LE SOIR AU FRAIS
Le crépuscule est descendu sur le village
en fine lumière cendrée;
les paysans assis sur la pierre du seuil
soupent au frais de pain et de fromage
et tandis que les vieillards attardés
prédisent le temps d'après la lune et les nuages,
les filles vont à Tamour en troupe ou seules,
au fond des chemins creux où la nuit est déjà.
Les mères parleront encor de leurs enfants
qui dorment dans les chambres sans lumière,
les moissonneurs de leur moisson,
puis le silence endormira les voix.
La lune sur le chemin noyé d'argent fluide
jettera Tombre des chaumières;
les filles qui reviendront, furtives,
n'oseront point davantage parler;
muets, les corps resteront longtemps à veiller,
las, ceux-ci de plaisir et ceux-là de labeur,
riche chacun de la même sérénité;
et quand soudain sonnera Theure,
tous, réveillés, s'arracheront de force
à la douceur des soirs prolongés sur les portes;
on entendra tomber les loquets métalliques,
quelques fenêtres se fermer,
des chauves-souris buteront aux vitres,
un chat perdu cherchera un refuge,
et peut-être, criard, le refrain d'un ivrogne
sortant en trébuchant d'un vieux cabaret borgne
troublera-t-il encor l'immense paix nocturne.