LES CHOSES
La maison désertée, à cette heure torpide,
est grande comme un monde et paraît vivre
du peuple de ses choses posées là,
plus que de la gaieté des enfants et des filles
et de l'activité des bonnes ménagères,
quand elles s'emploient au repas.
Les meubles dans la solitude s'animent
comme de véritables êtres;
les fauteuils bas semblent des vieillards accroupis,
les fleurs tremblent sur les rideaux
attendant des mains qui les cueillent,
18(k LA SOLITUDE DE l'ÉTÉ
les huches gardent le lourd pain bis
avec la fruste gravité qu'il faut,
et les hautes armoires où sont sculptées des feuilles
serrent le chêne de leurs battants
sur le parfum des piles de linge blanc.
Ici est ignorée l'âme des hommes
et les douleurs qu elle pense à jamais gravées
sur les choses, leurs témoins muets;
celles-ci ne leur sont que des servantes bonnes
que Tusage modèle au gré de leurs travaux;
la matière y luit façonnée :
le bois marbré du dessin des nœuds et des fibres,
la terre cuite vernissée et les métaux,
beaux soudain de n'être qu'utiles ;
et certains jours, quand l'été remue trop de vie,
la sève veut en rejaillir, verte et vive :
alors les meubles des demeures désertées
ont la splendeur tranquille et sereine des fruits
qu'ils portent dans leurs poteries,
mais nul sur leur parfum ne songe à se pencher.
INTEHMèbE AU VILLAGE 185