LA REÉDEMPTION, UNE GRACE
Ce qui ne pouvait être le fruit d'aucune nécessité naturelle ou morale, ce que l'œil n'avait point vu, ce que l'oreille n’avait point entendu, ce qui n’était point monté au cœur de l’homme, Dieu l’a fait par sa libre grâce : telle est la foi des apôtres, la foi des réformateurs, la foi de l’Eglise chrétienne tout entière.
Dans ce monde qui semble parfois être le royaume de l'injustice, nous avons cherché les preuves de la justice divine. L'Evangile nous apprend à y découvrir beaucoup plus et beaucoup mieux encore. En nous apportant un salut qui n’a d’autre raison d’être que l’amour de Dieu, il nous y montre le règne de la grâce. Vendus au péché et par conséquent condamnés à bon droit, nous sommes gratuitement sauvés par Jésus-Christ. Si, au point aù en était le développement du mal, le salut était encore possible, rien pourtant dans la nature de Dieu ne le rendait nécessaire : c’est une œuvre de la liberté divine.
En mettant ainsi l’accent sur la liberté de Dieu, nous voyons dans la Rédemption non point en première ligne un acte de sa justice, mais un acte de sa miséricorde, non point la suite naturelle de son œuvre créatrice, mais une œuvre nouvelle occasionnée par le péché de l’homme. À nos yeux, c’est lui donner toute sa valeur, pour d’autres au contraire, c’est la rabaisser étrangement.
La Rédëmption, diront-ils, remplit l’histoire entière ; ce qui la précède la prépare, ce qui la suit en résulte, autour d’elle se concentrent les haïines, les aspirations, les pensées de la terre, de l'enfer et du ciel. Elle est la merveille de l’histoire, le chef-d’œuvre du Dieu vivant. Et l'on oserait en faire un accident, presque un fruit du hasard ; en faire dépendre l'existence de la décision d’une créature; . dire que, si l’homme n’eût pas péché, l’œuvre de Christ n'eût pas été nécessaire ! N'est-ce pas démembrer le plan de Dieu, au lieu d’en saisir la merveilleuse unité? Sachons plutôt reconnaitre dans la Rédemption l’achèvement nécessaire et éternellement prévu de l’œuvre créatrice ; elle en est une partie intégrante. Dans ce monde où tout s’enchaîne en vue d’un ordre parfait, Jésus-Christ n’est pas
un accessoire, C'est vers lui que tendait l’univers dès l'heure où il sortit du néant.
Ce point de vue satisfait, il est vrai, le besoin d’unité inlérent à notre esprit, mais il faut prendre garde de ne pas sacrifier à ce besoin les réalités morales plus importantes et plus certaines encore. La notion même de Rédemption suppose qu'il y a quelqu'un ou quelque chose à racheter ; si donc l’œuvre de Christ est donnée avec l'existence du monde, le péché est donné en même temps, et, en dépit du témoignage de la conscience, il est une loi que Dieu a établie: or, avec le péché de l’homme, disparait aussi la grâce de Dieu. N'est-il pas possible de comprendre autrement l’immutabilité de sa volonté et l'unité de son plan, et serait-ce trop hasarder que de subordonner à ses desseins d’amour l'existence même du monde, en disant qu’Il ne l’eût poiit créé, si, prévoyant la chute, Il n’eût d'avance paré à ses conséquences”?
Ce qu’aurait été le cours des événements, si l’homme n’avait point péché, cela ne nous concerne pas. Il est évident que Christ n’est point un accident dans l’histoire et qu’en tout état de cause, il en eût été le centre; nous n'avons garde de le nier, car diminuer l'importance de Jésus-Christ a toujours été le signe distinctif de l'erreur. Mais ne craignons pas de rabaisser son rôle, en affirmant que son œuvre rédemptrice a réellement eu pour occasion un caprice de la créature : en d’autres circonstances elle n’eût point été nécessaire. Oui certainement, la Rédemption est un accident dans l’histoire et c’est justement à ce titre qu’elle nous apparaît dans toute sa beauté: le Tout-Puissant a subordonné à notre conduite le mode d'exécution de ses desseins ; Il a fait à cause de nous, et pour nous arracher aux Conséquences légitimes du péché,
une œuvre plus étonnante que celle de la création et qui Lui a coûté encore davantage. Reconnaitre sans réserve cette part de l’homme dans l'existence même de la Rédemption, ce n’est pas porter atteinte à la dignité de l’œuvre de Christ, c’est au contraire en faire la manifestation suprême de l’amour de Dieu et de sa toute-puissance ; de son amour, puisque cette condescendance infinie est de sa part l'abandon, le don de Lui-même; de sa toutepuissance, puisque la liberté de l’homme, assez réelle pour s'opposer à la volonté de Dieu, ne l’a point empêché d’atieindre son but par des voies dont Il avait seul le secret. Il nous apparait ainsi comme le Dieu vivant, tandis qu'en introduisant la nécessité dans son œuvre, on anéantirait à la fois son amour et sa puissance.
Acte libre de la part de Dieu, la Rédemption est donc bien plus qu’une compensation due aux victimes de la Solidarité, elle est une grâce qui dépasse infiniment les exigences de la stricte équité. Le chrétien n’en demandera pas davantage pour donner gloire à Dieu : il a trouvé, pour ce qui le concerne personnellement, une réponse plus que suffisante aux problèmes qui ont pu l’agiter. Pour ce qui le concerne personnellement, disons-nous ; en effet, si, en présence de son propre sort, la plainte s’est arrêtée sur ses lèvres, ne renaitra-t-elle pas, quand il jettera les yeux sur ces milliers, qui, participant comme lui à la fatalité du mal, n’ont point part à la réparation. Il peut étendre jusqu'aux dernières limites le cercle de ceux qui n’ont à s'en prendre qu’à eux-mêmes de leur propre incrédulité, admettre que le contact le plus fugitif avec la vérité rende l'homme capable de la chercher et de la trouver ; il n’en devra pas moins reconnaitre qu’un grand nombre d'hommes périssent sans avoir même
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soupçonné l'existence d'un salut. Pour eux, le mystère du péché héréditaire ne reste-t-il pas aussi sombre que si Christ n'eût jamais existé ? Ici encore il faut s’en tenir à là ‘pensée qui vient d'être développée : Celui que le sentiment poignant de son péché oblige à recevoir pour lui-même le salut comme une grâce, ne pourra l’exiger pour autrui comme un dû; il se bornera à demander ce qu'il a plu à Dieu de faire.
Le premier fait qui se présente à la pensée, lorsqu'on se demande quelle est l’étendue de l’œuvre du Christ, c'est l’universalisme historique qui domine l’Ecriture. L'histoire d’f[sraël et celle de Jésus-Christ sont l’histoire du monde : les destinées de l’humanité entière en dépendent. Entre la Genèse, qui nous fait assister aux origines de notre race et le chapitre quatrième de saint Luc qui ratlache à ces origines l'histoire de-Jésus-Christ, entre ce passage de l'Evangile et celui de l’'Apocalypse qui nous montre tous les hommes rassemblés devant le tribunal de Christ (ch. XX), cette vue d'ensemble reparait fréquemment. Si Dieu laisse marcher toutes les nations dans leurs voies, ce n’est pas pour les abandonner tout à fait. Abraham est élu en vue de toutes les familles de la terre (Gen. XIE 3). Chez les psalmistes, les prophètes, les apôtres, partout passe un souffle d’universalisme.
La foi, tout en séparant le chrétien d’un monde pécheur, crée pourtant de nouveaux devoirs et de nouveaux liens. L'expérience de la pleine suffisance de la grâce fait jaillir du fond de la conscience chrétienne cette con- ‘viction : ce qui me sauve, sauve l'humanité. Les rachetés ne possèdent pas leur salut pour eux-mêmes seulement, mais pour tous leurs frères : « Je me dois, dit saint Paul, aux Grecs et aux barbares, aux savants et aux ignorants. »