CHANSONS DE PLUIE
A Stuart Merrill,
Le ruisseau sèche
aux prés altérés,
la terre se ride ;
dans la rivière
le ciel se mire,
comme sUl pensait se rafraîchir,
rien qu'à voir, du haut de l'air,
son image baignée.
Si la rivière ne s'abrite,
le soleil bientôt l'aura bue ;
il boit sur toute la surface,
pour aller plus vite
que les vaches
penchées à l'étroit abreuvoir,
qui suivent l'eau toujours plus basse,
entre les rives plus ardues...
Sur le lit de pierres nues, les enfants au corps charmant ne trouveront bientôt plus qu'un bain de lumière fluide, si le soleil ne rend toute l'eau qu'il a prise...
Mais la buée fine du fleuve i
en nuages lourds au ciel s'amoncelle,
les canards dans la mare plongent,
les poissons à l'étang se montrent,
le vol bleu des hirondelles
rase^ en tous les sens, l'eau de mille lignes,
ei mouille sans que l'eau s'émeuve
la pointe d'une aile qui s'incline...
Il va pleuvoir,
tout attend les gouttes,
et les labours ratatinés
qui veulent boire,
et la rivière qui veut monter,
on a déjà plus frais d'y penser,
et moins las déjà, et déjà moins lourdes,
les coqs chantent, et les poules gloussent.
Soudainement, contre les vitres
Taverse s*est jetée,
comme un vol d'oiseaux en fuite
buté
soudainement contre les vitres.
Un assaut de becs crible le verre et les becs fragiles se brisent, et d'autres viennent, on n'ose ouvrir la chaumière grise, de crainte de les faire taire.,.
Ce sont des becs sonnant clair,
des becs de cristal harmonique
qui frappent,
et cristal contre cristal
les vitres sonnent et les becs sonnent^ double musique :
à la vitre,
la pluie parle. ^
Et les gouttes
dans le heurt
s^étalent
et coulent en longueâ larmes douces,
comme un deuil le long d'une jeune face...
Telle une destinée qui passe,
aux carreaux ingénus de la close demeure,
la pluie tour à tour chante et pleure., •
Le long des treilles
du verger qui dort,
la pluie grappille
un peu de lumière,
sur les grains lavés qui luisent
aux raisins serrés d'ambre et d'or.
Le soleil au ciel s'efface,
comme des outres
crèvent les nuages,
mais Tair est encore si clair
que UatYs la pluie qui ruisselle
ie soleil doit se dissoudre.
En rayons d'eau
le jour descend
parmi les joyeuses ondées
dont les fleurs sont avivées,
qui passent ^ôt
et tôt reviennent,
rayant d'argent
l'or du soleil.
Jamais une fleur ne se ferme;
si un lis parfois s'efieuille
c'est qu'il allait tomber seul,
ou si un abricot choit
c'est qu'il était mûr déjà
et impatient qu'on le cueille,
car les fruits ni les fleurs ne craignent
l'ondée qui verse la joie...
Elle passe jeune et légère,
alerte comme une ménagère,
et ingénue comme une vierge ;
elle rit le long des treilles,
égrène ses gouttes, comme les grappes
dont elle touche tous les grains,
et vendange sans relâche
au verger d'été vermeil
qui devient blond sous sa main.
Devant la pluie qui dévale,
les moutons descendent les pentes
vers les villages,
affolés,
tandis que restent bien couchées
les vaches qui lui tournent le dos,
résignées ou ignorantes,
ou amusées à voir tomber Teau.
Dans les calices profonds,
les mouches bleues éveillées
sont prises;
car elles n'osent plus sortir
de peur d'imiter les frelons
qui tombent les ailes mouillées...
Les sauterelles dans l'herbe, les oiseaux sous les feuillées écoutent Teau froisser les verdures d'une caresse lente et traînée, et les grillons aux cultures la voient passer brusque, comme une horde, couchant les seigles, les blés et les orges.
Dans Tair elle claque
comme un fouet preste,
elle cogne
sur le sol
comme des sabots de sapin sec,
et sur le pavé qu'elle inonde
et sur les flaques,
elle fait la joyeuse ronde.
Et les gamines du village, qui brûlent de s'y mêler, au carreau s'écrasent le nez et s'aplatissent le visage, pour l'admirer
toute la journée
qui tombe,
et rebondit sitôt tombée,
et saute et saute sans se lasser.
Sur la plaine sans couleur
la grâce tant souhaitée
de Tarc-en-ciel en fleur
pousse et s*élève,
puis s'incline, se courbe^ enjambe
le hameau nimbé,
et retombe
d'un pas qui meurt
à Tautre bout de la plaine.
En sa bande déployée, toute clarté se résume; ses cent teintes délayées se fondent si parfaitement
qu'on n'en sait limiter aucune bien qu'on voie chaque nettement :
entre deux qu'on croit côte à côte, on en trouve toujours une autre.
Des roses, mortes sous la pluie,
y refleurissent, plus pâles
d'avoir senti leur agonie;
de l'azur mort sous les nuages
y flotte encore plus léger :
comme aux écharpes, un liseré
est fait d'aurore,
et l'autre bord
est ourlé d'un soir violet...
Toutes les nuances de tendresse
enfantines et naïves
s'y entassent et s'y pressent;
les champs sont d'un éclat si un
et d'un si pur sourire
qu'il semble les avoir peints;
le ruban ne fait pas un pli
et sur les robes blanches et raides,
le dimanche, on voudrait le mettre
aux petites filles.
Gomme sous une porte dressée
exprès pour lui, le beau temps revient,
et les hirondelles basses
à ras du fleuve s'aperçoivent
que l'eau la plus claire à frôler
coule en plein ciel,
et d'un grand coup d'aile
s'élèvent soudain
vers le cours de l'arche élancée.
CHANSONS DU CHEMIN CltEUX 55
C'est la lessive du village, le chaume est blond la tuile est rouge, d'argent ou de plomb luisent les ardoises, sous les toits secs les tuyaux roucoulent.
C'est la lessive des chemins et des cours de ferme, les fossés sont pleins, les mares sont pleines, les pierres blanchies trempent aux flaques et la boue crie.
C'est la lessive de la terre
des fleurs, des fruits et des verdures ;
et, comme le linge ruisselle,
lorsqu'on le sort du baquet,
longtemps encor après l'averse,
sous la forêt
pleuvent les ramures.
Le linge tout blanc
vole sur les cordes :
ainsi se balancent au vent
les cerises lisses,
les pêches vineuses,
et les roses qui se colorent,
les gouttes vernissent
les prairies heureuses
dont le vert puissant se renforce.
Hors du cuvier
la lessive fleure
et parfume les greniers :
ici, les roses rafraîchies
sont ivres de leur senteur,
car, même les fleurs sans parfum
tout embaume depuis la pluie :
aux bois, les bruyères
et les feuilles sèches,
et les feuilles fraîches^
aux labours et partout la terre
fumant d'un large souffle sain,
Tair même est imprégné de thym :
c'est la lessive aussi de Tair.