‹ La solitude de l'été: PoèmesChapitre 7 sur 42 · A ANDRE GIDE · texte numérisé non relu

A ANDRE GIDE

La plaine nue, la plaine toute simple, la plaine, rien n*est beau comme la plaine sous le soleil.

— Il fait grand jour

et la nuit nous hante :

au dos des bourgs,

au pied des arbres,

Tombre pousse comme une plante,

cernant les bois de son fossé d'eau noire,

tachant les plus blanches murailles

et les versants fleuris qui regardent le nord :

midi luit et la nuit se débat encore.

Elle vit aux fourrés sombres,

par lambeaux pris aux épines;

elle se fige au creux du val

et dans les bouquets d'arbre tremble :

la nuit veut une part égale

de la veille joyeuse où les choses revivent,

elle la prend à grands coups d'ombre.

— L'ombre est fille du soleil,

elle est la clarté des rêves;

son charme peuple les bosquets

et les charmilles creuses,

elle se couche le long des haies

et protège les grands chemins

pour les siestes et les promenades rêveuses :

elle a des fraîcheurs plein les mains.

Elle s'avance à pas bleus

avec son écharpe traînée,

elle mire le ciel bleu ;

mauve, elle flotte en buées

ou violette, pèse en nappes sur les lointains ;

de rose effeuillée sur le sable fin

et d'or vert sous les fouillées,

POEMES t)E LA PLAINE AU SOLEIL 91

profonde comme un velours aux bois, sur les prairies légère comme une soie.

L'ombre est de la lumière qui coule comme le flot discret d'une fontaine sourde; loin que les yeux en soient brûlés elle adoucit le regard qui la voit.

— L'ombre est lourde, sa retraite est une prison; elle enserre l'horizon pour étrangler le val clair, glissée sous toutes les pierres, à tous les détours, les talus, en ruse,

enlaçant bois et rivières, jardins, demeures et rues ; et Ton pense qu'elle s'amuse et elle corrompt la terre.

Que me font ses caresses longues et ses chants lointains, nocturnes et lents ?

dans les trop molles rêveries

92 LA. SOLITUDE DE l'ÉtA

SOUS les ramures trompeuses et obscures faut-il perpétuer le mensonge des nuits ?

je me suis éveillé pour contempler le soleil pur.

La plaine nue, la plaine toute simple, la plaine rien n'est beau comme la plaine sous le soleil.

Elle s'en va, mer sans vague,

jusqu'à l'horizon éternel'

qui se recule à mesure qu'on approche ;

on ne sait ce qui la borne

tant les collines sont basses ;

elle se fond avec le ciel

en une ligne indéfinie

toute droite et tout unie :

et bien qu'elle change à chaque pas,

sa beauté est de paraître

identique ici et là,

comme continuée sans cesse.

Elle ignore les vains secrets

que cachent dans leurs replis

les monts brumeux et les forêts nocturnes;

elle offre aux yeux, sans voile et sans apprêt,

sa grande face de vérité,

et l'on y marche sans défiance

comme dans une certitude.

Si tu veux voir le soleil,

tu n'iras pas dans les contrées,

où les montagnes creusent des cirques

avec des gardes de rochers ;

le peu de soleil qu'on y voit

est un soleil misérable

qui tourne son lourd esclavage

pour prendre dès qu'il peut la fuite ;

tu n'iras pas dans les pays de bois

où le jour brusque fait des trous

tristes comme des puits sous la lune blême,

le vrai soleil luit près de nous.

La plaine étend son immense salle claire

qui n'a que des baies pour murailles,

large ouvertes à la lumière :

et quand le soleil qui passe

les voit si grandes,

avec ce geste d'accueillance

où les horizons arrondis

feignent la courbe de deux bras, sans rien laisser au dehors de sa joie, le soleil entre.

Tout le soleil tient ici ; son éclat ravivant les couleurs dispersées des luzernes, des argiles et des blés, sa chevelure défaite sur les champs en longues ondes blondes et rousses ; et les récoltes sont trop douces pour ternir de quelque ombre basse l'absolue pureté de son libre éploicment.

La plaine est pétrie de soleil :

les morceaux de craie blanche brûlent ;

aux frais labours rougeoient des braises ;

la netteté des formes vous effraie,

car les choses les plus éloignées

semblent tout près,

et nul ne songe que puisse venir le crépuscule :

est-ce que le temps ne s'est point arrêté ?

On n'imagine pas de lieu

plus recueilli et plus splendide aux labeurs nobles,

et la faux que balance l'homme

ne peut faucher que selon le bien;

les enfants vont sans savoir le chemin

ils n'ont pas peur, et jamais ne se perdent,

car autour d'eux tout est sans tromperie,

tout est franchise, tout est soleil.

Et les cils joints

par-dessus les yeux éblouis,

sans vouloir rien admirer ni [connaître

hors la clarté épanouie,

par la plaine nue et simple et sans fin

je marcherai dans la lumière.

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