‹ La solitude de l'été: PoèmesChapitre 6 sur 42 · CHANSONS GAIES · texte numérisé non relu

CHANSONS GAIES

A H, D. Davray.

Dans un nuage de poussière d'or sur le chemin de soleil qui fume, les chevaux enlèvent les carrioles sans effort.

Elles passent avec des rires éventes et des roues hautes qui chantent :

les longues mèches neuves claquent^au bout des fouets.

Les vagabonds se rangent au passage, très humblement près des fossés, on leur jette une injure au visage.

Des enfants, couchés dans les champs, lèvent la tête entre les herbes pour montrer l'azur pâle de leurs gros yeux ronds.

Et les poules devant les fermes la troupe lente des canards et des dindons^ toute la basse-cour s'enfuit vers les portes ouvertes.

Par les villages, pareilles à de bonnes nouvelles,

les gaies carrioles volent de deux grandes roues, larges comme des ailes.

. Le ciel est tombé sur le champ par un midi très pur et très bleu ; — ou si la route traverse le ciel maintenant ? les arbres, comme de grands saints, gardent le champ aux quatre coins :

en ondes bleues voici fleurir le champ de lin.

Les fleurs sont vives comme des soies

au bout des petites herbes penchées,

on dirait parfois

une chevelure épaisse qui pèse

au front d*une vierge de rêve,

ou des lèvres entr'ouvertes

bleues de froid

qui veulent donner un baiser quand même.

Un flocon blanc d'entre les pétales

s'envole comme un oiseau léger,

c'est sur l'azur foncé

le rire d'un petit nuage,

et l'azur reste fixe cpmme un beau temps :

Midi est tombé sur le champ.

Le lin a des grands yeux d'espoir

pour tous lés mendiants qui passent

cueillant un brin pour leur chapeau;

il est étendu comme un grand manteau

et là-bas sur la prairie noire,

parmi les murs, comme des murs flottants,

c'est le lin encore qu'on étend,

aux cordes, aux: pelouses et aux haies,

en les linges blancs et frais

de la lessive blanche qui sent bon.

62 UL SMcisrmiE de L'iaÉ

Une cloche tinte,

très voiléa,

— c'est Tangelus damAtin —

perdue sur la plaine

en plainte,

on ne sait d*où elle vient.

Quand elle a cessé de battre on Tentend encore longtemps comme un vol d'alouettes qui passe :

Tair eii reste tout tremblant.

El voici ane antre doicht éveillée qui répond d'une autre vorx plus claire et ccxmme de la jene de s'être ent£iidiL|Murler après le long silence froid...

Une autre et une troisièrae

en un carillon aigu qui s'égrèae,

et la première repirend^

et il en bat d'aixtnes et tant,

qu'on s'étonne

de savoir tant de clochers alentour;

c'est une causerie lointaine de bourgs,

de villages, de hameaux, de chapelles

qui résonne...

Bientôt on les reconnaît toutes,

celle-ci qui descend du nord

en mode grave,

celle-ci qui glisse du coteau pourpre

où l'église est vieille entre les raisins ,

celle-ci qui traverse les arbres

et vient très sourd,

et d'autres qui semblent très proches, encore,

quoique portées sur la brise de bien plus loin et sans qu*elles se connaissent, leur commune allégresse tresse au ciel de purs et justes accords...

Une cloche tinte

perdue dans la plaine,

comme une plainte;

et voici qu'à tous les clochers

toutes les cloches sont éveillées

et battent à perdre haleine.

La colline

verte de vignes

bondit sur Thorizon clair,

comme une génisse libre

de pelage ras et soyeux

qui s'éperd

à respirer à pleins naseaux Tazur des cieux.

Les sentiers arides

tracent leur caprice

en arabesque jusqu'au faîte,

se croisent, s'effleurent, s'éloignent,

descendent et remontent,

comme pour sentir toutes les fleurs des pentes

et flottent, longs rubans blancs,

sur une nuque blonde

auvent...

LA 90I.1T«DE DE l'6T!B

On la croirait folle,

elle joue toujours,

ivre des raisins qu'elle porte;

elle se bute et s'embarrasse

dans sa longue traîne de feuillage,

et elle court

et vibre et pétille

comme la mousse d'un vin doux.

Et Ton dirait qu'elle oublie

les larges brèches de son flanc^

d'où la craie blanche

et l'argile couleur de sang

jus«(ii>e suc la route à ses pieds

s'épanchent,

car du plus loin elle vous rit

de sa parure de vignes en fleur

et de l'éclat de ses plaies rosées.

CHARBOBS DU CMGBUII' CTREUX 67

Les sèves closes dans^ FeSiCeQiile

par-dessus le mur

font des fusées vertes ;

les vignes des treilles courent sur la crête

et jusque sur la route

versent des grappes mûres :

pour les enfants et les errants

les sucs frais coulent...

Une branche lourde s'avance et bénit les gens qui passent, son arceau d'ombre se balance en geste bleu

sur la poussière et l'herbe jaune, et la joie des tonnelles basses parsème le chemin ombreux...

Les fruits sont à portée de la main :

les enfants feront la courte-échelle ou jetteront une pierre, et les vieillards prendront leur bâton ; puis enfants et vieillards partiront plus légers et plus dispos, pour le reste de leur chemin en remerciant l'enclos...

C'est l'été des étapes dures, le verger dépasse le mur.

A travers champs

le chemin fuit ;

entre deux moissons

une bande verte

et trois sillons parallèles

où Tombre gît...

Deux pour les roues, profondes ornières creusées dans la boue, Tautre que martèle le pas du cheval, usant l'herbe pâle à la même place.

7V LA. soLiTtmE DE Vtré

Le premier chariot qui passa

traça le chemin

et quand il revint

il reprit la voie tracée,

jamais aucun ne songea

depuis, à s'en écarter.

Car entre les lignes de terre, parsemé de fleurs menues le gazon croît haut et clair, déroulant sa bande de pré, comme si charroi ni charruie ne l'avait jamais fràlé-.,.

Et tandis que s'harmonisent

avec la nudité du grand chemim imi,.

les poteaux lisses et rigides

aux fils tendus de métal,

les chemins de traversa glis^eat,

ondulant de leurs trois ligaes^

verts, veloutés et fLeuris,.

entre les blés et les betteraves...

GHAKMVB JM7 «BSMlBi CRIUX 71

CHANSONS naïves

A Alfred Vallette.

Au son des cerises

le verger s'éveille ;

les bouquets entreohoqi^és

d'un timbre acide

semblent tinter

avec les grelots de groseilles.

Gomme des billes coulées en verre

et peintes de vermillon, près des bigarreaux blancs et des guignes opaques, les cerises vives luisent ; au travers le soleil passe...

Perles fines de lumière,

gouttes de vin tombées d*un verre,

d*un subtil tremblotement

qui se moque,

les groseilles ironiques

dont ruissellent sur les buissons

les paquets de pendeloques,

insultent au deuil des cassis...

Les tristes grains mats

d'ébène ou de jais !

on les a tournés sans doute

pour un chapelet;

mais qu'ils éclatent !

— tachant les doigts,

fardant la bouche,

en un sang lourd'se répand leur joie.

Des fruits frivoles

le rire s'égrène ;

tels des astres nouveau-nés,

les pommes dans les arbres volent,

les abricots pèsent à peine,

et comme des viandes sur un gril,

les pêches dorment aux espaliers,

appuyées au mur qui les cuit

au moins autant que le soleil.

Mais d*ici que soient mûres

leurs chairs graves et pensives,

le verger ingénu s'amuse

à se mirer

dans le petit miroir poli

de chaque cerise ;

et, comme aux boules argentées

se balance l'image fleurie

des jardinets de rentiers,

avec ses pêches, ses pommes, tous ses fruits,

tout le verger tient dans une cerise...

Aux sous-bois transparents

on abat des gros arbres,

afin que dans leurs troncs on taille

des poutres massives

ou de longues planches,

et que sous la terre on cuise

jusqu'à en faire du charbon,

les brindilles et les branches...

Sur les fûts coupés à la tranche nette, ont repoussé de jeunes rameaux;

les frênes, les chênes, les hêtres sont maintenant des arbrisseaux ; la forêt rase la terre :

on la croirait plantée d'hier.

Mais trop doux encor

pour être frappés,

dominent les bouleaux blancs ;

leurs troncs grêles

partent en fusée

comme des sources qu'on ignore

et que révèle

leur jet d'argent.

Dès qu'ils sont las leurs feuilles ruissellent en gouttes vertes un peu allongées ; ce sont de petites averses qui restent suspendues là, ne demandant qu'à tomber :

attente vaine.

Seuls de toute la clairière au moindre souffle perdu, on les voyait remuer parmi les futaies moins basses; la brise encor les allège de son fluide qui passe, et leur trame est si ténue :

ne vont-ils pas s*envoler ?...

Entre les fûts minces et pâles l'œil traverse toute la forêt; on peut bien les oublier, ils tiennent si peu de place :

les cimes bruissantes alors semblent de petits nuages, flottant sans attache au sol au-dessus de la forêt rase.

I^es vieilles pies sont dans les nids près des œufs mûrs tout en haut de l'arbre...

Elles vivent dans l'azur,

elles parlent dans Forage

en tournant autour de la cime,

elles se posent sur les champs

quand elles sont lasses,

elles laissent venir les passants

et dès qu'ils sont proches elles s'enfuient.

tX SOLITUDE DE L'ÉTÉ

Elles sont très vieilles,

les aieules croient

voir les mêmes depuis qu'elles vivent,

elles reconnaissent leur voix

aux cris rauques et acides

— sont-elles donc si âgées ?

Les ailes battent aussi alertes

que celles des jeunes oiseaux

qui viennent d'apprendre à voler;

elles sont noires comme le jais

et blanches comme l'écume,

un éclair bleu luit sur leurs plumes...

Et quand les femmes des chaumières branlent la tête sur leur port«, toutes ridées comme les pommes que l'on garde au fruitier l'hiver, bien plus vieilles qu'elles, les pies autour de l'arbre, planent et s'amusent, indéfiniment rajeunies de vivre si près de l'azur.

Aux fourrés épais

de genêts rigides

et d'ajoncs piquants,

les nids de reptiles sont vides,

car aux feuilles transparaît

le soleil qui goutte,

tiédit le gazon

et pâlit la mousse.

La couleuvre bleue et l'orvet

cueillent des insectes ainsi que feraient

de leur bec

au vol

des oiseaux heureux :

les vipères dorment.

Elles ont quitté

le guet sous les pierres

pour le chemin nu

cassé de lumière

et se sont roulées

en boule frileuse

sous le midi cru,

ou bien de tout leur long étendues,

paresseuses...

Ligne ondulante

barrant le sentier

ou rameau noir tombé des branches

— que le voyageur se garde ! — amas blond doré d'écaillés

au bord du champ,

petit tas de feuilles séchées

ou de sable

— que n'y touche le passant ! —

Sinon, le rameau se dresse, les feuilles tassées frémissent le sable prend forme et s*anime ; à la tête aiguë la langue s'effile et la queue remue...

— Mais si on les laisse elles restent là

bien inoffensives qui dorment parmi les débris du bois comme des ramures mortes.

Le champ de colza semble saupoudré d'un nuage de soufre fin, vieille soie passée dont l'ancien éclat sous le jour s'éteint.

Près du lin et de l'œillette

(flamme bleue,

flamme violette)

la sienne est dorée,

annonçant déjà un peu

la lampe jaune des veillées.

Car le colza fane vite, il monte en branchages blonds chevelus comme du chanvre et porte en ses graines l'huile dont on emplira les lampes au fond des maisons...

On le bat à même l'aire,

on en fait des bottes craquantes,

fourrage maigre, dure litière;

on arrache les racines

et on les brûle pour finir,

car leur cendre est fécondante.

Comme pour flamber un porc,

de loin en loin sont allumés

de petit tas;

le soleil est mort,

le soir tombe :

et par la flamme huileuse du colza

la plaine est très timidement éclairée

comme à la lampe...

Au couchant miré

un pourceau se vautre

dans la fange d'or;

sans ternir la mare

le lourd limon glauque

du fond remué

monte à la surface,

et tout luisant le pourceau sort...

De soie blonde et rose,

autour d'une ordure

les dos bombés s'entassent,

pareils à des sacs

qu'on sort du moulin,

et l'on s'étonne

de voir les groins

se relever tout frais et tout purs.

Humants et sonores

par la cour

ils cherchent encore ;

les ventres traînent,

les oreilles pendent,

la queue au tronçon court

se noue en boucle et se dresse :

les cochons, ivres de graisse,

roulent sur le ventre.

Mais au fond de Tétable

à la porte trop basse,

comme une niche, un placard, une cave,

les truies massives et lasses

s'enfoncent dans la paille...

Et de leur retraite noire

elles jouissent du crépuscule moins doré

où les porcs baignent

et bientôt saignent,

comme d'une blessure cachée

emplissant de pourpre la mare.

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