‹ La solitude de l'été: PoèmesChapitre 12 sur 42 · LA MAISON · texte numérisé non relu

LA MAISON

A Henri de Régnier.

Je veux me bâtir une maison

à la porte du village

qui soit un sourire sur la route.

D*autres maisons sont grises et lasses

et font pitié;

on les passe, quelque année,

à la chaux candide

et on repeint en brun les poutres;

mais elles gardent sous le fard

la vieille attitude triste

des choses pleines de souvenirs;

et la mienne je veux que Ton puisse la voir

comme une fleur nouvel éclose

sans songer à autre chose

qu'à son accueil blanc parmi la nature...

Les vieux parlent sur leur porte

de leur ferme, ou de leur cabane

ils en disent l'histoire et l'âge

et comment elle fut construite;

et hantés de ces ombres mortes,

ils oublient que le soleil luit :

je n'élèverai pas aux rues ni sur la place

ma maison basse,

bien que le soleil y vienne à midi...

Je choisirai un petit champ

avant la ferme ou le village cesse,

de façon que les passants

voient ma demeure la première

et que l'aube la rencontre avant toute autre,

elle sera un peu isolée,

assez pour se croire en plein champ,

ni trop pour entendre aussi le clocher

et les coqs et les enfants.

Je choisirai un petit champ de friches,

quelque ancien jardin délaissé

que mille herbes folles recouvrent

et purifient de son ancienne destinée;

mêlée d*argile et de silice,

la terre en sera grise ou rouge,

en vingt pas j'en ferai le tour,

les maçons se mettront au travail dès le jour,

tout un printemps alerte,

et pour l'été ma maison sera prête...

Ils creuseront des fosses profondes

pour qu'elle tienne mieux au sol

de ses racines de grès sombre

et de sa cave à soupiraux,

et on la prendra tout d'abord

pour un tombeau

à l'éternelle demeure de la terre...

Mais voici les tombereaux

au cheval lent comme aveugle,

le front pris entre les œillères de cuir noir;

ils viennent lourds de pierre et de sable

pour partir légers et sonores

et recommencer le voyage;

ils se renversent, le sable croule en torrent d*or

et bruit comme une averse sur les feuilles.

Le sable mouillé fait un tas ;

il vient des carrières humidea

qui déchirent le flanc des campagnes;

il y luit des coquillages

que les enfants guettent et prennent;

et l 'on décharge un à un

les blocs de craie bien taillés

là-bas à même la terre

par les grandes scies qui strident,

et les briques au vernis brun

durcies aux fours dont les fumées

pavoisent diversement les lointains.

D'argile rose

et de craie blanche

ma maison bâtie sur la terre

ne sojlt que de la terre encore,

de la terre chère

des champs alentour,

de celle foulée chaque jour

et modelée à votre route, qu'on aime pour la voir éclore, blanche ou rose, aux carrières ou aux labours...

Elle pousse peu à peu comme un champ

en claire couronne;

les briques s'unissent et s'ordonnent

comme des pétales à une fleur,

les craies y mêlant leur caprice;

les murs sont moins hauts qu'un enfant

et déjà la demeure invite

d'un joli sourire de dents

à de jeunes gencives...

Au lien de mortier jeté

elle grandit vite,

comme une chair en puberté;

elle monte, elle monte

ainsi qu'une folle p^^nte

le long des grands mâts qui dressent

autour d'elle leur cage blanche;

en escalade de l'azur peut-être

elle monte, elle monte...

Les truelles chantent

et les hommes sifflent,

tout affairés autour d*elle

par les planches et les échelles,

et la caressent et la polissent ;

les baies écarquillent le vide de leurs yeux

au soleil qui sèche à mesure le plâtre,

les murs tendent des bras pieux

adoralivement vers l'astre

et l'astre Tinonde et la baise

de son lumineux baptême...

Dans les chants, les rires et les labeurs la maison de terre vêtue de candeur s'élève dans le soleil...

Elle toucherait le soleil sans doute et pourquoi non ?

qui l'arrêterait ?

— Oiseau rose, oiseau blanc

posé sur le bord de la route

oiseau d'essor fou,

faudra-t-il couper ces téméraires ailes

pour que vous ne quittiez votre mère la glèbe ? non!., l'humble oiseau berce à l'air doux, près de son arbre, un humble rêve...

Un étage pour voir de plus loin

avec un grenier pour les fruits

et pour la lessive les jours de pluie;

sur les charpentes noueuses

un petit toit à cheminée

dont les tuiles rosées seront moussues plus tard,

un toit débordant comme un chapeau large

avec beaucoup de coins de bon abri

pour que s'y lovent le plus de nids

et que la maison soit coiffée de feuillage^

un toit léger sur un seul étage.

Et les marteaux cogneront longtemps

et les rabots gémiront

comme des âmes,

en faisant sonner les murs

pour les portes et les serrures

et les gonds et les auvents,

pour les gouttières en guirlande

qui dessinent les arêtes,

POÈMES DE LA PLAINE AU SOLEIL 13t

longent le toit et descendent

jusqu'au ruisseau

en bel éclat de zinc net...

. . . puis le treillage et le banc

et le petit jardin carré

clos de haie,

alors le bouquet sur la cheminée

lancera ses rubans joyeux dans le vent,

et l'on viendra voir la maison finie...

Elle est jolie

ainsi baignée d'or

avec ses murs minces et sonores ;

sur le décor de la ferme au murs gris

elle fait une tache d'éclat,

et quand le soleil est là

(tout le jour puisqu'elle vit seule

sans arbres pour la voiler)

vers midi elle vous aveugle

de sa chaux brûlée...

C'est une auberge à tous les errants du chemin, la borne de joie au seuil du village le geste d'accueil qui appelle :

13*i LA SOLITUDE DE l'ÉTÉ

les maisons neuves sont belles

comme des arbres

et simples comme des linges fins...

Les doux regards de ses fenêtres

montrant des échappées d'azur !

le quadrillage charmant de bois

qui morcelle le verre

en petits rires purs !

comme une aigrette sur le toit

la fumée des grandes flambées qui sèchent

et l'invite sans mots de la porte entr'ouverleî

Tous ceux qui passent la regardent

elle attire comme une femme

et ceux qui vont autre part

font un détour pour la voir :

et au miroir de sa fenêtre

de l'aube au soir

tout le village défilera, hommes et bêtes !

Les charrues nettes, les voitures pleines, les foins et les pierres;

les troupeaux à claires clochettes,

les refrains et les fouets,

les vieilles allant au bois sec,

les filles aux glanes rousses,

les hommes au labour,

et les mendiants qui toussent

avec les besaces vides,

et les enfants qui sourient au vide...

Elle saura la joie du village et des champs,

le chant de la faux et de la fourche

et les silex qu'on casse sur la route,

les portes des étables qui grincent,

les poules accroupies qui couvent,

et ma maison au jour le jour

vivra la vie des chardons et des simples...

Maison de terre remplie de soleil, maison de vie débordante de joie, elle ne vieillira pas comme ses pareilles et elle sera si légère

de ses poutres sveltes et de ses briques

qu'un jour si la chaux s*efFrite

et si l'ombre descend sur elle

au lieu de rester boiteuse et vivante,

elle s'en ira dans le vent,

comme une motte séchée

en poussière blanche,

ainsi qu'une fleur morte en son printemps,

car elle ne peut vivre que jeune et douce,

puis je la quitterai sans larmes...

Je veux me bâtir une maison

à la porte du village

qui soit un sourire sur la route.

POÈMES DE tA PLAIME AU SOLEIL 135

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