‹ La solitude de l'été: PoèmesChapitre 11 sur 42 · LE JARDIN · texte numérisé non relu

LE JARDIN

A André Ruijters

G est la fête des pollens !

toutes les fleurs sont amoureuses...

Elles n'iront joncher les pas

des processions chrétiennes

ou fleurir l'autel de Marie,

comme au mois

des roses blanches presque sans plis

et des églantines pieuses...

Les vierges n'osent plus les cueillir,

dès qu'elles s'en sont approchées;

déjà leur parfum seul les trouble;

ah ! les roses sont bien changées

à la modestie du parterre ;

les plus blanches sont devenues rouges,

ou bien, sans presque rosir,

ont pris la couleur de la chair :

mais leur fausse candeur est pire. ..

Hier, on les eût effeuillées

du bout du doigt,

ou, sans même les toucher,

au vent d une robe qui passe ;

elles étaient si délicates

qu'on les aurait crues sans poids,

et les voici, semblables à des fruits

qui ploient les branches aujourd'hui

de la pulpe tassée de leurs feuilles opaques...

Les pivoines, aussi, sont lasses, elles s'affaissent de langueur ; les iris flottent, abandonnés à la brise,

les œillets endormis et les héliotropes de leur propre senteur se grisent, tandis que ruissellent les grappes des glycines pâlies dont la volupté pleure.

Autour des tiges aiguës

les glaïeuls en valse tournent

et s'étourdissent,

lentement se déplient les lis

comme on s'étire,

et les lis s'ouvrent,

lampes de porcelaine où la flamme pétille,

pour montrer, dorée et velue,

l'impudeur de leurs longs pistils...

11 n'est plus une fleur d'azur :

aux géraniums écarlates

des pétales tombent,

les chèvrefeuilles croulent du mur,

aux orangers les boutons claquent

et les clématites qui montent

en volutes de parfums,

font pleuvoir les trop lourdes ailes

de leurs corolles et délivrent le frêle essaim des étamines qui s'envolent :

blondes abeilles !

Un frisson secoue les lianes,

les corolles sur les tiges tremblent,

certaines meurent,

et voici dans le dernier spasme,

les pollens projetés des fleurs

obscurcir le jardin de leur vapeur féconde...

Si l'amour a fané les roses, d'autres roses en seront nées pour le connaître à leur tour, et l'amour est perpétué par le baiser d'or et de miel, qui, d'un bout du jardin à l'autre, glissant sur les rayons du jour, unit les fleurs les plus lointaines...

Les messages de volupté

partis des lis vont souiller les Lis

ItO LA SOLITUDE DE L*£tÉ

par-dessus cent autres corolles, toutes attendent et toutes donnent, et les semences vont, mêlées, dans un caprice ; qu'importe la fleur qui l'envoie !

toute caresse qui vient est bonne puisqu'elle apporte de la joie...

Les fleurs s'aiment sans se connaître

et à travers l'air, se baisent

leurs senteurs comme des lèvres ;

les amours des fleurs sont légères î

seules les roses gonflées de sang

espèrent des étreintes plus fortes,

elles s'appellent de cris fébriles et très longs,

se cherchent, s'attirent, se rapprochent...

Celles des corbeilles et des massifs,

aux allées diverses,

échangeant leur âme,

s'ignorent ;

puis, de plus près, elles se reconnaissent

par-dessus d'autres, à leur tache d'or

pourpre, crème, ou violette

et savent où s'en va leur âme...

La brise languit et s'arrête;

le pollen d'un bond plus court

joint des rosiers,

par-dessus l'allée ;

les abeilles et les guêpes

offrent leur aide

et, reposées à chaque étape du chemin,

au bout de leurs pattes gluantes,

d'un rosier au rosier voisin

portent le germe des naissances...

Puis sur un même rosier

les roses folles dansent en rond,

de l'une à l'autre court le baiser

et ce n'est qu'un jeu d'enfant;

le rond se serre, elles se touchent,

tressant une guirlande ardente avec leurs bouches,

et se pressent en un bouquet

autour de la même tige,

comme des filles

autour d'un secret...

L'une sur l'autre elle s'écrasent, une seule étreinte en joint dix ;

elles se mordent à la face, et sans insectes ni brise, le pollen est renversé comme d'un vase dans un vase d'une corolle de fleur penchée dans l'autre...

Elles se pénètrent, se fondent, tant que chaque rose hier simple, compliquant à l'infini le labyrinthe des replis, contient cent corolles de roses, fleur multiple, touffue, profonde qui n'est elle-même qu'une étreinte el garde ses amours encloses...

L'amour des fleurs a dépassé l'amour des hommes

si telles s'aimèrent comme en rêve,

de loin à travers l'espace,

les roses, sans sortir d'elles-mêmes,

tressaillent de l'étreinte étroite de deux corps,

échangeant leur propre semence,

fécondées par leur propre joie et maternelles,

jusqu'à ce que leur cœur éclate

de l'âpreté d'une volupté incessante...

Et le parterre étourdi de tumulte

où les pollens sont en fête

volant des clématites aux pivoines,

des iris et des héliotropes aux lis,

le parterre noyé de brumes d'or admire,

au bout des tiges nues et raides,

la sérénité des roses qui planent

dans une entière solitude,

purs fruits inattentifs à l'orgie qui les cerne :

mais leur aspect froid, immobile et grave

cache le feu des plus beaux baisers de la terre.

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