‹ La solitude de l'été: PoèmesChapitre 3 sur 42 · A JEAN LORRAIN · texte numérisé non relu

A JEAN LORRAIN

Quand vint l'automne, temps des labours et des semailles,

l'homme parut trop grand sur le ciel pâle :

son geste emplissait l'horizon,

son regard dominait l'étendue plate et dénudée

et l'ampleur de sa voix qui lançait sa chanson

comme le grain sur le sol ouvert, par poignées,

couvrait le cri plaintif des oiseaux en fuite et du vent.

Les choses se firent plus humbles à ses pieds

et comme des servantes elles s'endormirent,

pour que sa joie orgueilleuse ne fût troublée

que du souffle doux de leur somme;

son pas sonnant sur les grandes routes gélives

de tout l'hiver ne sut les éveiller,

etsurleschamps, jusqu'au printemps, seul, régna l'homme.

18 L.V SOLITUDE DE l'ÉTK

Au renouveau, demi-réveil,

épris des choses pour elles-mêmes

il se pencha sur leur enfance,

et son âme ingénue voulut s'y fiancer ;

mais il ne sut pas lire à leur splendeur naissante

l'ambition d'habiter seules tout le ciel

quand èon azur serait profond et plein d'été.

Les choses ont rêvé l'entière solitude

pour la maturité de leur sève nouvelle;

à l'abri d'un mur de soleil

aux pierres de lumière silencieuse,

elles se gardent, fortes et pures,

et frappé par leur simple gravité heureuse,

jusqu'au fond des villages noirs, l'homme recule.

Les paysans repoussés paraissent tapis

dans leurs chaumières qui s'entassent;

les toits amoncelés l'un sous l'autre se cachent,

et, comme des peuples en exil

qui verraient alentour leur ancienne patrie

défendue par sa nudité immense et vide,

sur les plaines sans fin sont perdus les villages.

LA SOLITUDK DK l'ÉTÉ 19

L'Été respire dans les choses ;

il leur donne toute sa vigueur;

leur immobilité implacable repose

sur la base solide et large des campagnes,

elle ploie la fierté de l'ancien laboureur

et leur rigidité de marbre

nie l'effort de son geste jadis vainqueur.

Du labour la moisson se venge :

le haut semeur à la stature déployée

se fait faucheur rampant,

il va submergé jusqu'au front

à travers les lacs des blés débordés

et sa faux qui rase le sol n'est conquérante

qu'à force de s'humilier.

Qu'il pousse une clameur, qu'il chante !

l'écho qui lui revient n'est plus sa voix, ou même il n'est plus d'écho qui revienne; sur l'atmosphère plane et s'épanche un long bourdonnement d'abeilles toujours égal, continuel, et sans éclats, dont la monotonie fait plus que du silence.

Le fer, ou le mot, ou le geste,

rien n'atteindra la vie pacifique des choses;

les hameaux aux labeurs s'empressent,

de leur foule épandue la plaine est plus déserte,

ravisseurs indignes de son trésor,

et sur sa chair géante et chaude,

comme des vers brûlés, leur myriade, au loin, se tord.

Caries oiseaux sont vivants de ne plus chanter,

les arbres d'arrêter en eux la sève verte,

les pierres de rester inertes,

l'eau de ne plus paraître s'écouler,

le jour de se figer suspendu sur le vide,

et, pour mouvoir leur fébrile détresse,

les hommes seuls ont l'air de ne plus vivre.

Pétrie de force, ignorante d'effort,

la matière souveraine

leur propose son calme exemple :

mais les hommes le dédaignent

et l'orgueilleuse confiance

qu'ils semblent avoir en eux-mêmes

a chassé l'instinct naturel de leur corps.

Dans la paix que les champs répandent,

qui donc s*endormira comme une pierre lasse,

simplement conscient d'être un bloc détaché

qui tient sa place dans Tespace ?

qui connaîtra la joie sereine et sans pensée

des choses qui régnent sur le monde,

couchées à Tinfinie solitude d'été ?

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