‹ La solitude de l'été: PoèmesChapitre 14 sur 42 · LE MARAIS · texte numérisé non relu

LE MARAIS

A Francis Jammes.

Limosoque palus obducat pascua junco Virgile (Ecl. I.)

Le beau corps mûrissant de la plaine a sa plaie.

Dans l'éperdu concert des choses

qui célébra la bienfaisance de Tété,

un champ aura jeté son cri de douleur vraie

et de sa misère payé

le bonheur des blés et des roses...

En répandant ses dons d'éclat et de saveur Tastre n*a pas détruit, hélas ! toute tristesse ; ses rayons prodigués pâlissent et se meurent sur le marais éternellement, terne, pauvre à jamais de fruits comme de fleurs...

L'eau brumeuse des pluies monotones et longues,

qui lance des torrents aux fleuves débordés,

n'a pas suivi la pente des vallées,

laissant sur son chemin une fraîcheur féconde;

stagnante, elle a croupi dans les mailles du sol,

où désormais plus rien ne germe,

sinon la tristesse ancienne

des pluies ensevelies longues et monotones...

De la terre cédant au pas ...

de l'eau lourde et sans transparence...

de loin en loin, des pierres qui émergent entre des roseaux et des prêles...

la sécheresse où la pourriture n'est pas...

tant que la peur des fièvres, la perte des semences ont éloigné du champ les hommes, mais ce n'est pas sur son exil qu'il se lamente, vieux serviteur lépreux que le maître abandonne...

«Je n'ai pas souhaité la joie

des guirlandes frivoles et clair peintes,

ni la postérité des splendides moissons ;

personne n'est venu vers moi,

mais je n'ai attendu personne,.

et je ne veux m'attirer par des plaintes

de tardives compassions :

à mon sol sans désir que voulez-vous qu'on donne ?

Je n'ai pas caressé le rêve

des socs brutaux et des apaisantes semailles

qui calment de leur baume dispersé

l'effroi de la terre violée,

ni l'espoir de la vie animale et sereine,

que mènent les prairies attiédies de bétail...

Pas plus qu'à la sublime servitude

des champs où sont tassées les dociles récoltes,

je ne songe à porter envie

à l'allégresse de révolte

qui meut les friches,

et l'humilité de ma vie

plane encor au-dessus du regret ridicule

de ne me voir ni fort ni riche...

Je naquis marécage inculte :

je dois ignorer les moissons;

ma destinée me fut autant qu'une autre chère

et à régal des floraisons robustes

je pus aimer mes prèles et mes joncs^

mes roseaux et mes pierres :

ma boue, pour n'être onde ni terre,

a su se contenter d'un bonheur différent...

La prière m'a recueilli,

sous l'impudeur de la lumière,

dans l'extase immobile où je suis prosterné;

je ne me plains pas de ce qu'on m'oublie

— la vie m'a voulu solitaire —

mais de ne l'être pas assez,

et loin de désirer votre parure fauve,

ô champs de blé,

je me voudrais encor plus pauvre...

Tout prêt à repousser des richesses semblables, choses! je pleure sur votre splendeur implacable.

Pourquoi n'avez-vous pas permis à ma misère elle-même de vivre.

quand j'acceptais le songe ému

qui tenait mon sort muet et tranquille,

sous le mélancolique abri

des vents d'hiver chassant de blanches nues ?

pourquoi avoir dissipé les reflets

déjà pâles des cieux d'avril

que mon eau morte encor atténuait ?

pourquoi, sans leur donner la jeunesse et la force,

avez-vous réveillé mes eaux glauques et mortes ?

Quelle plainte douce et heureuse

courait sur mes roseaux vibrants ?

sans éclat mon âme amollie

chantait à soi-même son chant,

et mes pierres versaient des pleurs voluptueuses,

et de frissons soyeux tremblaient mes joncs pourris.

Ici,

c'était la vie de silence et de calme,

le gibier poursuivi, par hasard, se cachait,

la brume humide s'élevait

comme la vapeur de mes larmes,

et notre joie était de n'avoir jamais ri...

Je croyais tenir toute la lumière

dans l'or foncé d'un roseau sec,

tout le mouvement de la terre

dans un panache qui oscille;

j'eusse aussi bien passé les siècles et les siècles

sans rien savoir du temps que mon éternité,

ni distinguer cet instant d'entre mille,

sûr d'être tout pour n'avoir pas changé...

Soleil ! je mûrissais dans l'ombre

l'illusion d'une orgueilleuse destinée

et la ténèbre habitait ma terre et mon onde ;

tu y plongeas ta face sans pitié

comme on jette une pierre lourde

dans la source limpide où repose la bourbe,

et je sentis en moi des clartés se répandre

qui n'étaient pas moi-même et que je sus plus grandes

Je me croyais puissant, étant seulement humble :

je me suis apparu infâme !

que tes épis dorent et que tes prés fanent!

ta caresse est une brûlure sur mon front

dont la honte a voulu me ceindre,

tandis qu'autour de moi exulteraient les champs.

Ma tristesse vit dans les hymnes

et ma pauvreté dans les ors;

veux-tu me contraindre à la joie ?

j'en suis indigne;

crois-tu guérir la fièvre de mon corps

en déployant sur lui tes écharpes de soie ?

ma pestilence a grandi de ta gloire

et ton ruissellement a fait ma boue plus noire.

Je pleurerai sur toi, soleil,

car je te vois encor plus triste

que je ne me suis cru moi-même!

l'ombre monte dans tes rayons,

pour avoir trouvé sur la plaine

le champ que malgré toi son destin déshérite,

et qui aura troublé la route

que tu rêvais épaisse de moissons

de sa stagnation stérile,

et ton cri de bonheur d'un murmure de doute..

Va ! douloureux d'avoir éclairé la souffrance !

mon souvenir pâlira tes midis^

ma moisson de roseaux gémit

plus fort que tes céréales ne chantent;

des bulles crèvent comme des sanglots...

des joncs sèchent... la terre en détresse étreint Teau. »

Et les moissons un instant se sont tues,

raides et lourdes, vastes étendues de marais ;

les roses trop ouvertes sont chues

de la honte d'être si belles ;

et les champs lumineux, insouciants et gais

ont compris la tristesse immense du soleil !

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