LA CANICULE
A Charles'Uenry Hirsch,
L'été a de beaux jours d'azur léger,
pour fleurir les yeux des enfants
Tacier des faux et les âmes des travailleurs;
alors la brise entre dans les maisons,
sèche et rafraîchit les fronts en sueur,
et le ciel qui flotte sur elle
appelle et appelle
tous ceux qu'accable le labeur,
comme pour les aider, ne fût-ce qu'un instant,
et les faire un peu plus légers,
POÈMES DE LA PLAINE AU HOLEIL 16l
et ceux qui marchent dans les champs ne sentent plus à leu|rs souliers le sol qui pèse.
Or, quelque jour la brise fuit ;
on ne sait où elle est partie...
apaiser sans doute un val souffreteux
qui la réclame ;
le ciel si léger qui plane
se laisse choir faute de son aide ;
il approche de la terre,
il touche les toits du village,
il entre par les fenêtres
au lieu de l'air attendu^
et il écrase et il brûle :
c'est l'orage d'azur et de feu,
l'enfer éclatant de la canicule.
Le soleil, la plaine, la vie, la clarté des labeurs qui convient...
toute la nature est là qui dort comme si elle attendait l'aube encor...
Les routes sont vides; à ceux qu'on exile
même les menaces de mort
ne feront quitter leur demeure,
tant ils ont peur
des étapes lourdes ;
ceux qui ont été surpris
sont partis vers les fontaines ;
mais toute boisson fut tarie
et les réserves dans les gourdes
sont chaudes^ âpres et mauvaises...
Les troupeaux paissant vers le fleuve
à la prairie abritée
de gazon toujours humide
se sont vainement plongés
dans l'eau voisine;
ils s'agitent et tombent las,
comme frappés...
Les villages dorment pesamment et veulent secouer des mauvais rêves, on ouvre les portes des maisons pour respirer un air imaginaire...
et aussitôt on les referme; on clôt les volets et le noir étouffe,
POÈMES DE LA. PLAIlfE AU SOLEIL 163
et si la lumière pénètre,
on voit les visages qui souffrent,
suants et rouges. ^.
Les pigeons pleurent dans les cages ;
les vins tournent au fond des caves,
et les mouches en invasion
viennent frôler les visages,
se poursuiTent, tombent, s'exaspèrent,
les guêpes à l'aiguillon acéré
s'irritent contre la lumière ;
ah ! l'air tranquille et pur des sommets !
Les demeures n'ont pas assez de toutes leurs baies,
pour respirer ;
les hommes voudraient se dénuder,
les pailles et les épis sont en un jour grillés
comme par une gelée blanche,
ils tiennent leur rousseur rigide
— il n'est de vent qui les évente ! —
la plaine stagne comme un marais
en une torpeur immobile,
une fièvre germe en secret...
Ceux qui ont voulu s aimer sentent leurs bras qui se dénouent et ils restent côte à côte sans parler...
Ceux qui sont partis au champ, pour travailler quand même et ne point perdre la journée (quand on a déjà si peu à gagner !) ceux-là n*ont pas pu l'atteindre et se sont étendus avant dans le fossé^ car les chevaux ont refusé d'avancer et Tun est mort faute d'ombre...
Et j'ai voulu simplement vivre
en contraignant ma fatigue,
comme chaque jour,
et j'ai constaté qu'alentour
rien ne vivait,
et qu'il n'y avait plus d'oiseaux aux clairières,
alouettes ni chardonnerets,
et plus de verdures vives,
et plus de fleurs dans les parterres...
J'ai touché du pied la terre
et j*ai senti qu'elle était morte,
car elle n a pas frémi
et je cherche encore un abri...
mais a travers les feuillages on sent les cieux
et la paille des chaumes a failli prendre feu...
Il y aura des gens sur leurs portes attendant en vain la douceur du soir, il y aura des éclairs plein la nuit et point d'orage, car c'est un ciel de pur azur sans taches grises de nuages, car c'est un ciel de pur soleil dont les caresses s'exaspèrent.
Il est des tempêtes d'été
qui fauchent toutes les forces de la vie,
les hommes, les moissons, les arbres et les prés,
qui dessèchent et qui brûlent
toutes les sèves et toutes les chairs,
il est des tempêtes d'été
pires que foudres et que tonnerres,
parles jours étouffants des écrasantes canicules.
166 LA SOLITUDE UE l'ÉTÉ