau ni son petit frère qui pleure dans son berceau (pour rimer avec fuseau). Enfin, entendant sonner la cloche,
LA BUCHERONNE 253
elle abandonne sa quenouillée, laisse crier le petit, et quand sa prière est terminée l'enfant est endormie (je l'admets à la rigueur) et la quenouille est filée (c'est bien invraisem-blable).
Car un ange dans sa demeure Veille au berceau comme au rouet, Et Rozenn aux yeux de bleuet A bien fait de prier une heure.
Il n'y a rien de tel que ces vieilles légendes lorraines. On les admire d'autant plus qu'on les comprend moins ; aussi nous avons beaucoup applaudi... la voix pure de M^^^ Baretta.
Tenez, quand je vous le disais. Voilà le braconnier Sam qui ajuste avec son fusil le jeune duc. Non, ce ne sera pas encore pour cette fois-ci. Il n'est encore que dix heures moins cinq... hélas !
Troisième acte. — Un salon Louis XV chez la duchesse. — Gros succès pour la toilette de M^^® Ludwig. C'est en gaze rose, avec des bandes de satin rose, et des pompons, et des poufs, et un nœud de satin sur l'épaule gauche, et c'est froufroutant, et c'est joli!... J'aimerais bien avoir devant moi une dame habillée comme cela pendant que j'écris mes articles. Quant à Tessandier, elle apparaît dans une robe en soie violet-évêque — je crois, ma chère, que c'était du poiilt — qui a tout à fait grand air. Quand elle a parlé de « l'énergie opiniâtre des robustes bûcherons des Vosges », tout le monde s'est tourné vers la loge où reluit d'habitude le nez de M. Ferry ; malheureusement ce nez est à Nice, mais nous avons applaudi nez en moins.
Le jeune duc annonce à sa mère qu'il part s'engager pour un an. Décidément — et nous avions déjà fait cette remarque pour le Père Lebonnardf — ce volontariat héroïque n'émeut plus personne. On ne se fait plus casser la tête en Afrique, et c'est exactement comme si le duc disait : Je pars pour Pont-à- Mousson.
Le volontariat est d'ailleurs remplacé par une bonne balle que lui envoie cette vieille canaille de Sam. J'en étais sûr. Le public devient hilare.
Quatrième acte. — Un grand salon avec bow-v^indow formant serre. C'est dans ce salon qu'a lieu la fameuse transfusion du sang. Msis n'anticipons pas. Sam (Worms) se taille un sucxîès colossal et personnel lors de sa scène d'entrevue avec le duc de Croix- Saint-Luc, tout pâle dans sa robe de chambre de malade. Cette brute a une façon de se troubler, de se repentir et de tomber à genoux en disant : « Grâce, Monsieur le duc ! » qui électrise la salle.
Longue ovation. Là-dessus, nous essuyons une larme, une perle, et nous assistons à la transfusion de sang. Silvain qui, depuis Ruggieri, a la spécialité des rôles de docteur, étale toute sa petite pharmacie sur une table. Il y a des gens curieux qui se lèvent pour voir les instruments : — Assis ! assis ! — Puis nous avons le plaisir de voir retrousser la manche d'Angèle jusqu'au coude. Sapristi le joli bras ! Et le docteur adapte son petit tuyau de communication entre le bras de Baretta et le bras de Lambert fils. Hé î Lambert ! ça te remet, ça, mon bonhomme ; la voilà bien la voie du sang I mais on trouve générale-
LA BUCHERONNE 245
ment que ça manque de musique. Pendant l'opération, Angèle, extasiée, dit une prière :
Angers purs, anges radieux,
Portez mon sang à ce gommeuxl...
Par exemple, quand la duchesse survenant dit que c'est elle — la mère — qui devrait à nouveau donner son sang à son fils, — quelques rires discrets et quelques protestations se font entendre, mais des protestations de bon goût, comme on en fait à la Comédie- Française.
Espérons qu'après cette transfusion de sang plébéien, le jeune duc aura le sang.,, commun... Mais c'est égal, j'en suis pour ce que je disais en commençant : la pièce a décidément un vieux goût de tiroir.
15 novembre 1889.
Allons, voici l'époque des grandes revues. A cheval, messieurs, à cheval, et préparons nos bonnes lorgnettes de général inspecteur. C'est, cette année, le théâtre des Nouveautés qui ouvre le défilé, musique en tête, avec l'élite de sa troupe masculine, une soixantaine de petites femmes, une centaine de jambes impeccables (j'en laisse une vingtaine pour compte), le tout encadré dans dix-huit décors de MM. Amable, Gardy et Lemercier, et animé, si l'on veut, par la prose chatoyante de MM. Paul Buranni, Emile Clerc et Lemonnier.
Ainsi campé en selle sur son fauteuil, le chef d'orchestre, M. Geng, me salue de l'archet, et le défilé commence.
Prologue, Le laboratoire d'Eledrison. — Ce que j*aime dans cette revue, c'est qu'on ne nous explique pas la présence du compère Coquardin. Il est là, et cela nous suffit, puisque Coquardin c'est M. Dailly
avec le chapeau gris traditionnel et la jaquette bleu barbeau moulant son torse éléphantei^ue ; il a toujours sa grosse gaieté, son rire épanoui et communicatif, et ses improvisations folâtres chargées de boucher un trou ou d'apporter parfois la sauce qui manque au plat, et Dieu sait s'il a affaire!
Pour le moment, il est chez Electrison (Guy) en Amérique, et celui-ci lui démontre les avantages du téléphotoscope. La rosace du fond s'entr'ouvre et Coquardin voit sa femme Ernestine flirtant en France, avec son cousin, un officier de chasseurs — ce qui le comble de joie. Mais un employé ayant embrouillé les fils, Dailly veut opérer lui-même, et dzing ! il voit sortir de la muraille le téléphotoscope sous les traits de M"® Darcourt, habillée dans le costume rouge de Méphistophélès. Très en voix, M"® Darcourt. Aussi c'est elle qui servira de commère ; allons tant mieux ! et elle emploie l'électricité pour emmener Coquardin à Paris voir l'Exposition. Ici, l'inévitable couplet très neuf du départ pour Paris :
Quel plaisir! Quelle ivresse l Enfoncé le train express...
Premier acte. — Les deux voyageurs débarquent devant la nouvelle Sorbonne, encore très neuve, prétexte à nous montrer des étudiants et des étudiantes de tous les pays. Il y a là des talpacks, des képis, des fez, des tricornes d'Estudiantina, et tout ce petit monde chante le fameux air de la Charmeuse : « Et youp, youp, youp, tra la la la laî » On entoure bientôt le collégien parisien (Stella), un collégien fin de siècle expliquant que l'amour n'est qu'une combinai-
son de gaz et qui chante un rondeau dont les derniers vers ont jeté un froid :
Dame! une fois chauve,
Adieu l'alcôve.
Allons donc ! allons donc ! ont protesté un certain nombre de spectateurs au crâne déplumé. Mais ces protestations intéressées disparaissent devant l'intérêt soulevé par l'entrée de la Nouvelle Sorboniie (M"® Debriège), dont les jambes suffisent seules à justifier le titre de Paris-Attraction. La Nouvelle Sorbonne, presque nue, est coiffée d'une toque et vêtue d'une gaze noire légère, relevée par des nœuds mauves laissant apercevoir toute la poésie de ce corps impeccable.
Là-dessus, arrivée des limonadiers, conduits par Tortoni, très ressemblant, et par un coq gaulois qui a pris les traits si connus du directeur d'un grand journal. Ils demandent la fermeture de l'Exposition un certain nombre de jours par semaine. A propos, si on y allait à l'Exposition. Un monôme se forme derrière la Sorbonne. En route !
Nous voici au Champ-de-Mars; un vaste panorama se déroule devant nos yeux et nous raconte l'histoire de l'habitation à travers les âges, pendant que le compère fait des réflexions de plus en plus oiseuses sur chaque type de maison. Malheureux Dailly!
Bien gentille, la petite Cléry, venant vous expliquer le nouveau jouet — vous savez ce jeu de patience qui consiste à faire entrer cinq petites boules dans un trou central situé sur une boîte.
— Ça sert, nous dit Cléry, à occuper les gens qui n'ont rien à faire.
— Ah! riposte Dailly, vous allez en vendre beaucoup dans les ministères.
Le seul mot spirituel de la pièce.
Elle part pour céder la place à M. Albert Brasseur^ en maire invité à dîner au Palais de l'Industrie. On n'a pas numéroté les convives, on les a alphabétisés^ et le malheureux maire fait partie des cinq lettres qu'on n'a pu caser nulle part.
Je passe sur la scène des Pompières écossaises, conduites par la belle Maury, sur celle de Vauthier, en cocher qui se met en grève ; mais l'idée d'occuper les gardiens de la paix dans leur kiosque à travailler la cantate nationale a paru drôle. L'acte se termine par la vue du bon public buvant du petit vin bleu et mangeant du saucisson dans les jardins tout en braillant des couplets patriotiques.
Deuxième acte. — C'est là que le directeur des Nouveautés a accroché ses clous.
La commère est, cette fois, en guide bleu, et W^^ J. Darcourt profite de cette occasion pour nous montrer un délicieux costume espagnol en velours bleu et brodé d'argent. Quelques plaisanteries grivoises sur de jolis vases de Sèvres qui n'ont jamais été au feu qu'une fois, un coup d'œil à la belle Keller, splendide dans son déshabillé rose de tombola, exposant les lots qu'on peut gagner (hum! hum!), et nous arrivons au salut des drapeaux. Chaque pays est personnifié par une femme en uniforme venant saluer la Ville de Paris sur son air national. On accueille bien l'Angleterre, représentée par un life-guard, et l'Autriche, par un hussard blanc ; mais toutes les acclamations vont au chevalier-garde qui apporte le
drapeau russe. Nous nous en doutions bien un peu. Les drapeaux s'inclinent devant le drapeau français, porté par la belle Del)riège en cuirassier, tandis que l'orchestre attaque l'inévitable Marseillaise.
Deuxième tableau, — La galerie des machines. On trouve un peu longuette l'histoire du serrurier sur la fabrication de l'épingle. Heureusement que Brasseur vient personnifier la grue, la grue qui sert à lever. Il faut le voir, avec ses yeux d'émail, sa tête de carton et sa perruque rousse, chanter admirablement faux :
Je suis la grue ! . . .
C'est irrésistible.
Troisième tableau. — La rue du Caire, avec ses âniers égyptiens et son grouillement cosmopolite. L'ânier (Brasseur) chante un couplet sur le roi Dinah Salifou, couplet qui a bien failli être coupé par la censure :
Je n' suis pas possibiliste, optimiste, formuliste, Je suis salifoutiste !
Vauthier vient nous raser dans son rondeau du vieil invalide vantant les gloires du vieil hôtel, et Grosecart (Lauret), ayant administré à trop haute dose sa liqueur à l'invalide et au compère, ceux-ci retombent en enfance et reparaissent tout petits dans des voitures poussées par des mannequins, et avec leur tête passant au-dessus des petits corps. On rit beaucoup de ce truc bien connu dans les salons où l'on joue des charades.
Quatrième tableau. — Au Concert Tunisien. Là, nous nous attendions à des danses du ventre. Il y en a bien, mais le directeur des Nouveautés a voulu
rester dans une note décente et familiale. Une belle odalisque, vêtue d'une robe brodée d'or et coiffée d'un casque en sequins, exécute un pas voluptueux, et, après elle, une négresse a un certain petit tortillement de reins sur une mesure de musique en crescendo... la seule chose qui soit en crescendo dans la pièce.
Pour terminer cet acte, une apothéose avec le Palais des Diamants et les Fontaines lumineuses. Devant un rideau de dentelles encadrant un immense paon d'argent, voici arrivant six par six les émeraudes toutes ruisselantes de paillons verts, sur la tête un casque en forme de bonnet phrygien, et à la main un écran; pour les saphirs, même costume en bleu paon ; pour les topazes, en jaune d'or, et enfin les diamants, merveilleux avec les franges d'argent. Le paon s'abaisse, l'eau jaillit et la lumière électrique projette sur toutes ces belles filles des feux multicolores.
Il se fait tard, la place me manque ; aussi suis-je heureux que le troisième acte soit moins chargé. Il n'y a pas eu de pièces nouvelles et pas une scène dans la salle ; les auteurs nous annoncent qu'ils suppriment les imitations. Tant mieux! L'attaque du Courrier de Lyon par les Muffalo-Mill's a besoin d'être mise au point, et la soirée finit à la corrida de la rue Pergolèse. Tout à l'Espagne. 011e!
Et nous qui croyions que l'Exposition avait ferme le 6 novembre ! Grâce aux revues, nous allons nous repromener tous les soirs au Cliamp-de-Mars et revoir tout ce que nous avons vu depuis six mois ; je commence à avoir une notion vague de ce qu'on appelle l'éternité.