A JEAN LORRAIN
Quand vint l'automne, temps des labours et des semailles,
l'homme parut trop grand sur le ciel pâle :
son geste emplissait l'horizon,
son regard dominait l'étendue plate et dénudée
et l'ampleur de sa voix qui lançait sa chanson
comme le grain sur le sol ouvert, par poignées,
couvrait le cri plaintif des oiseaux en fuite et du vent.
Les choses se firent plus humbles à ses pieds
et comme des servantes elles s'endormirent,
pour que sa joie orgueilleuse ne fût troublée
que du souffle doux de leur somme;
son pas sonnant sur les grandes routes gélives
de tout l'hiver ne sut les éveiller,
etsurleschamps, jusqu'au printemps, seul, régna l'homme.
18 L.V SOLITUDE DE l'ÉTK
Au renouveau, demi-réveil,
épris des choses pour elles-mêmes
il se pencha sur leur enfance,
et son âme ingénue voulut s'y fiancer ;
mais il ne sut pas lire à leur splendeur naissante
l'ambition d'habiter seules tout le ciel
quand èon azur serait profond et plein d'été.
Les choses ont rêvé l'entière solitude
pour la maturité de leur sève nouvelle;
à l'abri d'un mur de soleil
aux pierres de lumière silencieuse,
elles se gardent, fortes et pures,
et frappé par leur simple gravité heureuse,
jusqu'au fond des villages noirs, l'homme recule.
Les paysans repoussés paraissent tapis
dans leurs chaumières qui s'entassent;
les toits amoncelés l'un sous l'autre se cachent,
et, comme des peuples en exil
qui verraient alentour leur ancienne patrie
défendue par sa nudité immense et vide,
sur les plaines sans fin sont perdus les villages.
LA SOLITUDK DK l'ÉTÉ 19
L'Été respire dans les choses ;
il leur donne toute sa vigueur;
leur immobilité implacable repose
sur la base solide et large des campagnes,
elle ploie la fierté de l'ancien laboureur
et leur rigidité de marbre
nie l'effort de son geste jadis vainqueur.
Du labour la moisson se venge :
le haut semeur à la stature déployée
se fait faucheur rampant,
il va submergé jusqu'au front
à travers les lacs des blés débordés
et sa faux qui rase le sol n'est conquérante
qu'à force de s'humilier.
Qu'il pousse une clameur, qu'il chante !
l'écho qui lui revient n'est plus sa voix, ou même il n'est plus d'écho qui revienne; sur l'atmosphère plane et s'épanche un long bourdonnement d'abeilles toujours égal, continuel, et sans éclats, dont la monotonie fait plus que du silence.
Le fer, ou le mot, ou le geste,
rien n'atteindra la vie pacifique des choses;
les hameaux aux labeurs s'empressent,
de leur foule épandue la plaine est plus déserte,
ravisseurs indignes de son trésor,
et sur sa chair géante et chaude,
comme des vers brûlés, leur myriade, au loin, se tord.
Caries oiseaux sont vivants de ne plus chanter,
les arbres d'arrêter en eux la sève verte,
les pierres de rester inertes,
l'eau de ne plus paraître s'écouler,
le jour de se figer suspendu sur le vide,
et, pour mouvoir leur fébrile détresse,
les hommes seuls ont l'air de ne plus vivre.
Pétrie de force, ignorante d'effort,
la matière souveraine
leur propose son calme exemple :
mais les hommes le dédaignent
et l'orgueilleuse confiance
qu'ils semblent avoir en eux-mêmes
a chassé l'instinct naturel de leur corps.
Dans la paix que les champs répandent,
qui donc s*endormira comme une pierre lasse,
simplement conscient d'être un bloc détaché
qui tient sa place dans Tespace ?
qui connaîtra la joie sereine et sans pensée
des choses qui régnent sur le monde,
couchées à Tinfinie solitude d'été ?