‹ La solitude de l'été: PoèmesChapitre 8 sur 42 · LES RUCHES · texte numérisé non relu

LES RUCHES

Les ruches sont au fond du jardin

loin de la maison,

loin de la route,

pour que les passants n'en approchent point,

pour que les enfants ne les touchent

et ne s'y piquent les mains,

et que les abeilles soient libres et douces.

Elles s'adossent à la haie

nouée de jonc, d'osier et fleurie d'aubépine;

elles sont de petites cabanes à toit pointu de chaume clair, perdues là-bas en pleine campagne, retraite de rêve aux simples exils et on ne les sait pas si près.

Elles ne voient pas la maison,

elles se cachent au fond d'une pente ;

elles ignorent si les enfants

jouent et chantent dans le village ;

à peine leur parvient le son des cloches grêles

ou le galop de charrettes bruyantes;

elles ont les moissons qui poussent derrière elles.

L'air est très vif,

il joue alentour

et elles s'en aiment fouettées ;

le soleil est très chaud,

il les baigne;

elles ne connaissent d'ombre que celle

qu'elles dessinent à leur pied

et qui tourne tout le jour

î)8 LA SOLITUDE DE l'ÉTÉ

comme une lente aiguille bleue; on dirait des gâteaux dorés que le soleil cuit à petit feu.

Il les éveille

d'un vol de rayons par la porte basse,

et les vols d'abeilles

un à un

mêlent leur or vibrant au sien;

puis la brise les disperse,

chacune s'envole sur le jardin

et l'on ne distingue plus qui chante

les ruches ou le matin.

Telle s'en vient jusqu'au chèvrefeuille

qui tapisse la maison;

telle butine les capucines du perron

couleur de jour,

et telle entre par la fenêtre;

telle bourdonne sur les tilleuls

et toutes ont des ailes légères de caresse.

Elles passent à ras de terre

en frôlant les fleurettes basses des bordures,

les œillets de Chine et les pâquerettes;

elles volent de l'une à l'une,.

et celles-ci sont sur les roses,

et celles-là sont dans les lis :

le chant s'est éteint dans les ruches chaudes,

les ruches endormies ronflent dans le fond des calices.

Aux derniers rayons, les abeilles sortent;

elles font un nuage d'or en secouant

leurs ailes sucrées,

elles sentent bon

comme les fleurs qu'elles ont pillées,

et elles rapportent un peu du jardin

à leur demeure,

pour que fleurent encor sa grâce et son parfum

au miel ensoleillé des hivers sans bonheur.

Le long de la haie, en pleine campagne

dans Tair libre qui les vêt,

clochers laborieux où sonnent les épargnes,

sans souci des jours ni des mois,

en un ronronnement éternel de rouet,

les ruches distillent de la joie.

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