LES MARCHÉS
A Charles Ckanuin,
Le gros bourg riche accueille les champs
de sa large place ronde où se jettent les rues,
de sa halle sonore de fer et de verre
et de ses petites maisons
où se vendent les épices et les tissus.
C'est le marché;
les menus pavés
nets et tranquilles d'ordinaire,
à peine éveillés de toute la semaine
par une carriole cahotée
qui fait mettre tout le monde aux portes,
les menus pavés pointus et clairs
crient et claquent toute la journée,
sous les souliers à clous et les roues qui apportent
un peu de terre grasse et brune
dont l'odeur saine les parfume...
Les champs entrent dans le bourg
par tous les chemins à la fois^
la chaussée du pont,
le sentier du bois,
l'avenue du jour,
la route de la plaine,
les champs entrent avec des gerbes
qui emplissent les sacs et les bras.
L'azur foncé des cieux découverts vient aux plis des blouses neuves, et Tazur pers
aux plis des vieilles blouses passées, les marmottes sont vives sur les têtes comme l'horizon aussitôt le soleil couché, les gens portent de la lumière aux pommettes et aux fjronts, et sur les mains l'éclat d'or sombre des sillons...
Des ânes lents
et des hihan
à des détours...
des chevaux lourds
aux colliers de crinières bleues...
des veaux roux et blancs qu'on traîne
muselés d'osier...
des chiens grondants pour s'être frôlés.
toutes les bétes de toutes les fermes
et de tous les prés,
toutes les bêtes réunies
et le bourg si étroit pour tant de bruit...
Par communes et par hameaux
jusqu'à plus de dix lieues à la ronde,
la plaine en les rues fait écho
de ses nouvelles quotidiennes
éternellement les mêmes
de semaine en semaine ;
elles se croisent et se répondent,
de bouche en bouche,
de groupe en groupe ;
il n'est de si pauvre jardin
qui n'ait sa voix ;
il n'est de si maigre lopin
dont ne sonne la joie ;
les carreaux vibrent aux devantures criardes,
toute la plaine en les rues se parle,..
Et toute la plaine, sur la place, s'étale,
la plaine des potagers, des vergers et des fermes,
hors des charrettes et des paniers bourrés de paille,
durant le chemin, lits profonds et tièdes,
et le pavé fleurit et mûrit au soleil...
Un charlatan vende sa folie
en bouteilles de liquide doré
à coups de bruit !
les paysans vont à son char
ou bien achètent des foulards
de soie violente pour s'endimancher,
en échange des fruits qu'ils cultivent
et qu'ils ne savent admirer...
Devant le porche de l'église
rit l'éclat des larges citrouilles
qu'on peut à peine soulever
tant elles sont lourdes,
imposantes ainsi que des astres tombés
et qui s'affaissent
en un feu rouge,
ou pareilles à de beaux fruits
qui ne se seraient pas arrêtés de grossir
et qui auraient brisé la branche :
— les femmes les débitent par tranches épaisses,
ruisselantes de franges roses et d'amandes...
Les choux très verts et les tendres salades
au rond cœur blanc,
les légumes pour bouillir aux marmites
et les verdures pour fleurir les potages
font des carrés de jardin
comme autour des hameaux riants,
et les servantes marchandent, serviles,
ce qui poussa simplement
au terreau bien fumé et sarclé avec soin,
sans autre espoir que celui d'être utile...
Là, les poireaux et les oignons blancs et dorés, à la barbe longue qui pend, et les pois sucrés qu'on égrène hors des cosses sucrées
que les enfants s'amusent à manger ;
les haricots chinés de rouge
ou foncés comme la lie
qui tambourinent dans les corbeilles secouées,
el les artichauts qui s'ouvrent
en bouquets de feuilles serrées...
L4-bas^ ce sont des fleurs en bottes ou qu'on vend avec une motte,
— des pieds de pensée et de primevère et des violettes dans des pots d'argile, des jacinthes baignant des verres — pour qu'elles meurent derrière une vitre ou dans le fond d'une boutique,
de ne plus voir assez de ciel...
— mais tout le bonheur qu'elles ont en elles !
Demain, les maisons seront parées,
demain, les maisons seront heureuses
car on vend du bonheur au marché
et le soleil couvre la place
comme un champ ;
et les marchands
qui ne peuvent quitter les rues.
ne sentent plus l'étreinte tenace
de l'ombre que les maisons ne font plus.
Demain les maisons glousseront
ainsi que des fermes,
car, assises sur des bancs
les femmes, dans les grandes cages
gardent les poules et les coqs,
les canards et les pintades ;
aux barreaux les crêtfes saignent,
on entend les battements d'ailes
des poulets aux deux pattes liées
qui traînent vainement leur fuite,
une famille de lapins dort,
et les oies grasses dans les paniers
se prélassent comme des cygnes
et passent leur tête
au long bec, d'or
qui veut pincer les jambes proches;..
demain, les maisons feront fête
aux volailles cuites à la broche...
Du beurre aussi, teint de carotte
et des oeufs marqués dans des bannes...
et puis.
les grains s'écoulent des sacs ouverts vers les pétrins,
les veaux pleurent aux boucheries; comme les champs et les prés sont loin !
Un brouhaha agite l'air;
on se rue aux richesses rustiques
que les paysans semblent dédaigner ;
les monnaies luisent;
et sur le carreau lavé de lumière,
plantes et bêtes sacrifiées
sont aussi vivantes et fières
que si elles s'éployaient toujours
dans les jardins ou dans les cours ..
Les paysans rentrent aux champs,
les champs venus restent au bourg
pour y traîner leur agonie ;
il fera nuit...
Mais la terre déjà refleurit
pour les marchés prochains d'offrande savoureuse,
noyant encore et parant la place joyeuse
depuis les rues jusqu'au parvis,
de l'hymne rutilant des cultures heureuses.