‹ La solitude de l'été: PoèmesChapitre 36 sur 42 · LES FRICHES · texte numérisé non relu

LES FRICHES

Ils ont cultivé la terre féconde

par carrés découpés et par rectangles,

chaque année selon Tan passé,

les betteraves après les seigles,

les légumes après les blés,

et la terre, non rebelle,

s'est prêtée...

Ils Ont cru qu'il en fut toujours ainsi

et que le soleil était né

pour mûrir des récoltes telles.

et non d'autres,

et que le sol n'avait souri,

qu'à leurs grains jetés en aumône

sur la blessure des labours

parce qu'ils avaient hérité

de champs gras, bien cultivés

par leurs ancêtres, dès toujours...

Et ils n'ont pas su que si les moissons sont nobles,

harmonieuses et sincères,

la terre berce d'autres rêves,

quand n'y touchent point les hommes,

aussi touffus et aussi riches,

et ils n'ont pas connu la splendeur vivante des friches.

Autour des métairies abandonnées

aux hangars vides, aux portes basses, aux étables muettes,

avec quelque épave qui traîne

un soc, un semoir, une herse,

autour des métairies pleines d'hirondelles,

tout ce qui fut leur parure d'or,

les champs jadis classés et soumis

comme une armoire de linge en ordre,

si respectueux des barrières

qu'ils n'osaient dépasser le petit chemin, les champs désormais sans maîtres, troupeaux sans pâtres, s'en vont à la débandade.

Les hommes, un jour, sont partis,

pour l'opulence des villes, peut-être,

après s'être aux dépens du sol enrichis ;

les )iommes sont partis, en reniant leur geste

qui planait en bénédiction sur la plaine

à l'époque des semailles,

et le prosternement de leur pèlerinage

quand ils traçaient les sillons de labour,

et tout leur égoïste amour

emportant les moissons dernières :

nul geste n'a depuis semé la terre...

Mais les champs à la débandade

pressent et assaillent

la métairie ;

ils couvrent déjà le chemin,

ils ont dépassé la porte,

ils envahissent la cour,

mais les champs gagnent et débordent

les talus et les murailles,

mais les champs trébuchent, car les champs sont ivres

du parfum des feuilles et du suc des tiges,

depuis que les laboureurs sont partis.

Ah ! le grand désert des mottes

comme des vagues noires figées,

et la tristesse sous Tété

de quelque herbe vague qui pousse

une adolescence pâlotte,

pour toute parure

de loin en loin !

et les champs qui gémiraient

sur les splendeurs mortes qu*ils furent,

et les hommes qui s'en viendraient

et se croiraient compatissants?...

la terre n*est jamais triste longtemps !

Est-il resté des semences

d'hier ou de jadis

éveillées soudain de leur gangue ?

et quels grains qui n'ont pas mûri

crèvent leur coque

pour cette floraison géante ?

Autour des métairies

toutes joyeuses d'hirondelles,

les friches rient

que le vent sème,

que la pluie sarcle,

et que le soleil réchauffe,

les friches maternelles et vierges,

dont la fécondité éclate...

Elles accueillent tout ce qui vient, les herbes folles qu'on dit mauvaises parce qu'on ne sait en faire du pain, et celles qu'on garde dans les granges par tas et bottes, et elles se trouvent côte à côte, très étonnées qu'on les rapproche.

Elles appellent les chemins

et le ruban humble des plantes

qui les suivaient timidement

et mouraient peu à peu dans l'herbe

ou dans les fossés profonds,

et la sauge, et la canche

et le chardon.

228 LA SOLITUDE DB l'ÉTÉ

Les fleurs qui n'osaient entrer

et se tenaient sur la lisière,

les rouges coquelicots de blé

et les pâles bleuets d'avoine,

et d'autres perdues dans la houle

qui étouffent,

les fleurs visitent les récoltes,

et se mêlent aux épis,

et sur le .champ bientôt plus fleuri

de pourpre ou d'azur, que d'or ou d'argent

l'allégresse inutile flotte.

Tous les lopins sont confondus, à peine en petits îlots se groupent quelques plantes familiales, les grands chardons de métal aigu se tassent comme des céréales bien cultivées

et sourient de leurs fleurs douces comme les prairies de trèfle menu.

Les orties grandissent, velues

près des orties blanches à la fleur sucrée,

les pointes de l'ajonc s'effilent

comme des cristaux en aiguilles, et le chiendent sous terre lance ses racines chevelues, pour prendre à leur filet serré tout le suc des autres plantes.

En infinies corbeilles nivelées et continues, angéliques et ciguës suspendent des jardins d'ombelles ; quel est Tadorable parterre . sans verdure et tout en fleurs que nulle allée ne traverse et où l'on marche dans les fleurs?

Là se liguent les senteurs :

absinthe semblable à l'acanthe

afin de couronner peut-être

les chapiteaux d'un palais d'ivresse,

bancs très humbles de menthe

étalant la fraîcheur

de menues feuilles argentées,

serpolet, anis, lavande,

bourraches bleues et veloutées...

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Les saveurs se multiplient aux prunelles acides et noires, aux fruits des églantiers rouges et aux pêches douces ou âpres ; à leur tour les clartés rient aux fleurs de pissenlits dorés et aux chandelles à longues tiges, bulles fragiles sitôt crevées...

Une plante meurt-elle ? dix repoussent ;

elles s'emmêlent, se portent, luttent

et Ton ne voit plus le sol,

il s'élève des arbustes

haies, buissons, fourrés, puis forêts,

où s'élancent les pavots pourpres,

les lierres, les lianes à clochettes,

les genêts vernis et raides,

les panaches des herbes folles

dans la buée d'or du pollen qui vole.

Car la terre ouvre ses deux bras de désir

au vent qui sème ;

et le vent sème à large geste

les fleurs de tous les jardins d'alentour, de toutes les plaines qu'il a vues luire, de tous les coteaux et de tous les bois, et les graines aussi prises sur des navires venant de pays qu'il ne connaît pas, à la même terre qui s'ouvre...

Il fait plonger des racines,

jaillir des verdures sans nom,

les simples, les carottes sauvages,

les platanes, les digitales,

les raves et les poisons,

les mûres qui portent des épines,

et les ronces qui fond du miel ;

les grains mûris, lèvent les agite et resème...

Les plantes sont doublées sans cesse :

les vieilles, encor juvéniles se dressent

que déjà les nouvelles-nées

atteignent leur taille et les pressent,

générations successives accumulées

dont les aïeuls restent vivants,

et, plus à l'étroit dans leur champ,

acceptent le tribut des douleurs et des hontes,

dans l'orgueil d'être étreints par tant de descendance !

Foule de végétaux à chaque instant grossie !

marée de couleurs et d'haleines,

les friches, les friches, les friches pleines,

qui assiègent les métairies,

les friches vivantes qui tressaillent

comme si la glèbe y soufflait son âme,

les friches où tient toute la sève

infinie, mulliple, éternelle...

Et ils ont dit :

a Comme la terre serait triste sans l'homme

qui l'aime pour le peu qu'elle lui donne;

comme elle serait misérable

s i elle gardait ses haillons de plantes sauvages,

et qu'il ne l'en dépouillât jamais

p our la parer de vêtements chauds et épais,

qui la fassent admirée de ceux qui passent

et heureuse de son destin vrai !

comme la terre serait triste

sans fermes, sans charrues, et sans semailles! »

Et ils auront ignoré

que si la terre est toute bonne

et veut se prêter à leurs joies,

elle n'a pas besoin des hommes

pour être heureuse en secret,

et qu'elle porte le désir

plus libre, plus fort et plus vrai

des exultantes solitudes,

où s'éploie le manteau des grandes friches rudes.

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