LES CARRIÈRES
Ici, la terre s'est ouverte.
Combien faut-il rester de temps à n'admirer
qu'une herbe minuscule et verte
en attendant qu'un épi d'or courbe une paille ?
oh! le chétif témoignage
des trésors cachés aux sillons
et comme les tuyaux de blé
sortent avec lenteur des fissures du champ !
Trésors ! cotnment emplirez-vous l'été
de votre splendeur véritable,
si vous devez filtrer par brins
entre deux motted écartées,
et si pour vous la t^rre n'entrebâille
qu'à peine la chair mt>uvante de son sein ?
N'attendez pas le crépusèule !
il est trop tard pour un triomphe ;
le soleil qui naît dans la brutne
concentre ses rayons sur son disque qui monte
plus tôt que les blés verts ne dorent,
brisez la terre qui vous pèse !
par une brèche immense, que crève votre effort !
la terre éclate de merveilles !
Pour laisser passer, sans doute, à la fois,
haute et mûre, toute une moisson,
comme par miracle surgie,
la terre a fait un trou aussi vaste qu'un champ
aussi profond qu'un puits
et si par la soudaine voie
aucune gerbe n'est jaillie,
de la pierre dorée l'éclosion poudroie.
Si les grains aux roches ne germent
et ne fleurissent,
si la terre meuble qu'on cultive
a seule le pouvoir de sortir d'elle-même
en récoltes d'éclat
pour s'attester au ciel,
au fond des antres nus et froids
qu'au moins la pierre inculte resplendisse !
Gomme des cirques aux montagnes, '
les carrières, de loin en loin, trouent l'étendue :
ni pics aigus, ni crêtes dentelées
ne les sacrent de leur couronne ;
sans que sa marche monotone en soit troublée,,
l'immensité qui va, unie et plane,
semble join dre leurs bords et glisser par-dessus.
Gueules béantes de caverne
d'où tout mystère s'exile !
là, le soleil, las de s'étendre
en une mollesse éternelle,
debout jusqu'à mi-corps, se plonge
comme un enfent dans une source;
à fleur de sol voici les lumineuses mines.
OÙ la pierre qui se découvre
n'a pas pris la couleur de l'ombre,
à force d'y rester baignée comme la houille.
Au jardin de la plaine elles s'épanouissent,
ainsi que de larges corolles
où la clarté ruisselle jusqu'au fond;
leurs pentes raides s'adoucissent
de l'éboulement de la terre molle,
ou des terrasses en étages
s'y amoncellent et s'y taillent,
pour la descente du soleil, degrés géants.
Peu à peu apparaît la tranche de la terre :
les strates sont superposées,
tels les cercles des vieux troncs d'arbre ;
on y voudrait compter les siècles de son âge,
car, immense boule de neige,
chacun des tours qu'elle a roulé
a dû l'accroître d'une couche,
mais de neige blanche, puis jaune, puis rouge,
suivant cent couleurs variées.
Dans les craies en nappes les silex en ligne ;
238 LA SOLITUDE PE l'ÉTÉ
les frustes et vieilles murailles
des pierres calcaires empilées,
les ardoises bleues ou grises
faites de lames feuilletées,
les rochers durs et pesants
aux énormes masses cubiques
et sur les plus gigantesques entassements,
comme un léger manteau jeté,
l'argile des terres productrices.
En quelle écorce mince se résume la glèbe !
pauvreté des riches moissons!
qu'est l'infini déroulement des plaines, auprès du globe qu'elles recouvrent?
moins que la peau de tissu transparent autour d'un fruit de maturité lourde.
Va!
quand lèveraient toutes les semences
des greniers répandus et des granges éparses,
vidées sur les sillons jusqu'à voiler le sol,
quand toutes les nouvelles plantes
au temps auguste des récoltes
atteindraient la taille des arbres.
Télé serait fencor désert
des choses endormies qui remplissent la Terre.
La terre n'habite pas Tété ;
le soleil n'en a réveillé que la surface;
assez de ces humbles splendeurs !
les carrières se sont creusées
comme des portes sur le jour;
que la terre inconnue montre sa chair en fleur
et dans l'été glorieux réclame sa place
usurpée par la boue obscure des labours.
Ici, que soit tirée la chaux vive qui brûlera le vain orgueil des blée, tunique de beau lin candide gardant du poison dans sa trame, et que des pierres à bâtir amoncelées soit dressée la moisson rigide or renaissant d'ancestrales semailles !
Les champs de pierre bas et larges n'onduleront pas sous le vent, les touffes sont si serrées, les graines lourdes qu'iln'est pas un épi qui bouge,
la faux se brisera contre la paille sans renverser l'infrangible moisson.
Plus loin, que le gypse frêle
laisse transparaître midi
à travers ses lames de nacre,
de verre embué ou d'écaillé blonde,
que s'effile sa forme longue
comme un fer de lance ou comme un épi
et qu'on ramasse les vraies gerbes,
car des épis naîtra le plâtre,
farine de froment pétrie par les truelles.
Là, récolte déjà passée sous le fléau,
les sables en monceaux de grains
vident les réserves profondes,
avoine noire et sarrazin,
millet, poudre de chenevis,
blés clairs germant, orges qui gonflent ;
qu'on sème les sables par flots
les plus gros et les plus fins
afin que la pierre encor fructifie !
Les craies molles et laiteuses sont épanchées; comme des fruits tombant en larges pannerée's
les uns sur les autres roulent les cailloux secs qui font jaillir du feu ; les racines des pierres meulières s'arrachent sous le heurt brutal de la poudre, débris géants d'arbres si vieux que l'on attend Je fleuve rocheux de la lave. #
Puis ce seraient les argiles compactes
les grès diamantés, les micas,
les tourbes et les houilles, végétales et grasses,
les veines nuancées qui courent
dans la chair des marbres rois,
les granits grenus et lourds
et les minerais et les schistes,
jusqu'à ce que toute la matière en jaillisse.
Tant qu'enfin, sur le globe vide, la terre dressée
remplacerait l'air et le jour,
irait rejoindre et daller tout le ciel
de sa floraison de rochers,
et porterait, comme une torche, le soleil
au sommet perdu de sa tour.
242 LA SOLITUDE DK l'ÊTÉ
Aux carrières inépuisables
j'ai surpris le rêve impossible de la terre,
quand, par les gouffres d'or qui criblent l'étendue,
elle veut vomir ses entrailles
et proclamer la puissance de la matière
brutale, inculte, brute et nue
en étouffant les champs sous sa forêt de pierre.
Lt RÈGNE DES CHOSES