‹ La solitude de l'été: PoèmesChapitre 35 sur 42 · LES MEULES · texte numérisé non relu

LES MEULES

Avec la plaine entassée

on fait des collines,

la plaine est plus basse des blés coupés

et les meules, comme des buttes, la dominent.

N'était le vent, n'était la pluie,

n'étaient les nouvelles semailles,

les récoltes resteraient

chacune à son champ, droite et roide,

et la faux les abattrait'

suivant les jours de fournée

OÙ Ton cuit, pour toute la ferme, le pain bis,

ainsi qu'on coupe un morceau frais

à la lourde miche dorée

de croûte craquante et de molle mie.

Car les granges sont trop petites ; rhomme qui labourait n'a pas prévu alors la magnificence des choses, il ploie sous le faix de Tété prodigue et comme une lumière trop chaude l'étreint l'excès de son trésor.

Les choses comblent le village

des granges aux greniers et du seuil aux tuiles;

elles empliraient aussi facilement les rues,

étouffant la clarté aux dernières lucarnes,

car le bœuf uni au cheval

ne traîne sans répit les voitures pleines

comme chargées des fruits de la terre promise,

que pour voir à chaque voyage

autant de gerbes étendues,

manne de blé pleuvant du ciel,

sur la terre que rien n'épuise.

Durant un mois, de Taube au soir,

la faux a rythmé les secondes

et de chaque coup on a fait, deux gerbes ;

mais craignant de voir éclater leurs granges,

les villages ont repoussé les chariots,

et avant de jeter le blé sous le fléau

ou dans la batteuse à la gueule noire,

on a dressé les meules sur la plaine.

Qui a pensé la moisson morte

parce que le fer la trancha au pied ?

elle persévère à pousser

au delà de son espérance

en les meules toujours plus grandes ;

on ne distingue pas les femmes qui l'apportent,

ni les hommes qui Tentassent,

ni les échelles appuyées,

ni les fourches sous le déluge de la paille :

la moisson semble toute seule s^élever.

Mort admirable des récoltes

qui de leur propre chair édifient leur tombeau !

en vagues ondulantes et moirées,

de la terre noyée s'est retiré leur flot,

et, telle une grève à Tarène fine,

sous les pas lourds craque le chaume desséché :

mais pour ne toucher de leur large assise

qu'un peu du champ qu'elles couvrirent,

l'ombre de leur grandeur l'obscurcit tout entier.

Leur mort glorieuse hante la campagne autant que leur vie épandue; pour les dorer encore un peu plus, le soleil tourne tout le jour autour d'elles sans en quitter jamais Tunique face, car les meules sous le toit pointu sont rondes jusqu^à la base, à l'image de la vie perpétuelle.

Comme si le feu y avait pris

sans arriver à les détruire,

les meules flambent;

midi y paraît condensé,

le couchant accroche aux barbes qui tremblent

ses mille teintes fugitives, .

puis quand le soleil s'est couché,

le ciel sans couleur à leur faîte se mire

et sur la lande enténébrée leur tête seule reste blanche, ainsi qu'un phare sans brasier.

Le grain achève de mûrir

enfoui dans la paille chaude

qui le porta et le protège ;

la moisson s'abrite elle-même

ainsi qu'elle sut se nourrir;

la pluie passe sans pénétrer

et la meule en reste sauve,

plus nette au contraire et toute lisssée.

Certaines s'arrondissent en croupes, d'autres figurent des chaumières, coiffées d'un toit à deux versants, mais les pointues, les rondes, toutes, font de gigantesques maisons où ne conduit aucune route, car il n'y demeure aucun être.

Elles sont les maisons de blé pour les gerbes, faites de gerbes; et que l'homme un jour les abatte.

afin d'en retirer le grain,

qu'importe ?

il les rebâtira demain

avec la paille allégée,

ce seront les maisons de paille

pour les bottes, faites de bottes.

Lieux de retraite, elles s'isolent ou bien se groupent en hameaux, elles font le hameau des choses où personne ne peut entrer : .

sans fenêtres ni portes, et sans chambres creusées, bourrées d'hôtes jusqu'au haut, comme les maisons sont bien closes !

Ainsi, longtemps contre l'oubli,

dans les demeures pacifiques,

lutte la superbe agonie

des céréales entassées,

elles n'ont pas besoin de granges

bien couvertes et bien fermées :

à même la moisson opulente qui dort,

de la sève des champs jaillissement suprême,

les grosses meules se bâtissent comme des granges en plein ciel, et les récoltes s'y défendent du seul tas puissant de leur corps.

LE DEPOTOIR

Loin des demeures habitées voici le champ des imjnondices.

Là se déverse la fiente des villages,

là s'entasse l'ordure des villes;

la paille détrempée des éclatants fumiers

vidant les écuries et les étables,

la boue et les déchets des corps

ravis aux puisards et aux fosses,

les tas des rues et les animaux morts

en font l'universel cimetière des choses.

Les hommes craintifs enfouissent les hommes

bien profondément dans la terre,

pour n'avoir pas la preuve horrible

de l'effritement insensible

qui les ramène à la matière,

comme se désagrège un mur,

et ils croient conserver leurs illusions folles

intactes, dans les cercueils de chêne dur.

Mais les choses, pour tout rêve,

ont la conscience instinctive

des lois saintes de la nature

qui les mêlent et les transforment,

et sans vaine pudeur elles s'anéantissent

dans la sublimité ignoble

d'une orgueilleuse pourriture,

à la face azurée et limpide du ciel.

Ordures naguère semées,

honte des sentiers et des ruelles,

le trou s'emplit, le champ s'étale

sous votre monceau qui s'élève et gagne,

et tout d'un coup vous voici belles

comme des ruines écroulées...

Les tombereaux s'ouvrent

et se renversent ;

les sacs se retournent,

on couche les brouettes;

on traîne la dépouille d'un chien,

et on le jette de la main;

car au dépotoir se côtoient

les reliques les plus diverses.

Plantes fanées

aux racines grises,

près de pots d'argile en morceaux,

cendres d'âtre ou de lessive

répandues sur des lambeaux

de toile souillée...

Epluchures qui se déroulent

de légumes et de fruits;

sans manche et rongées de rouille

lames tortes qui s'ébrèchent;

dans des poteries cassées

viandes pourries,

bouillie des restes,

là, les nourritures gâtées

retrouvent Técuelle en débris...

LE KàlGME DES CHOSES 217

Sur les tas d'osi

rongés et vides

s'allongent les chiens crevés ;

là, gît la faune des fermes et des villes,

chats et mulots côte à côte,

et les fourrures retournées

des lapins que Ton dépouille,

chair à vif,

luisante et rouge. '

Mais papiers, chiffons, poussières,

détritus de bêtes et de plantes,

carcasses nues sur les litières,

bouquets secs au fumier fécond,

tout est perdu dans la gangue des excréments,

noyé sous le purin de noirceur ruisselante

et la forme de chaque destin repétrie

s'annihile dans la totalité géante

du charnier somptueux où fermente la vie.

Le soleil est au zénith;

de tout son poids de feu il charge

le champ sur lequel il semble planer; 4

en une colonne verticale,

— coulée de plomb bouillant descendant assez vite pour qu'on la croie tout d'un bloc et rigide — ainsi que sur un piédestal ses rayons crus et blancs viennent s*y appuyer.

Les choses faiblement s'effondrent,

les pailles craquent, le verre éclate ;

amalgame de vie que la lumière brasse

en y mêlant un peu de sa limaille d'or,

l'amas entier commence à fondre;

c'est le concile de toute la matière,

qu'elle soit métal, sable, pierre,

le bois, la fleur, la chair et le déchet des corps,

chaos des temps obscurs où s'essayait la terre...

Midi veille sur sa couvée,

les germes s'éveillent dans la nuit,

la matière veut respirer

de tous ses germes enfouis;

son flanc plein de maternité

frémit de désir et d'attente,

quand soudain passe un large souffle qui l'émeut

et qui laisse sa chair béante :

l'inertie des choses se meut.

En lente file

les vers éclosent,

chaque instant double leur nombre,

ils se pressent, ils se touchent,

ils flottent sur les poisons glauques,

noient les îlots verdis de viande,

et en blocs grenus et blancs

tournent sur eux-mêmes et grouillent

suivant le même mouvement.

L'essaim des mouches abattues

de métal bleu ou d'or jaune

ceint le tas d'une auréole;

elles en paraissent sorties,

car leur éclat sombre s'accorde

à la couleur du fumier où elles se ruent,

filles dansantes et célestes

des larves rampant, avilies,

vol où la matière s'allège.

Elles déposent là leur œufs,

ils s'ouvrent, d'autres mouches naissent

d'or jaune ou de métal bleu

qui se joignent à leur fête;

de ce qui leur permit d'éclore

elles se nourrissent aussitôt^

et Tauréole plus épaisse

tisse Avec les vols croisés un réseau

de fils d'acier ou d'or sonores.

Tant que le charnier, les vers et les mouches ne forment bientôt qu'une même chose, qui par instants se dresse toute pour se répandre sur les champs, et dont la puissante haleine élargie finit par chasser l'air et battre l'horizon, jusqu'à porter au ciel la pourriture chaude, mêlée à la clarté pesante de midi.

\ Homme! détourne-toi de ton ordure!

jette-la loin de ta demeure, et, enfermé à l'abri de tes murs, sois le renégat de ta honte propre; elle te reviendra en infâmes senteurs portée dans le soleil qui baignera ta porte, en jetant sur tes champs la semence des fleurs.

Ses germes envolés habitent l'atmosphère; jardins ! fermez vos roses maladives.

odeurs diaphanes et légères; laissez faner vos corbeilles ivres d'héliotropes, de jasmins et de tubéreuses, poivre et piraent, parfums qui piquent; étouffant vos fumées âpres ou langoureuses, voici les senteurs magnifiques...

Ainsi tous les parfums des champs,

celui qui rafraîchit, des feuilles et des sèves,

celui de l'air qui fouette le front

et pousse jusqu'au fond des poitrines la vie,

celui réconfortant des récoltes dorées

qui, comme un pain subtil, nourrit;

pur et sain, celui de la terre elle-même

lorsque le soc vient de la réveiller,

tous les parfums des champs s'efiacent devant elles.

Car, tandis que la terre mystérieuse rêve

voilant de sa sérénité

la naissance et la vie obscure des semences,

le tas, pétri de toutes choses, se lève,

lieu des évidentes genèses,

et son souffle empesté sur tous les vents s'élance,

messager des nouvelles fécondités.

Loin des demeures habitées

voici le champ des immondices!

mais les choses lourdes de revanche,

si superbement agonisent

qu'au seuil de leurs maisons cernées,

suffoqués, les hommes contemplent

le flot envahissant des infinies naissances.

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