LE CHEVAL ABATTU
Le vieux cheval est tombé sur la route
tout à coup, sans avoir butté, *
comme une masse inerte et lourde ;
le paysan le tire et claque de son fouet
comme pour réveiller un reste d'héroïsme
en ce corps las qui ne désire que la mort ;
mais il demeure sur le flanc,
les yeux fermés, soufflant de toute sa poitrine,
incapable d'aucun effort,
sur les brancards cassés qui gisent.
Il a fait le même chemin trop longtemps,
chaque jour du hameau au bourg,
aussi jeune, brûlant les lieues ;
on croyait qu'il ne mourrait pas,
il était arrivé si vieux
sans se plaindre, ni changer de pas.
Il avait mangé, le matin, l'avoine
et bu l'eau d'une auge pleine,
il était parti la croupe luisante
par l'éclat du chemin d'été,
mais la chaleur du soleil a frappé sa tête
comme du pesant maillet levé et retombé
dont on assomme les bêtes à viande,
il n'a pas pu finir la route quotidienne .
Son corps gonfle, il meurt doucement
sur le chemin auquel on a lié sa vie,
il ne fera plus s'envoler les perdrix
cachées aux sarrazins d'écume blanche,
son agonie charitable barre la route
aux chevaux d'un charroi qui s'arrêtent et soufflent.