LES MEULES
Avec la plaine entassée
on fait des collines,
la plaine est plus basse des blés coupés
et les meules, comme des buttes, la dominent.
N'était le vent, n'était la pluie,
n'étaient les nouvelles semailles,
les récoltes resteraient
chacune à son champ, droite et roide,
et la faux les abattrait'
suivant les jours de fournée
OÙ Ton cuit, pour toute la ferme, le pain bis,
ainsi qu'on coupe un morceau frais
à la lourde miche dorée
de croûte craquante et de molle mie.
Car les granges sont trop petites ; rhomme qui labourait n'a pas prévu alors la magnificence des choses, il ploie sous le faix de Tété prodigue et comme une lumière trop chaude l'étreint l'excès de son trésor.
Les choses comblent le village
des granges aux greniers et du seuil aux tuiles;
elles empliraient aussi facilement les rues,
étouffant la clarté aux dernières lucarnes,
car le bœuf uni au cheval
ne traîne sans répit les voitures pleines
comme chargées des fruits de la terre promise,
que pour voir à chaque voyage
autant de gerbes étendues,
manne de blé pleuvant du ciel,
sur la terre que rien n'épuise.
Durant un mois, de Taube au soir,
la faux a rythmé les secondes
et de chaque coup on a fait, deux gerbes ;
mais craignant de voir éclater leurs granges,
les villages ont repoussé les chariots,
et avant de jeter le blé sous le fléau
ou dans la batteuse à la gueule noire,
on a dressé les meules sur la plaine.
Qui a pensé la moisson morte
parce que le fer la trancha au pied ?
elle persévère à pousser
au delà de son espérance
en les meules toujours plus grandes ;
on ne distingue pas les femmes qui l'apportent,
ni les hommes qui Tentassent,
ni les échelles appuyées,
ni les fourches sous le déluge de la paille :
la moisson semble toute seule s^élever.
Mort admirable des récoltes
qui de leur propre chair édifient leur tombeau !
en vagues ondulantes et moirées,
de la terre noyée s'est retiré leur flot,
et, telle une grève à Tarène fine,
sous les pas lourds craque le chaume desséché :
mais pour ne toucher de leur large assise
qu'un peu du champ qu'elles couvrirent,
l'ombre de leur grandeur l'obscurcit tout entier.
Leur mort glorieuse hante la campagne autant que leur vie épandue; pour les dorer encore un peu plus, le soleil tourne tout le jour autour d'elles sans en quitter jamais Tunique face, car les meules sous le toit pointu sont rondes jusqu^à la base, à l'image de la vie perpétuelle.
Comme si le feu y avait pris
sans arriver à les détruire,
les meules flambent;
midi y paraît condensé,
le couchant accroche aux barbes qui tremblent
ses mille teintes fugitives, .
puis quand le soleil s'est couché,
le ciel sans couleur à leur faîte se mire
et sur la lande enténébrée leur tête seule reste blanche, ainsi qu'un phare sans brasier.
Le grain achève de mûrir
enfoui dans la paille chaude
qui le porta et le protège ;
la moisson s'abrite elle-même
ainsi qu'elle sut se nourrir;
la pluie passe sans pénétrer
et la meule en reste sauve,
plus nette au contraire et toute lisssée.
Certaines s'arrondissent en croupes, d'autres figurent des chaumières, coiffées d'un toit à deux versants, mais les pointues, les rondes, toutes, font de gigantesques maisons où ne conduit aucune route, car il n'y demeure aucun être.
Elles sont les maisons de blé pour les gerbes, faites de gerbes; et que l'homme un jour les abatte.
afin d'en retirer le grain,
qu'importe ?
il les rebâtira demain
avec la paille allégée,
ce seront les maisons de paille
pour les bottes, faites de bottes.
Lieux de retraite, elles s'isolent ou bien se groupent en hameaux, elles font le hameau des choses où personne ne peut entrer : .
sans fenêtres ni portes, et sans chambres creusées, bourrées d'hôtes jusqu'au haut, comme les maisons sont bien closes !
Ainsi, longtemps contre l'oubli,
dans les demeures pacifiques,
lutte la superbe agonie
des céréales entassées,
elles n'ont pas besoin de granges
bien couvertes et bien fermées :
à même la moisson opulente qui dort,
de la sève des champs jaillissement suprême,
les grosses meules se bâtissent comme des granges en plein ciel, et les récoltes s'y défendent du seul tas puissant de leur corps.
LE DEPOTOIR
Loin des demeures habitées voici le champ des imjnondices.
Là se déverse la fiente des villages,
là s'entasse l'ordure des villes;
la paille détrempée des éclatants fumiers
vidant les écuries et les étables,
la boue et les déchets des corps
ravis aux puisards et aux fosses,
les tas des rues et les animaux morts
en font l'universel cimetière des choses.
Les hommes craintifs enfouissent les hommes
bien profondément dans la terre,
pour n'avoir pas la preuve horrible
de l'effritement insensible
qui les ramène à la matière,
comme se désagrège un mur,
et ils croient conserver leurs illusions folles
intactes, dans les cercueils de chêne dur.
Mais les choses, pour tout rêve,
ont la conscience instinctive
des lois saintes de la nature
qui les mêlent et les transforment,
et sans vaine pudeur elles s'anéantissent
dans la sublimité ignoble
d'une orgueilleuse pourriture,
à la face azurée et limpide du ciel.
Ordures naguère semées,
honte des sentiers et des ruelles,
le trou s'emplit, le champ s'étale
sous votre monceau qui s'élève et gagne,
et tout d'un coup vous voici belles
comme des ruines écroulées...
Les tombereaux s'ouvrent
et se renversent ;
les sacs se retournent,
on couche les brouettes;
on traîne la dépouille d'un chien,
et on le jette de la main;
car au dépotoir se côtoient
les reliques les plus diverses.
Plantes fanées
aux racines grises,
près de pots d'argile en morceaux,
cendres d'âtre ou de lessive
répandues sur des lambeaux
de toile souillée...
Epluchures qui se déroulent
de légumes et de fruits;
sans manche et rongées de rouille
lames tortes qui s'ébrèchent;
dans des poteries cassées
viandes pourries,
bouillie des restes,
là, les nourritures gâtées
retrouvent Técuelle en débris...
LE KàlGME DES CHOSES 217
Sur les tas d'osi
rongés et vides
s'allongent les chiens crevés ;
là, gît la faune des fermes et des villes,
chats et mulots côte à côte,
et les fourrures retournées
des lapins que Ton dépouille,
chair à vif,
luisante et rouge. '
Mais papiers, chiffons, poussières,
détritus de bêtes et de plantes,
carcasses nues sur les litières,
bouquets secs au fumier fécond,
tout est perdu dans la gangue des excréments,
noyé sous le purin de noirceur ruisselante
et la forme de chaque destin repétrie
s'annihile dans la totalité géante
du charnier somptueux où fermente la vie.
Le soleil est au zénith;
de tout son poids de feu il charge
le champ sur lequel il semble planer; 4
en une colonne verticale,
— coulée de plomb bouillant descendant assez vite pour qu'on la croie tout d'un bloc et rigide — ainsi que sur un piédestal ses rayons crus et blancs viennent s*y appuyer.
Les choses faiblement s'effondrent,
les pailles craquent, le verre éclate ;
amalgame de vie que la lumière brasse
en y mêlant un peu de sa limaille d'or,
l'amas entier commence à fondre;
c'est le concile de toute la matière,
qu'elle soit métal, sable, pierre,
le bois, la fleur, la chair et le déchet des corps,
chaos des temps obscurs où s'essayait la terre...
Midi veille sur sa couvée,
les germes s'éveillent dans la nuit,
la matière veut respirer
de tous ses germes enfouis;
son flanc plein de maternité
frémit de désir et d'attente,
quand soudain passe un large souffle qui l'émeut
et qui laisse sa chair béante :
l'inertie des choses se meut.
En lente file
les vers éclosent,
chaque instant double leur nombre,
ils se pressent, ils se touchent,
ils flottent sur les poisons glauques,
noient les îlots verdis de viande,
et en blocs grenus et blancs
tournent sur eux-mêmes et grouillent
suivant le même mouvement.
L'essaim des mouches abattues
de métal bleu ou d'or jaune
ceint le tas d'une auréole;
elles en paraissent sorties,
car leur éclat sombre s'accorde
à la couleur du fumier où elles se ruent,
filles dansantes et célestes
des larves rampant, avilies,
vol où la matière s'allège.
Elles déposent là leur œufs,
ils s'ouvrent, d'autres mouches naissent
d'or jaune ou de métal bleu
qui se joignent à leur fête;
de ce qui leur permit d'éclore
elles se nourrissent aussitôt^
et Tauréole plus épaisse
tisse Avec les vols croisés un réseau
de fils d'acier ou d'or sonores.
Tant que le charnier, les vers et les mouches ne forment bientôt qu'une même chose, qui par instants se dresse toute pour se répandre sur les champs, et dont la puissante haleine élargie finit par chasser l'air et battre l'horizon, jusqu'à porter au ciel la pourriture chaude, mêlée à la clarté pesante de midi.
\ Homme! détourne-toi de ton ordure!
jette-la loin de ta demeure, et, enfermé à l'abri de tes murs, sois le renégat de ta honte propre; elle te reviendra en infâmes senteurs portée dans le soleil qui baignera ta porte, en jetant sur tes champs la semence des fleurs.
Ses germes envolés habitent l'atmosphère; jardins ! fermez vos roses maladives.
odeurs diaphanes et légères; laissez faner vos corbeilles ivres d'héliotropes, de jasmins et de tubéreuses, poivre et piraent, parfums qui piquent; étouffant vos fumées âpres ou langoureuses, voici les senteurs magnifiques...
Ainsi tous les parfums des champs,
celui qui rafraîchit, des feuilles et des sèves,
celui de l'air qui fouette le front
et pousse jusqu'au fond des poitrines la vie,
celui réconfortant des récoltes dorées
qui, comme un pain subtil, nourrit;
pur et sain, celui de la terre elle-même
lorsque le soc vient de la réveiller,
tous les parfums des champs s'efiacent devant elles.
Car, tandis que la terre mystérieuse rêve
voilant de sa sérénité
la naissance et la vie obscure des semences,
le tas, pétri de toutes choses, se lève,
lieu des évidentes genèses,
et son souffle empesté sur tous les vents s'élance,
messager des nouvelles fécondités.
Loin des demeures habitées
voici le champ des immondices!
mais les choses lourdes de revanche,
si superbement agonisent
qu'au seuil de leurs maisons cernées,
suffoqués, les hommes contemplent
le flot envahissant des infinies naissances.