‹ La solitude de l'été: PoèmesChapitre 4 sur 42 · PRELUDE · texte numérisé non relu

PRELUDE

Par le fond du chemin creux

les chansons vont comme des bœufs.

Le chemin est un fossé, jamais le soleil n'y pénètre; des racines s'effrangent au mur parmi la terre éboulée :

comment verdissent les fougères ?

comment mûrissent les mûres ?

Par tous les temps le sol est mou comme si l'ombre le pénétrait; on y voit la trace des roues et les deux talus sont si près

que les voitures de paille

les touchent tous deux en passant,

avec un long bruissement

qui se traîne jusqu'au village.

Il est trop noir, l'été l'ignore, il l'enjambe comme un sillon et ses harmonies de lumière n'y parviennent que.lointainement; ainsi l'écho atténué se perd, trop las pour rebondir encore sur l'obstacle de Thorizon...

Le chariot de bois qui passe *

suivant qu'il est vide ou plein,

saute et balle

comme une cage,

ou, concentrant sur ses roues basses

le poids du grain,

les fait assez lourdes et fortes

pour moudre le blé qu'elles portent.

Mais le paysan qui le mène n'est pas si lourd de refrain ;

il tente d'imiter la plaine,

aussi bas qu'il peut, il répète

ce qu'il a reteuu en route,

et ses chansons sont toutes douces

toutes humbles et toutes pauvrettes

à prendre, comme des enfants, par la main,

ou à mener comme des bêtes...

Elles brillent peu et ressemblent

à la lumière filtrée

qui goutte entre les feuillages,

ou bien aux morceaux de ciel,

aux échappées de paysage

cueillis entre deux branches écartées,

et, comme l'hymne du soleil

transposé en murmure à l'ombre...

par le fond du chemin creux

les chansons vont comme des bœufs.

2S LA SOLITUDE DE l'ÉTÉ

CHANSONS EFFAREES

A Edouard Ducoté.

Clapotis de feuille,

froissement de source,

un murmure au fond d'un bois,

un baiser qu'on cueille

à lèvres très douces,

l'aube s'en vient à petit pas.

Un lièvre qui fuit, une sauge qui pleure, l'heure au clocher ; au bord de la nuit d'un profond fourré les herbes ont peur.

Un lézard s'étire,

on croirait entendre

des appels d'enfant perdu,

ce sont les petits oiseaux qui se mirent

dans les feuilles mouillées,

et s'ébattent à coups menus

d'ailes tendres.

Les noisetiers plient,

les mousses rampent

sur les troncs d'argent;'

tout le bois rit

au soleil levant

qui baigne la sente...

Tout à la fois flûte et chante

et r9n ne sait pas...

clapotis de feuilles,

froissement de source,

un murmure d'éveil au fond du bois...

Les fleurs béent :

elles n'ont jamais vu le soleil; c'est cette nuit qu'elles sont nées dans la pluie des étoiles au ciel.

Elles ont pleuré de froid

dans le petit jardin peureux :

le vent leur avait mis sur la bouche l'onglée,

toute rose, comme au bout des doigts...

elles regrettaient d'être nées:

elles dormaient un rêve si heureux !

Mais le soleil a jeté les langes

dont Taube l'emmaillota;

il leur sourit à visage d'ange :

et les fleurs doucement lui répondent,

et le trouvent si beau à voir,

qu'elles ont chaud à leur teint blafard.

Elles le prennent pour une grosse fleur

qui serait toute d'or et leur reine ;

elles lui rient et l'appellent,

et sont très joyeuses de vivre

parmi l'air bleu et les feuillages, comme des cœurs

ouverts à l'astre encor mouillé d'aubq frigide...

La luzerne tremble,

le trèfle saigne,

les pâturages chatoient,

la brise emmêle les seigles

aux avoines qui les côtoient :

un grand chêne berce son ombre...

Tout l'azur est plein d'enfants,

d'enfants prés, d'enfants coteaux,

d'enfants arbres au bord du fossé

qui regardent couler l'eau,

toute la plaine sonne de rires blancs,

et bruit de frissons matinaux :

les ormeaux ont des chevelures bouclées.

On compte les vols qui griffent le ciel :

les jeux sont si gais dans les arbres ;

les fauvettes chantent à la cage

des ramures transparentes;

elles savent qu'elles peuvent s'envoler

et restent, les ailes pliées,

très humblement, sur leur branche...

Les cailles sont cachées dans la luzerne,

les poules pillent des grains d'avoine,

un pas résonne :

la luzerne tremble,

le trèfle saigne,

(Bt les poules s'eflarent,

et les cailles en grappes s'envolent.

La haie est basse,

on voit la cour

avec la haie courant autour

en meute fleurie,

et la vieille ferme lasse

de ses vieilles poutres comme de vieux bras,

en oublie son âge et sourit.

La paille traîne au pas des étables, des hirondelles chantent sous le toit, on entend claquer les sabots de bois, sur le pavé inégal et mou ; . l'odeur chaude des grands bœufs roux, sort par bouff'ées et s*exhale.

Le purin luit de morceaux de ciel,

les canards barbotent,

le coq se dresse comme une enseigne

sur le tas de fumier doré,

les poules maternelles picorent

parmi les petits poussins essaimes.

Et tout est gai

de vivre très simple .

en pleine existence sainte

et le ciel qui chante,

et les vaches que traient

les servantes,

et les poules qui fuient et rentrent

par un trou de haie.

... et tout est gai d'avoir vu courir autour de la cour la haie...

A Tabri des châtaigniers les champignons pullulent; ils sont nés de l'ombre humide ainsi que des fleurs trop rudes, trop ouvertes et trop massives de leur corolle retournée.

Le feutre des feuilles sèches qui se tassent sur le sol depuis l'automne, aura porté ses fruits aussi, comme les ramures rajeunies balancent des châtaignes vertes.

Pour s'abriter par tous les temps, les petits champignons bas ont un chapeau sur pas de tête, ou la tête, contrairement, semblable à un grand chapeau plat et qui se protège elle-même,..

Ils sont bruns de bois, verts de mouâse, blancs comme une chair d'enfant; l'envers rosé, aux lamelles fines garde les spores en secret, les uns repoussent, d'autres attirent, ceux-là sont mauvais et ceux-ci sont bons.

La pulpe molle et le suc doux

gonflent les cèpes;

les morilles ajourées

sont de succulentes éponges

avec du parfum plein leurs trous,

et les truffes sous les chênes, -

vraies pierres ponces,

par leurs pores s'imbibent d'ombre.

38 LA SOLITUDE DE l'ATÉ

La pluie les fît lever,

ils peuplent des sous-bois,

on les écrase ;

et quand le beau soleil filtré

à travers les arbres luit

et jette à plaisir ses taches

ainsi que des monnaies sans poids,

ils sentent frais comme la pluie.

chanso:Ks du chemin creux 39

Une herse dans un champ

les dents terreuses,

la terre est rayée et grise déjà ;

retournée ou sur les dents,

une large herse couchée là,

comme une bête au pré, heureuse.

Sur le sol rose tassé un rouleau qui pèse, tronc d'arbre coupé jadis qui retourne à sa destinée et qu'on sait âgé, à compter les cercles; immobile, sur le sol lisse, un rouleau las de rouler.

Une charrue, le front bas,

qui mord la terre

du bout du soc;

ses deux grands bras

levés au ciel

et la houle rouge des épaisses mottes:

sur le labour frais de terre sanglante,

une charrue, barque suppliante...

Instruments épars aux terres diverses claires ou sombres molles ou sèches, (et les faux aux granges!) après le travail;

Instruments épars

qui n'attendent rien,

ni le bœuf, ni le cheval, ni les mains

du laboureur qui les mène :

paissant la nudité des glèbes,

des outils sans rien...

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