‹ La solitude de l'été: PoèmesChapitre 5 sur 42 · CHANSONS DE PLUIE · texte numérisé non relu

CHANSONS DE PLUIE

A Stuart Merrill,

Le ruisseau sèche

aux prés altérés,

la terre se ride ;

dans la rivière

le ciel se mire,

comme sUl pensait se rafraîchir,

rien qu'à voir, du haut de l'air,

son image baignée.

Si la rivière ne s'abrite,

le soleil bientôt l'aura bue ;

il boit sur toute la surface,

pour aller plus vite

que les vaches

penchées à l'étroit abreuvoir,

qui suivent l'eau toujours plus basse,

entre les rives plus ardues...

Sur le lit de pierres nues, les enfants au corps charmant ne trouveront bientôt plus qu'un bain de lumière fluide, si le soleil ne rend toute l'eau qu'il a prise...

Mais la buée fine du fleuve i

en nuages lourds au ciel s'amoncelle,

les canards dans la mare plongent,

les poissons à l'étang se montrent,

le vol bleu des hirondelles

rase^ en tous les sens, l'eau de mille lignes,

ei mouille sans que l'eau s'émeuve

la pointe d'une aile qui s'incline...

Il va pleuvoir,

tout attend les gouttes,

et les labours ratatinés

qui veulent boire,

et la rivière qui veut monter,

on a déjà plus frais d'y penser,

et moins las déjà, et déjà moins lourdes,

les coqs chantent, et les poules gloussent.

Soudainement, contre les vitres

Taverse s*est jetée,

comme un vol d'oiseaux en fuite

buté

soudainement contre les vitres.

Un assaut de becs crible le verre et les becs fragiles se brisent, et d'autres viennent, on n'ose ouvrir la chaumière grise, de crainte de les faire taire.,.

Ce sont des becs sonnant clair,

des becs de cristal harmonique

qui frappent,

et cristal contre cristal

les vitres sonnent et les becs sonnent^ double musique :

à la vitre,

la pluie parle. ^

Et les gouttes

dans le heurt

s^étalent

et coulent en longueâ larmes douces,

comme un deuil le long d'une jeune face...

Telle une destinée qui passe,

aux carreaux ingénus de la close demeure,

la pluie tour à tour chante et pleure., •

Le long des treilles

du verger qui dort,

la pluie grappille

un peu de lumière,

sur les grains lavés qui luisent

aux raisins serrés d'ambre et d'or.

Le soleil au ciel s'efface,

comme des outres

crèvent les nuages,

mais Tair est encore si clair

que UatYs la pluie qui ruisselle

ie soleil doit se dissoudre.

En rayons d'eau

le jour descend

parmi les joyeuses ondées

dont les fleurs sont avivées,

qui passent ^ôt

et tôt reviennent,

rayant d'argent

l'or du soleil.

Jamais une fleur ne se ferme;

si un lis parfois s'efieuille

c'est qu'il allait tomber seul,

ou si un abricot choit

c'est qu'il était mûr déjà

et impatient qu'on le cueille,

car les fruits ni les fleurs ne craignent

l'ondée qui verse la joie...

Elle passe jeune et légère,

alerte comme une ménagère,

et ingénue comme une vierge ;

elle rit le long des treilles,

égrène ses gouttes, comme les grappes

dont elle touche tous les grains,

et vendange sans relâche

au verger d'été vermeil

qui devient blond sous sa main.

Devant la pluie qui dévale,

les moutons descendent les pentes

vers les villages,

affolés,

tandis que restent bien couchées

les vaches qui lui tournent le dos,

résignées ou ignorantes,

ou amusées à voir tomber Teau.

Dans les calices profonds,

les mouches bleues éveillées

sont prises;

car elles n'osent plus sortir

de peur d'imiter les frelons

qui tombent les ailes mouillées...

Les sauterelles dans l'herbe, les oiseaux sous les feuillées écoutent Teau froisser les verdures d'une caresse lente et traînée, et les grillons aux cultures la voient passer brusque, comme une horde, couchant les seigles, les blés et les orges.

Dans Tair elle claque

comme un fouet preste,

elle cogne

sur le sol

comme des sabots de sapin sec,

et sur le pavé qu'elle inonde

et sur les flaques,

elle fait la joyeuse ronde.

Et les gamines du village, qui brûlent de s'y mêler, au carreau s'écrasent le nez et s'aplatissent le visage, pour l'admirer

toute la journée

qui tombe,

et rebondit sitôt tombée,

et saute et saute sans se lasser.

Sur la plaine sans couleur

la grâce tant souhaitée

de Tarc-en-ciel en fleur

pousse et s*élève,

puis s'incline, se courbe^ enjambe

le hameau nimbé,

et retombe

d'un pas qui meurt

à Tautre bout de la plaine.

En sa bande déployée, toute clarté se résume; ses cent teintes délayées se fondent si parfaitement

qu'on n'en sait limiter aucune bien qu'on voie chaque nettement :

entre deux qu'on croit côte à côte, on en trouve toujours une autre.

Des roses, mortes sous la pluie,

y refleurissent, plus pâles

d'avoir senti leur agonie;

de l'azur mort sous les nuages

y flotte encore plus léger :

comme aux écharpes, un liseré

est fait d'aurore,

et l'autre bord

est ourlé d'un soir violet...

Toutes les nuances de tendresse

enfantines et naïves

s'y entassent et s'y pressent;

les champs sont d'un éclat si un

et d'un si pur sourire

qu'il semble les avoir peints;

le ruban ne fait pas un pli

et sur les robes blanches et raides,

le dimanche, on voudrait le mettre

aux petites filles.

Gomme sous une porte dressée

exprès pour lui, le beau temps revient,

et les hirondelles basses

à ras du fleuve s'aperçoivent

que l'eau la plus claire à frôler

coule en plein ciel,

et d'un grand coup d'aile

s'élèvent soudain

vers le cours de l'arche élancée.

CHANSONS DU CHEMIN CltEUX 55

C'est la lessive du village, le chaume est blond la tuile est rouge, d'argent ou de plomb luisent les ardoises, sous les toits secs les tuyaux roucoulent.

C'est la lessive des chemins et des cours de ferme, les fossés sont pleins, les mares sont pleines, les pierres blanchies trempent aux flaques et la boue crie.

C'est la lessive de la terre

des fleurs, des fruits et des verdures ;

et, comme le linge ruisselle,

lorsqu'on le sort du baquet,

longtemps encor après l'averse,

sous la forêt

pleuvent les ramures.

Le linge tout blanc

vole sur les cordes :

ainsi se balancent au vent

les cerises lisses,

les pêches vineuses,

et les roses qui se colorent,

les gouttes vernissent

les prairies heureuses

dont le vert puissant se renforce.

Hors du cuvier

la lessive fleure

et parfume les greniers :

ici, les roses rafraîchies

sont ivres de leur senteur,

car, même les fleurs sans parfum

tout embaume depuis la pluie :

aux bois, les bruyères

et les feuilles sèches,

et les feuilles fraîches^

aux labours et partout la terre

fumant d'un large souffle sain,

Tair même est imprégné de thym :

c'est la lessive aussi de Tair.

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