‹ La solitude de l'été: PoèmesChapitre 9 sur 42 · LES FOINS · texte numérisé non relu

LES FOINS

A ma sœur.

La morty dit-on, coucha le pré :

le pré embaume.

Le soleil Ta trop visité

au temps de sa verdeur nouvelle ;

lui, l'accueillit de mille arômes,

des sucs coulant au creux des herbes,

de la rosée posée aux fleurs

qui prend le parfum des pétales,

de son ombre et de sa fraîcheur :

mais le soleil tarit les sources végétales..

Le pré venait à sa rencontre, ingénument, comme les champs et les parterres, avec ses mousses, ses gazons, à ras de terre ;

mais il n'avait de moissons à dorer, il était pauvre d'églantines, ' le pré a désiré trop luire, le soleil ne Fa que fané.

Les bœufs l'aimaient grave et humide, pour s'y plonger et disparaître ; Tenfant qui les menait paître s'y étendait de tout son long, et la moindre fleur un peu tendre — bouton d'or, centaurée, chardon — lui souriait si clair dans l'ombre qu'il courait l'admirer bien vite.

Pourtant les troupeaux, ni leur guide

n'y retourneront désormais ;

la litière des foins est rude

à qui s'étirait d'habitude

sur un souple gazon que le corps modelait !

moins vertes, puis jaunes, puis grises

les herbes se décolorent,

un miel boueux sur le pré se délaie ;

qui trouvera des boutons d'or ?

Nul n'a voulu cueillir

les fleurs sans grand éclat

durant leur vie ;

nul n'a voulu sentir

les senteurs sans grand prix,

sans doute,

qu'elles avaient déjà;

on passait gaîment sur la route

et l'on ne s'arrêtait pas là.

Mais la faux les a sauvées

d'une trop lente agonie;

faute des doigts de jeune fille

qui ploient et brisent les tiges

pour que des bouquets assemblés

aillent parfumer les demeures,

elle les a toutes cueillies

d'un coup, en même temps que Therbe,

et les voici qui se meurent

couchées doucement au soleil.

104 LA SOLITUDE DE l'BTÊ

Des bouquets défaits noient le sol ;

le foin sèche à la surface

par petits tas ;

bientôt rien ne restera plus

des trop naïves corolles I

auront-elles si peu vécu,

hors de la force et de la joie,

et sans que seulement la campagne le sache ?

Faner donc ! s'abandonner

chacune à la dernière place

où le hasard l'aura jetée,

tranquille !

— mais la fourche l'a reprise

et retournée ;

tour à tour enfouie et découverte : hélas I

mourir dans le chaos des fenaisons qu'on brasse!

Ainsi, la mort coucha le pré..,

— le pré embaume :

des fleurs à moitié expirées

vient de s'exhaler un parfum puissant ;

le rire et l'éclat soient fauchés,

les couleurs perdues dans le pré mouvant, pourra-t-on faucher les arômes ?

Plus sains que Tair

ils purifient tout ce qu*ils touchent,

la terre charmée les respire

ainsi que la nouvelle aurore an fond des cieux;

avec leurs mines d'orphelines

les fleurs y semblent étrangères,

est-ce du pli fané de leur petite bouche

que pareil souffle sut éclore ?

et les champs jaloux s'interrogent

sur la douceur du vent qui se joue autour d*eux.

Certes ce ne sont pas les jardins ni les blés;

ils ont su porter, d'âme si allègre,

ainsi qu'une parure ardente

le vermillon et Tor du soleil

fatal aux prairies plus tendres,

que leur attitude en est restée fière,

et quelle onde infinie de simplicité

dans les parfums nouveau:^ a caressé la terre !

Il n'est rien d'assez simple au monde, parmi les floraisons, les pulpes et les grains ;

fouillez la plaine la plus longue

et la plus profonde vallée !

pour fleurer ainsi

il n'est rien,

sinon la grâce ignorée

des modestes fleurs de foin...

Des sources peuplent la montagne

au dégel, sous les rochers,

qui les connaît?

mais lorsque le grand fleuve naît

de leurs petits flots mêlés,

alors on s'aperçoit seulement de leur charme.

Ainsi les discrètes senteurs

qui ne dépassaient pas le niveau des gazons

et qu*on eût reconnues si pures

en se penchant un peu sur elles,

ainsi les senteurs d'heure en heure,

n'ayant cessé d'attendre

la charité d'un insecte passant

qui vînt les prendre,

voient tout le passé qu'elles furent

surgir en gerbes souveraines,

au dernier jour, pour convaincre les champs.

Si d'un seul coup furent cueillies les fleurs de pré, faute de doigts de jeunes filles, et grâce à la faux qui délivre toutes les senteurs de leurs vies :

faute d'avoir été à mesure senties, d'un coup les fleurs auront fleuré, tant que les champs en seront ivres.

Au murmure de leurs parfums,

elles racontent leur existence

et la revivent;

sans plainte et sans regrets vains,

sans amertume dolente,

elles la chantent,

comme elle fut, très naïve :

les tendresses méprisées,

les délices méconnues,

les joies de l'amour refusées

et peut-être le bonheur

de ne les avoir pas eues.

La solitude a sa douceur si le destin vous y cloître ;

elles n'auront jamais tenté de s*élever ou de s'accroître au delà de leur destinée :

elles naquirent petites fleurs à la retraite des herbes hautes ; pourquoi seraient-elles sorties de rhumilité des prairies î elles eussent pleuré d'être roses.

Piquées aux cheveux, ornant un corsage,

sur la cheminée garnissant les vases,

elles auraient parfumé

peut-être une femme, à pein« une chambre :

pour prix de leur humilité,

avant de mourir, les fleurs tendres

auront parfumé toute la campagne...

Avec les foins secs elles seront liées

et dormiront leur dernier somme

au fond des granges;

à retable elles seront savoureuses et bonnes

parmi le fourrage des râteliers,

sans que les vaches rassasiées

soupçonnent même leur présence.

Humbles dans la mort comme dans la vie,

et ayant traversé l'été

sans prendre part aux jeux des plantes,

au sein de leur bonheur caché

elles se glorifieront de n'avoir jamais lui

pour d'autres que pour elles-mêmes,

et de n'avoir, en s'en allant, laissé

de leurs secrètes existences

qu'un souvenir dont parlera longtemps la plaine :

celui d'une prairie brûlée qui faisait peine

et qu'on croyait sans floraison,

mais qui mourut un jour de fenaison,

en laissant s'envoler de ses mouvantes herbes

des parfums de douceur, de simplesse et de miel.

110 LA SOLITUDE OE L'Éxt

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