LES MOISSONS
A Maurice Cremnitz.
Le rythme des moissons emportera la plaine :
déjà monte le flux des herbes,
ainsi la mer basse aux sables en pente
insensiblement;
des champs nouveaux sourd un murmure vacillant :
il faut que s'écrient les moissons tonnantes.
Les pousses inclinées s'écoulent
comme autant de filets de sève ;
le zéphir tour à tour les courbe
suivant des cours contraires mais communs
et vers un semblable destin
semble s'enfuir tout le sang de la glèbe.
Les champs divers se fondent tous
en une prairie sans limite, si recueillie
que nul troupeau n'ose y brouter ;
elle est verte et bleue, plus haute et plus douce,
et les fermes accroupies,
bétail géant, s'assoupissent pour l'oublier...
En un ténu froissement de feuilles,
on entend les blés qui poussent;
on pourrait presque les surprendre •
en les fixant un peu longtemps;
ils soulèvent d'un geste tendre
les insectes qui s'émeuvent
d'avoir tressailli sans raison,
on s'étonne bientôt de ne plus voir la route...
La route peu à peu s'encaisse comme un chemin creux, les talus de prairie atteignent presque la taille des roseaux, et fleuve sans eau, la route à mesure s'abaisse, pour couler entre eux comme entre deux berges...
PUÈMES DE LA PLAINE AtJ SOLEIL 137
Parmi les champs noirs
les poudres dorées
dessinent le réseau multiple
de la route et de ses chemins :
si clairs seront les champs demain
que l'on pourra voir
la route foncée
charrier des poussières tristes...
Car, sur les fontaines de sève
s'ouvrent les sources du soleil,
et les jets aux rayons se mêlent,
le sol et l'espace s'unissent,
pour que Tair soit témoin des belles hyménées,
par quoi mille vertus s'éveillent
à la monotonie rampante et magnifique
des prairies de froment aux verdeurs déroulées.
Toute molle de clair de lune,
l'avoine a blêmi rêveuse
de son teint discret de fenaison fraîche ;
— le moindre vent la fait frileuse —
elle porte plus de jeunesse
qu'à ses premiers jours,
et, voilée de petites brumes,
on dirait sans cesse qu'elle court,..
Dans leur paix tendre d'émeraude,
au bout des gerbes hautes
où les enfants qui passent
prennent de verts pipeaux,
les blés tressent encore en nattes
de longs épis,
tandis que déjà blondissent les orges
jusqu'à l'éclat des miels nouveaux
et que les seigles les ont suivies
à leur lumineuse exode...
Et les blés blonds et fluides
apparaîti'ont encor pâles
lorsque les orges seront d'or;
et les blés d'or rigide
resteront frivoles encor,
quand les seigles barbus retourneront vers l'ombre,
traînant des reflets de métal
à leurs lacs pesants de cuivre et de bronze...
Si la fleur des blés, trop discrète, n'a pas lui,
les sarrazins écument
de leurs houles fleuries,
ainsi la crête
des vagues rudes,
et les tiges sont plus saignantes
de balancer des ondes blanches...
Avec les sarrazins si les champs rapetissent
soudain les champs deviennent forêts
au jaillissement des maïs,
épanouis comme des plantes tropicales,
les panaches peignent leur duvet
au vent qui ne sait pas courber l'élan des lances,
et les plaines, au sud, vers des plaines descendent,
jusqu'aux contrées où le sucre se forme aux cannes,
enfermé là comme la moelle dans les os,
où les riz mûrissent dans l'eau
et les maniocs succulents dans le sable,
et la plaine infinie du monde
s'en va, bariolée de toujours neuves céréales...
Or le grain naît :
l'étendue est religieuse;
le courant des moissons s'arrête,
toute leur force est concentrée au lieu secret
où se préparent les autres forces filiales,
pour les étés prochains, également joyeux;
des champs méditatifs s'apaise l'allégresse
et sous leurs attitudes graves,
un rire plus profond couve aux grains qu'ils caressent.
Le grain durcit et s'enferme,
il s'allonge en fuseau,
se fend en long comme d'un sexe
d'où jailliront les récoltes futures ;
la graine est déjà maternelle
avant d'être sortie de l'épi encore gros;
dorée, ou grise, ou noire, suivant l'espèce,
la graine sera bientôt mûre...
Le silence a chanté la pureté de l'acte;
la paille immobile a cuit comme le pain;
le froment s'est tassé au grain;
Dieu a passé sur les moissons agenouillées :
la paille crie et le grain craque,
les champs sont mûrs, que les hymnes soient réveillées..
Voyez ! la clarté monte de la terre, glorieuse de sa fécondité de mère,
divine à jamais pour avoir créé;
les rayons du jour semblent retournés,
hérissant les champs.de pailles rigides,
nues comme eux, lisses et vides;
l'été a semé follement dans le sol
les gerbes de soleil craquantes et figées,
la flamme ardente a détrôné les herbes molles.
Et pour que le chant de triomphe
mûri avec le grain dans le recueillement
soit aussi grand que la plaine exaltée ,
le vent frôle pour le chanter
les pailles de toutes les moissons,
cordes tendues de cette lyre immense
que la terre, au bout de ses bras, élève et tend...
Les avoines chuchotent très bas
comme des sources et sans cesse,
à mi-voix,
et leurs fins grelots d'argent tintent
des notes étoufiees et grêles, «
tandis que de voluptueuses plaintes
se traînent sur les seigles épais
aux barbes soyeuses comme des archets
142 LA SOLITUDE DE l'ATÉ
et que les orgues retentissent
dans la forêt ample et sonore des malB.
Le zéphir comme un enfant
souffle dans les tuyaux de blé ;
il appelle à son de musette
les bandes de cailles cachées,
et chaque caille lui répond
d'une même voix de tête,
tandis que les cortèges de grillons
entre les touffes, de motte en motte,
au plus profond des blés tremblotent
une petite chanson très douce,
mais comme ils se mettent à la chanter tous
elle s'exhale de la plaine entière en rumeur :
c'est le ronronnement d'éternelles crécelles,
l'hymne s'envole à larges ailes,
ainsi qu'un oiseau de splendeur...
Seules, s'y célèbrent les récoltes
dans le dédain de l'air, de l'azur et du jour,
ivres de vie, de santé et de force,
ivres d'elles;
et elles courent et elles courent
au grand cirque de la plaine, fuient au sud, reviennent au nord, toujours plus vite et sans effort, dépensant leurs existences merveilleuses, ' comme les troupeaux de buffles migrateurs qui vont pour aller, sans but par les landes aventureuses et laissent déborder l'excès de leur vigueur dans le flot répandu des inutiles luttes...
Couchés sous le vent,
ventre à terre,
ils vont,
les blés, les maïs, les orges, les seigles,
au vertige croissant d'une course sereine ;
pareils à des poitrines palpitantes,
suivant des souffles larges et rythmiques
qui les abaissent et les gonflent,
ils rampent et soudain avec l'hymne, bondissent,
et la plaine entraînée se cramponne à leur bond,
car la vigueur cabrée de leurs gerbes vermeilles,
malgré les grains, subtiles à l'égal des rayons,
veut jusqu'au fond des cieux rejoindre le soleil.