‹ La Solidarité Dans Le Mal et La Justice DivineChapitre 15 sur 18 · LA RÉDEMPTION, UNE COMPENSATION · texte numérisé non relu

LA RÉDEMPTION, UNE COMPENSATION

En présence de ce bienfait suprême, le salut par Jésus- Christ, comment le chrétien pourrait-il maudire la loi qui, en causant sa ruine, a permis son relèvement; si crands qu’aient été les maux qu’elle a attirés sur lui, sontils à comparer avec les privilèges dont elle est la source ? S'il ne peut dire avec saint Augustin : « Felix culpa... » il bénira Dieu d’avoir fait de lui un membre d’une race perdue, puisque par ce moven il est devenu participant de sa grâce.

Il est donc bien vrai que la Rédemption jette une vive lumière sur le mystère du péché héréditaire ; mais suffitelle, aux yeux de celui qui veut raisonner sa foi, à en dissiper toutes les obscurités ?

Pour pouvoir présenter la Rédemption comme une solution définitive et pleinement satisfaisante, voici à peu près ce qu'il faut admettre. L’humanité, dira-t-on, est une unité naturelle et morale, aussi est-il impossible, par la nature même des choses,que les descendants du premier des pécheurs, n’héritent pas de ses dispositions et ne soient pas rendus participants du péché et de la condamnation. Ce fait contredit sans doute les règles les plus élémentaires de la justice qui sont inscrites dans notre conscience ; car comment notre sort peut-il dépendre de la conduite d’un autre, fût-il le Chef de notre race. Si donc rien ne venait compenser cet héritage de malédiction, nous y verrions le plus grand des scandales. Mais le Dieu juste a pris soin de contreba-

lancer, et pour ainsi dire de neutraliser, le solidarité de mort par une solidarité de vie, en sorte que chaque homme, retrouvant en présence de la croix sa pleine liberté, peut choisir entre la condamnation et le salut. Soyons-en certains, nul ne sera perdu sans avoir eu l’occasion d'entendre l’appel du Sauveur et de prendre parti pour ou contre lui. Tout scandale disparaît puisque le sort définitif &e chacun dépend non point d'Adam, mais de lui-même. Il est possible ainsi de sauvegarder pleinement la justice divine sans atténuer en rien l’effrayante fatalité du mal que nous enseigne l'expérience.

Le cœur troublé par les injustices apparentes d’ici-bas, trouve dans la Rédemption une réponse qui le tranquillise. Et combien cette conception basée sur l’Evangile est profonde, comparée à celles qui se bornent à lever la difficulté par le postulat d’une vie future. La loi qui nous a régi ici-bas pour notre malheur, au lieu d'être purement et simplement supprimée dans un avenir réparateur, se trouve avoir contribué elle-même à réparer les maux qu’elle avait causés. Elle devient, par la sagesse merveilleuse de Dieu, le moyen de rendre pleine justice à l'individu, dont elle avait semblé d’abord anéantir les droits.

Cette théorie soulève pourtant de sérieuses objections. Et d’abord comment se peut-il qu’une loi naturelle, physique, entraine des conséquences toutes morales ? Quoi ! la transmission du péché ne serait pas légitime d’après

les lois morales, mais les lois naturelles la rendent inévitable, et pour rétablir la justice, il ne reste plus qu’à contrebalancer cette solidarité fatale par une solidarité bénie ? Par une telle supposition on semble excuser Dieu

d’avoir établi dans le monde une loi injuste, en montrant

qu’elle finit par tourner au profit de ceux qui en ont souifert. Dieu répare l'injustice que les lois naturelles Pont obligé à commettre, en faisant sortir de cette dispensation un bienfait pour l'humanité. Comment admettre cet étrange empiètement du domaine physique sur le domaine moral ? Sans doute on peut le faire disparaitre en disant : il n’y a eu communauté de corruption et de condamnation que parce qu'il y a eu communauté de faute originelle. Mais dans ce cas la nécessité d’une compensation disparait du même coup.

Ce quiest plus grave peut-être c’est que, dans cette hypothèse si satisfaisante à tant d'égards, la Rédemption devient un fait nécessaire. Il est essentiel de comprendre la grâce comme une grâce, c’est-à-dire comme un acte tout à fait Libre de la partde Dieu, le salut comme un salut, c'est-à-dire comme la délivrance d'un danger non pas imaginaire, mais réel, mais en cours d’accomplissement. Admettre, plus ou moins explicitement que, s'il n'était contrebaluncé par l’action rédemptrice de Christ, le péché héréditaire serait un scandale, c’est évidemment ôter au salut ce caractère de liberté qui en fait tout le prix. Dieu serait injuste S’Il abandonnait Phumanité aux conséquences du péché, et puisque ce serait pour Lui se renier Lui-même que de cesser d’être juste, en nous rachetant, Il se rachète Lui: même (1). Si réellement le péché héréditaire est inexphicable en dehors du salut héréditaire, la rédemption est notre droit. (est une compensation que nous pouvons exiger de Dieu, et pour Lui, c’est

(1) La Rédemption, dit Julius Müller, serait « eine Selbsterlôsung Gotles von einem an den Menschen begungenen Unrecht. » Lelre v. d. Sünde, Vie Aufl. Band II. S. 474.

ie

un besoin aussi impérieux que pour nous. Qui oserait dire que la conscience troublée en juge ainsi? Ne s’accorde-t-elle pas au contraire avec l’Ecriture pour reconnaître que, devant Dieu, nous n'avons d’autres droits à faire valoir que ceux que créera sa miséricorde. En donnant cette hypothèse si profonde pourtant et si séduisante, comme la solution scientifique et définitive - du problème de la propagation du mal, on détruit, sans s’en douter, et le péché et la Rédemption. Et pourtant, en faisant ces réserves, notre pensée est non point de la battre en brèche entièrement, mais au contraire de lui donner toute sa valeur, en la mettant à sa véritable place. Lorsqu'on oppose à la malédiction du péché les com- . pensations infinies que ñous devons à Jésus-Christ, l’on ne répond pas, il est vrai, d’une manière définitive à la question qui nous occupe, mais on lui donne en tous cas une solution pratique des plus précieuses, la solution dont nous avons besoin pour que notre esprit cesse de douter et pour que le calme rentre dans nos cœurs troublés.

C7 (et ,

Page 1