‹ La solitude de l'été: PoèmesChapitre 15 sur 42 · LES MARCHÉS · texte numérisé non relu

LES MARCHÉS

A Charles Ckanuin,

Le gros bourg riche accueille les champs

de sa large place ronde où se jettent les rues,

de sa halle sonore de fer et de verre

et de ses petites maisons

où se vendent les épices et les tissus.

C'est le marché;

les menus pavés

nets et tranquilles d'ordinaire,

à peine éveillés de toute la semaine

par une carriole cahotée

qui fait mettre tout le monde aux portes,

les menus pavés pointus et clairs

crient et claquent toute la journée,

sous les souliers à clous et les roues qui apportent

un peu de terre grasse et brune

dont l'odeur saine les parfume...

Les champs entrent dans le bourg

par tous les chemins à la fois^

la chaussée du pont,

le sentier du bois,

l'avenue du jour,

la route de la plaine,

les champs entrent avec des gerbes

qui emplissent les sacs et les bras.

L'azur foncé des cieux découverts vient aux plis des blouses neuves, et Tazur pers

aux plis des vieilles blouses passées, les marmottes sont vives sur les têtes comme l'horizon aussitôt le soleil couché, les gens portent de la lumière aux pommettes et aux fjronts, et sur les mains l'éclat d'or sombre des sillons...

Des ânes lents

et des hihan

à des détours...

des chevaux lourds

aux colliers de crinières bleues...

des veaux roux et blancs qu'on traîne

muselés d'osier...

des chiens grondants pour s'être frôlés.

toutes les bétes de toutes les fermes

et de tous les prés,

toutes les bêtes réunies

et le bourg si étroit pour tant de bruit...

Par communes et par hameaux

jusqu'à plus de dix lieues à la ronde,

la plaine en les rues fait écho

de ses nouvelles quotidiennes

éternellement les mêmes

de semaine en semaine ;

elles se croisent et se répondent,

de bouche en bouche,

de groupe en groupe ;

il n'est de si pauvre jardin

qui n'ait sa voix ;

il n'est de si maigre lopin

dont ne sonne la joie ;

les carreaux vibrent aux devantures criardes,

toute la plaine en les rues se parle,..

Et toute la plaine, sur la place, s'étale,

la plaine des potagers, des vergers et des fermes,

hors des charrettes et des paniers bourrés de paille,

durant le chemin, lits profonds et tièdes,

et le pavé fleurit et mûrit au soleil...

Un charlatan vende sa folie

en bouteilles de liquide doré

à coups de bruit !

les paysans vont à son char

ou bien achètent des foulards

de soie violente pour s'endimancher,

en échange des fruits qu'ils cultivent

et qu'ils ne savent admirer...

Devant le porche de l'église

rit l'éclat des larges citrouilles

qu'on peut à peine soulever

tant elles sont lourdes,

imposantes ainsi que des astres tombés

et qui s'affaissent

en un feu rouge,

ou pareilles à de beaux fruits

qui ne se seraient pas arrêtés de grossir

et qui auraient brisé la branche :

— les femmes les débitent par tranches épaisses,

ruisselantes de franges roses et d'amandes...

Les choux très verts et les tendres salades

au rond cœur blanc,

les légumes pour bouillir aux marmites

et les verdures pour fleurir les potages

font des carrés de jardin

comme autour des hameaux riants,

et les servantes marchandent, serviles,

ce qui poussa simplement

au terreau bien fumé et sarclé avec soin,

sans autre espoir que celui d'être utile...

Là, les poireaux et les oignons blancs et dorés, à la barbe longue qui pend, et les pois sucrés qu'on égrène hors des cosses sucrées

que les enfants s'amusent à manger ;

les haricots chinés de rouge

ou foncés comme la lie

qui tambourinent dans les corbeilles secouées,

el les artichauts qui s'ouvrent

en bouquets de feuilles serrées...

L4-bas^ ce sont des fleurs en bottes ou qu'on vend avec une motte,

— des pieds de pensée et de primevère et des violettes dans des pots d'argile, des jacinthes baignant des verres — pour qu'elles meurent derrière une vitre ou dans le fond d'une boutique,

de ne plus voir assez de ciel...

— mais tout le bonheur qu'elles ont en elles !

Demain, les maisons seront parées,

demain, les maisons seront heureuses

car on vend du bonheur au marché

et le soleil couvre la place

comme un champ ;

et les marchands

qui ne peuvent quitter les rues.

ne sentent plus l'étreinte tenace

de l'ombre que les maisons ne font plus.

Demain les maisons glousseront

ainsi que des fermes,

car, assises sur des bancs

les femmes, dans les grandes cages

gardent les poules et les coqs,

les canards et les pintades ;

aux barreaux les crêtfes saignent,

on entend les battements d'ailes

des poulets aux deux pattes liées

qui traînent vainement leur fuite,

une famille de lapins dort,

et les oies grasses dans les paniers

se prélassent comme des cygnes

et passent leur tête

au long bec, d'or

qui veut pincer les jambes proches;..

demain, les maisons feront fête

aux volailles cuites à la broche...

Du beurre aussi, teint de carotte

et des oeufs marqués dans des bannes...

et puis.

les grains s'écoulent des sacs ouverts vers les pétrins,

les veaux pleurent aux boucheries; comme les champs et les prés sont loin !

Un brouhaha agite l'air;

on se rue aux richesses rustiques

que les paysans semblent dédaigner ;

les monnaies luisent;

et sur le carreau lavé de lumière,

plantes et bêtes sacrifiées

sont aussi vivantes et fières

que si elles s'éployaient toujours

dans les jardins ou dans les cours ..

Les paysans rentrent aux champs,

les champs venus restent au bourg

pour y traîner leur agonie ;

il fera nuit...

Mais la terre déjà refleurit

pour les marchés prochains d'offrande savoureuse,

noyant encore et parant la place joyeuse

depuis les rues jusqu'au parvis,

de l'hymne rutilant des cultures heureuses.

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