‹ La solitude de l'été: PoèmesChapitre 13 sur 42 · LES MOISSONS · texte numérisé non relu

LES MOISSONS

A Maurice Cremnitz.

Le rythme des moissons emportera la plaine :

déjà monte le flux des herbes,

ainsi la mer basse aux sables en pente

insensiblement;

des champs nouveaux sourd un murmure vacillant :

il faut que s'écrient les moissons tonnantes.

Les pousses inclinées s'écoulent

comme autant de filets de sève ;

le zéphir tour à tour les courbe

suivant des cours contraires mais communs

et vers un semblable destin

semble s'enfuir tout le sang de la glèbe.

Les champs divers se fondent tous

en une prairie sans limite, si recueillie

que nul troupeau n'ose y brouter ;

elle est verte et bleue, plus haute et plus douce,

et les fermes accroupies,

bétail géant, s'assoupissent pour l'oublier...

En un ténu froissement de feuilles,

on entend les blés qui poussent;

on pourrait presque les surprendre •

en les fixant un peu longtemps;

ils soulèvent d'un geste tendre

les insectes qui s'émeuvent

d'avoir tressailli sans raison,

on s'étonne bientôt de ne plus voir la route...

La route peu à peu s'encaisse comme un chemin creux, les talus de prairie atteignent presque la taille des roseaux, et fleuve sans eau, la route à mesure s'abaisse, pour couler entre eux comme entre deux berges...

PUÈMES DE LA PLAINE AtJ SOLEIL 137

Parmi les champs noirs

les poudres dorées

dessinent le réseau multiple

de la route et de ses chemins :

si clairs seront les champs demain

que l'on pourra voir

la route foncée

charrier des poussières tristes...

Car, sur les fontaines de sève

s'ouvrent les sources du soleil,

et les jets aux rayons se mêlent,

le sol et l'espace s'unissent,

pour que Tair soit témoin des belles hyménées,

par quoi mille vertus s'éveillent

à la monotonie rampante et magnifique

des prairies de froment aux verdeurs déroulées.

Toute molle de clair de lune,

l'avoine a blêmi rêveuse

de son teint discret de fenaison fraîche ;

— le moindre vent la fait frileuse —

elle porte plus de jeunesse

qu'à ses premiers jours,

et, voilée de petites brumes,

on dirait sans cesse qu'elle court,..

Dans leur paix tendre d'émeraude,

au bout des gerbes hautes

où les enfants qui passent

prennent de verts pipeaux,

les blés tressent encore en nattes

de longs épis,

tandis que déjà blondissent les orges

jusqu'à l'éclat des miels nouveaux

et que les seigles les ont suivies

à leur lumineuse exode...

Et les blés blonds et fluides

apparaîti'ont encor pâles

lorsque les orges seront d'or;

et les blés d'or rigide

resteront frivoles encor,

quand les seigles barbus retourneront vers l'ombre,

traînant des reflets de métal

à leurs lacs pesants de cuivre et de bronze...

Si la fleur des blés, trop discrète, n'a pas lui,

les sarrazins écument

de leurs houles fleuries,

ainsi la crête

des vagues rudes,

et les tiges sont plus saignantes

de balancer des ondes blanches...

Avec les sarrazins si les champs rapetissent

soudain les champs deviennent forêts

au jaillissement des maïs,

épanouis comme des plantes tropicales,

les panaches peignent leur duvet

au vent qui ne sait pas courber l'élan des lances,

et les plaines, au sud, vers des plaines descendent,

jusqu'aux contrées où le sucre se forme aux cannes,

enfermé là comme la moelle dans les os,

où les riz mûrissent dans l'eau

et les maniocs succulents dans le sable,

et la plaine infinie du monde

s'en va, bariolée de toujours neuves céréales...

Or le grain naît :

l'étendue est religieuse;

le courant des moissons s'arrête,

toute leur force est concentrée au lieu secret

où se préparent les autres forces filiales,

pour les étés prochains, également joyeux;

des champs méditatifs s'apaise l'allégresse

et sous leurs attitudes graves,

un rire plus profond couve aux grains qu'ils caressent.

Le grain durcit et s'enferme,

il s'allonge en fuseau,

se fend en long comme d'un sexe

d'où jailliront les récoltes futures ;

la graine est déjà maternelle

avant d'être sortie de l'épi encore gros;

dorée, ou grise, ou noire, suivant l'espèce,

la graine sera bientôt mûre...

Le silence a chanté la pureté de l'acte;

la paille immobile a cuit comme le pain;

le froment s'est tassé au grain;

Dieu a passé sur les moissons agenouillées :

la paille crie et le grain craque,

les champs sont mûrs, que les hymnes soient réveillées..

Voyez ! la clarté monte de la terre, glorieuse de sa fécondité de mère,

divine à jamais pour avoir créé;

les rayons du jour semblent retournés,

hérissant les champs.de pailles rigides,

nues comme eux, lisses et vides;

l'été a semé follement dans le sol

les gerbes de soleil craquantes et figées,

la flamme ardente a détrôné les herbes molles.

Et pour que le chant de triomphe

mûri avec le grain dans le recueillement

soit aussi grand que la plaine exaltée ,

le vent frôle pour le chanter

les pailles de toutes les moissons,

cordes tendues de cette lyre immense

que la terre, au bout de ses bras, élève et tend...

Les avoines chuchotent très bas

comme des sources et sans cesse,

à mi-voix,

et leurs fins grelots d'argent tintent

des notes étoufiees et grêles, «

tandis que de voluptueuses plaintes

se traînent sur les seigles épais

aux barbes soyeuses comme des archets

142 LA SOLITUDE DE l'ATÉ

et que les orgues retentissent

dans la forêt ample et sonore des malB.

Le zéphir comme un enfant

souffle dans les tuyaux de blé ;

il appelle à son de musette

les bandes de cailles cachées,

et chaque caille lui répond

d'une même voix de tête,

tandis que les cortèges de grillons

entre les touffes, de motte en motte,

au plus profond des blés tremblotent

une petite chanson très douce,

mais comme ils se mettent à la chanter tous

elle s'exhale de la plaine entière en rumeur :

c'est le ronronnement d'éternelles crécelles,

l'hymne s'envole à larges ailes,

ainsi qu'un oiseau de splendeur...

Seules, s'y célèbrent les récoltes

dans le dédain de l'air, de l'azur et du jour,

ivres de vie, de santé et de force,

ivres d'elles;

et elles courent et elles courent

au grand cirque de la plaine, fuient au sud, reviennent au nord, toujours plus vite et sans effort, dépensant leurs existences merveilleuses, ' comme les troupeaux de buffles migrateurs qui vont pour aller, sans but par les landes aventureuses et laissent déborder l'excès de leur vigueur dans le flot répandu des inutiles luttes...

Couchés sous le vent,

ventre à terre,

ils vont,

les blés, les maïs, les orges, les seigles,

au vertige croissant d'une course sereine ;

pareils à des poitrines palpitantes,

suivant des souffles larges et rythmiques

qui les abaissent et les gonflent,

ils rampent et soudain avec l'hymne, bondissent,

et la plaine entraînée se cramponne à leur bond,

car la vigueur cabrée de leurs gerbes vermeilles,

malgré les grains, subtiles à l'égal des rayons,

veut jusqu'au fond des cieux rejoindre le soleil.

Page 1