LA MAISON
A Henri de Régnier.
Je veux me bâtir une maison
à la porte du village
qui soit un sourire sur la route.
D*autres maisons sont grises et lasses
et font pitié;
on les passe, quelque année,
à la chaux candide
et on repeint en brun les poutres;
mais elles gardent sous le fard
la vieille attitude triste
des choses pleines de souvenirs;
et la mienne je veux que Ton puisse la voir
comme une fleur nouvel éclose
sans songer à autre chose
qu'à son accueil blanc parmi la nature...
Les vieux parlent sur leur porte
de leur ferme, ou de leur cabane
ils en disent l'histoire et l'âge
et comment elle fut construite;
et hantés de ces ombres mortes,
ils oublient que le soleil luit :
je n'élèverai pas aux rues ni sur la place
ma maison basse,
bien que le soleil y vienne à midi...
Je choisirai un petit champ
avant la ferme ou le village cesse,
de façon que les passants
voient ma demeure la première
et que l'aube la rencontre avant toute autre,
elle sera un peu isolée,
assez pour se croire en plein champ,
ni trop pour entendre aussi le clocher
et les coqs et les enfants.
Je choisirai un petit champ de friches,
quelque ancien jardin délaissé
que mille herbes folles recouvrent
et purifient de son ancienne destinée;
mêlée d*argile et de silice,
la terre en sera grise ou rouge,
en vingt pas j'en ferai le tour,
les maçons se mettront au travail dès le jour,
tout un printemps alerte,
et pour l'été ma maison sera prête...
Ils creuseront des fosses profondes
pour qu'elle tienne mieux au sol
de ses racines de grès sombre
et de sa cave à soupiraux,
et on la prendra tout d'abord
pour un tombeau
à l'éternelle demeure de la terre...
Mais voici les tombereaux
au cheval lent comme aveugle,
le front pris entre les œillères de cuir noir;
ils viennent lourds de pierre et de sable
pour partir légers et sonores
et recommencer le voyage;
ils se renversent, le sable croule en torrent d*or
et bruit comme une averse sur les feuilles.
Le sable mouillé fait un tas ;
il vient des carrières humidea
qui déchirent le flanc des campagnes;
il y luit des coquillages
que les enfants guettent et prennent;
et l 'on décharge un à un
les blocs de craie bien taillés
là-bas à même la terre
par les grandes scies qui strident,
et les briques au vernis brun
durcies aux fours dont les fumées
pavoisent diversement les lointains.
D'argile rose
et de craie blanche
ma maison bâtie sur la terre
ne sojlt que de la terre encore,
de la terre chère
des champs alentour,
de celle foulée chaque jour
et modelée à votre route, qu'on aime pour la voir éclore, blanche ou rose, aux carrières ou aux labours...
Elle pousse peu à peu comme un champ
en claire couronne;
les briques s'unissent et s'ordonnent
comme des pétales à une fleur,
les craies y mêlant leur caprice;
les murs sont moins hauts qu'un enfant
et déjà la demeure invite
d'un joli sourire de dents
à de jeunes gencives...
Au lien de mortier jeté
elle grandit vite,
comme une chair en puberté;
elle monte, elle monte
ainsi qu'une folle p^^nte
le long des grands mâts qui dressent
autour d'elle leur cage blanche;
en escalade de l'azur peut-être
elle monte, elle monte...
Les truelles chantent
et les hommes sifflent,
tout affairés autour d*elle
par les planches et les échelles,
et la caressent et la polissent ;
les baies écarquillent le vide de leurs yeux
au soleil qui sèche à mesure le plâtre,
les murs tendent des bras pieux
adoralivement vers l'astre
et l'astre Tinonde et la baise
de son lumineux baptême...
Dans les chants, les rires et les labeurs la maison de terre vêtue de candeur s'élève dans le soleil...
Elle toucherait le soleil sans doute et pourquoi non ?
qui l'arrêterait ?
— Oiseau rose, oiseau blanc
posé sur le bord de la route
oiseau d'essor fou,
faudra-t-il couper ces téméraires ailes
pour que vous ne quittiez votre mère la glèbe ? non!., l'humble oiseau berce à l'air doux, près de son arbre, un humble rêve...
Un étage pour voir de plus loin
avec un grenier pour les fruits
et pour la lessive les jours de pluie;
sur les charpentes noueuses
un petit toit à cheminée
dont les tuiles rosées seront moussues plus tard,
un toit débordant comme un chapeau large
avec beaucoup de coins de bon abri
pour que s'y lovent le plus de nids
et que la maison soit coiffée de feuillage^
un toit léger sur un seul étage.
Et les marteaux cogneront longtemps
et les rabots gémiront
comme des âmes,
en faisant sonner les murs
pour les portes et les serrures
et les gonds et les auvents,
pour les gouttières en guirlande
qui dessinent les arêtes,
POÈMES DE LA PLAINE AU SOLEIL 13t
longent le toit et descendent
jusqu'au ruisseau
en bel éclat de zinc net...
. . . puis le treillage et le banc
et le petit jardin carré
clos de haie,
alors le bouquet sur la cheminée
lancera ses rubans joyeux dans le vent,
et l'on viendra voir la maison finie...
Elle est jolie
ainsi baignée d'or
avec ses murs minces et sonores ;
sur le décor de la ferme au murs gris
elle fait une tache d'éclat,
et quand le soleil est là
(tout le jour puisqu'elle vit seule
sans arbres pour la voiler)
vers midi elle vous aveugle
de sa chaux brûlée...
C'est une auberge à tous les errants du chemin, la borne de joie au seuil du village le geste d'accueil qui appelle :
13*i LA SOLITUDE DE l'ÉTÉ
les maisons neuves sont belles
comme des arbres
et simples comme des linges fins...
Les doux regards de ses fenêtres
montrant des échappées d'azur !
le quadrillage charmant de bois
qui morcelle le verre
en petits rires purs !
comme une aigrette sur le toit
la fumée des grandes flambées qui sèchent
et l'invite sans mots de la porte entr'ouverleî
Tous ceux qui passent la regardent
elle attire comme une femme
et ceux qui vont autre part
font un détour pour la voir :
et au miroir de sa fenêtre
de l'aube au soir
tout le village défilera, hommes et bêtes !
Les charrues nettes, les voitures pleines, les foins et les pierres;
les troupeaux à claires clochettes,
les refrains et les fouets,
les vieilles allant au bois sec,
les filles aux glanes rousses,
les hommes au labour,
et les mendiants qui toussent
avec les besaces vides,
et les enfants qui sourient au vide...
Elle saura la joie du village et des champs,
le chant de la faux et de la fourche
et les silex qu'on casse sur la route,
les portes des étables qui grincent,
les poules accroupies qui couvent,
et ma maison au jour le jour
vivra la vie des chardons et des simples...
Maison de terre remplie de soleil, maison de vie débordante de joie, elle ne vieillira pas comme ses pareilles et elle sera si légère
de ses poutres sveltes et de ses briques
qu'un jour si la chaux s*efFrite
et si l'ombre descend sur elle
au lieu de rester boiteuse et vivante,
elle s'en ira dans le vent,
comme une motte séchée
en poussière blanche,
ainsi qu'une fleur morte en son printemps,
car elle ne peut vivre que jeune et douce,
puis je la quitterai sans larmes...
Je veux me bâtir une maison
à la porte du village
qui soit un sourire sur la route.
POÈMES DE tA PLAIME AU SOLEIL 135