LES RUCHES
Les ruches sont au fond du jardin
loin de la maison,
loin de la route,
pour que les passants n'en approchent point,
pour que les enfants ne les touchent
et ne s'y piquent les mains,
et que les abeilles soient libres et douces.
Elles s'adossent à la haie
nouée de jonc, d'osier et fleurie d'aubépine;
elles sont de petites cabanes à toit pointu de chaume clair, perdues là-bas en pleine campagne, retraite de rêve aux simples exils et on ne les sait pas si près.
Elles ne voient pas la maison,
elles se cachent au fond d'une pente ;
elles ignorent si les enfants
jouent et chantent dans le village ;
à peine leur parvient le son des cloches grêles
ou le galop de charrettes bruyantes;
elles ont les moissons qui poussent derrière elles.
L'air est très vif,
il joue alentour
et elles s'en aiment fouettées ;
le soleil est très chaud,
il les baigne;
elles ne connaissent d'ombre que celle
qu'elles dessinent à leur pied
et qui tourne tout le jour
î)8 LA SOLITUDE DE l'ÉTÉ
comme une lente aiguille bleue; on dirait des gâteaux dorés que le soleil cuit à petit feu.
Il les éveille
d'un vol de rayons par la porte basse,
et les vols d'abeilles
un à un
mêlent leur or vibrant au sien;
puis la brise les disperse,
chacune s'envole sur le jardin
et l'on ne distingue plus qui chante
les ruches ou le matin.
Telle s'en vient jusqu'au chèvrefeuille
qui tapisse la maison;
telle butine les capucines du perron
couleur de jour,
et telle entre par la fenêtre;
telle bourdonne sur les tilleuls
et toutes ont des ailes légères de caresse.
Elles passent à ras de terre
en frôlant les fleurettes basses des bordures,
les œillets de Chine et les pâquerettes;
elles volent de l'une à l'une,.
et celles-ci sont sur les roses,
et celles-là sont dans les lis :
le chant s'est éteint dans les ruches chaudes,
les ruches endormies ronflent dans le fond des calices.
Aux derniers rayons, les abeilles sortent;
elles font un nuage d'or en secouant
leurs ailes sucrées,
elles sentent bon
comme les fleurs qu'elles ont pillées,
et elles rapportent un peu du jardin
à leur demeure,
pour que fleurent encor sa grâce et son parfum
au miel ensoleillé des hivers sans bonheur.
Le long de la haie, en pleine campagne
dans Tair libre qui les vêt,
clochers laborieux où sonnent les épargnes,
sans souci des jours ni des mois,
en un ronronnement éternel de rouet,
les ruches distillent de la joie.