MAGISTER HUGO
c'est un fait incontestable. Mais ni Hauréau, ni Denifle, ne paraissent avoir soupçonné qu'il y ait aussi entre la Somme et le De sacramentis christianae fidei du Victorin de réelles différences de méthode, de sérieuses oppositions de doctrines. Grabmann, sur ces deux points, est mieux averti que ses devanciers. Il sait qu'en 1899, dans le premier fascicule du Dictionnaire de théologie de Vacant, Portalié ^ a fait définitivement sortir de l'ornière où elle se débattait depuis deux siècles, la question de l'authenticité de la Somme : méthode et doctrines sont trop différentes dans la Somme et dans les écrits authentiques du Victorin, pour que celle-ci ait pu sortir de la plume de l'auteur du De sacramentis. Il est vrai qu'en 1908 Roch de Chefdebien a soulevé quelques chicanes à Portalié *. Mais Grabmann sait que G. Robert ', Claeys-Boùûaert *, F. Andres ^ ont, chacun à sa façon, renforcé la démonstration du Dictionnaire de théologie. Cependant il reste aussi convaincu de l'origine victorine qu 'Hauréau et Denifle. Car, dit-il, « le principal argument en faveur du Victorin est la tradition manuscrite ". »
Suit immédiatement le couplet emprunté à Hauréau : « Les plus anciens, les plus nombreux manuscrits attribuent la Somme à Hugues de Saint- Victor. » Pour confirmer ce verdict, Grabmann ne trouve rien de mieux à faire que de transcrire exactement : « Munich, clm., 14140, Sententiae Magistri Hugonisy>, qu'il traduit : « Hugo von St. Victor. »Pour renforcer sa preuve, il transcrit aussi le catalogue de Prufening : « Sententiae M. Hugonisn^ et il écrit : « Wir haben es hier also mit einem Exemplar der Summa Sententiarum zu thun, das schon 1158 mit Autornamen Hugo von St. Victor in einem Bibliothekkatalog figuriert '. »
^ Article Abélard et École d'Abélard, t. I, c. 54.
* Article cité de la Revue Augustimenne, t. XII, 1908, p. 529-560.
* G. Robert, Les écoles et renseignement de la théologie, Paris, 1909, p. 212-237.
* P. Claeys-Boûûaert, article cite de la Revue d'Histoire ecclésiastique, t. X, 1900, p. 278-289 et 710-719.
* Die Summa Sententiarum kein Werk des Hugo von St. Viktor, dans Der Katholik, troisième série, t. LXXXIX, 1909, p. 99-117.
* Grabmann, Gesckichte der scholastischen Méthode, Fribourg, 191 1, t. II, P- 295-
'' Ibid., p. 296.
C'est à ce passage de Grabmann que je dois l'idée de me rendre compte par moi-même de l'état réel de la tradition manuscrite, à laquelle on fait un si confiant appel. Pour peu qu'Hauréau et Denifle aient raisonné comme fait Grabmann, que valent leurs conclusions en faveur de la paternité victorine ?
4. — Arsenal, 388 : « Liber magistri Hugonis de Sacramentis Ecclesiae, Fol. i, Inc. De fide... » Ce manuscrit est du xiii® siècle, et il provient de l'abbaye de Saint- Victor de Paris.
On sait que, peu de temps après la mort de leur illustre confrère, sous l'administration de l'abbé Gilduin (+ ii5S)> les chanoines de Saint- Victor formèrent un recueil des œuvres de Hugues en quatre volumes. Malheureusement ce recueil a péri. Mais il en reste des traces, d'abord dans le manuscrit 717 de la Mazarine, ensuite dans un ancien catalogue qui se trouve à Oxford, parmi les manuscrits de Merton Collège, n. 49. J.de Ghellinck a publié et étudié ce catalogue^, qui semble nous donner le contenu des quatre volumes formés par les soins de Gilduin.
Or, ni dans le n. 717 de la Mazarine, ni dans le catalogue de Merton Collège, ne figure la Somme. Ce n'est là, il faut en convenir, contre l'origine victorine qu'un argument négatif; mais, ce que Vernet reconnaît lui aussi ^, il ne paraît pas dénué de toute valeur, surtout si l'on ajoute que la bibliothèque de Saint- Victor possédait, dès le xii® siècle, un manuscrit anonyme de la Somme, qui est le numéro actuel 265 de l'Arsenal. Cet anonymat, joint à l'absence de la Somme dans le recueil de Gilduin, ne semble-t-il pas indiquer que si, plus tard, on crut à Saint- Victor comme partout ailleurs, à l'origine victorine de l'œuvre, du moins à l'origine, au xii*' siècle, on y savait qu'elle n'était pas sortie de la plume d'un victorin ?
* La table des matières de la première édition des auvrêt de Hugues de Saint' Victor, dans les Recherches de science religieuse, t. I, 19x0, p. 270.
' Article Hugues de Saint- Victor, dans le Dictionnaire de théologie catholique, t. VII, igzi, c. 256.
Il existe des manuscrits dont le copiste croit ou paraît croire à la paternité victorine de la « Somme », bien que le manuscrit qu'il reproduit porte simplement le nom de « maître Hugues », tout court.
Rien n'est plus fréquent que les fausses attributions, les suppositions, dans les manuscrits du moyen âge. Sans doute, beaucoup de ces suppositions se sont faites de bonne foi, grâce à l'ignorance, à la confusion des titres, des noms et des dates, grâce aussi au manque de critique : les plus vagues ressemblances de fonds ou de forme suffisaient pour attribuer à un même auteur tout ce qui « de loin, au clair de lune et par derrière » paraissait ressembler à ses écrits authentiques.
Mais ce serait montrer plus de naïveté que n'en avaient nos ancêtres, que de s'obstiner à croire que la bonne foi était la compagne obligée de toutes leurs écritures. Si les ouvrages classiques, comme celui de Wattenbach ^ et, plus récemment, celui de Gardthausen ^, parlent surtout des falsifications opérées dans les chartes, le grand nombre des apocryphes médiévaux qui se présentent à l'abri d'un nom illustre, nous montre que la fraude ne se bornait pas aux seuls produits de la diplomatique. Le premier traité de bibliothéconomie médiévale, dû à Richard de Bury ^, et qui ne fait que donner un tour caustique au verdict prononcé par Cassiodore contre les fraudes déjà bien avant le XII® siècle, nous apprend que la pseudépigraphie consciente et voulue n'avait rien perdu de son intensité, malgré l'appréciation
^ Wattenbach, Dos Schrifttvesett im Mittelalter, Leipzig, 1896, p. 408-416.
• Gardthausen, Handbuch der xmssenchaftlichen Bibliothekskunde, Leipzig, 1920, t. I, p. 53-57.
'Richard Aungerville de Bury, Philobïblon (édit. Thomas, Londres, 1988, chap. îV, p. 36 et 37). Les plaintes que l'auteur fait proférer aux livres contiennent entre autres ces passages : « per pravos compilatores, translatores et transformatores nova nobis auctorum nomina imponuntur... Et qui nuper nascebamur in Anglia cras Parisius renascemur et inde delati Bononiam Italicam sortiemur originem. »
sévère de Vlnstitutio divinarum litterarum ^. Les copistes de métier savaient très bien que les manuscrits qui portaient un nom fort connu, Augustin, Anselme, Hugues de Saint- Victor, Albert le Grand, frère Bonaventure, frère Thomas d'Aquin, se lisaient plus volontiers et se vendaient plus facilement que les manuscrits d'auteurs inconnus ou peu célèbres.
Les amateurs favorisaient d'ailleurs, le plus souvent, — car il y avait de rares exceptions, — ces fausses attributions et contribuaient à les propager. Ils avaient payé cher la soi-disant copie de l'œuvre d'un grand homme : leur foi à l'authenticité de leur emplette était proportionnée au poids des deniers dont ils avaient allégé leur bourse. Allez essayer de convaincre un collectionneur d'autographes de Voltaire ou de Bossuet, que ses trésors ne sont que des copies et non des originaux, ou qu'il n'a déniché que des faux.
De plus, les copistes et les amateurs n'étaient pas les seuls qui s'occupassent du genre littéraire dont il est ici question. Il y avait aussi l'esprit de corps dans les ordres religieux et dans les groupes divers, qui poussait trop souvent à grossir l'héritage littéraire d'un confrère ou d'une communauté. Albert de Saxe fut une des célébrités du clergé séculier à la fin du xiyfi siècle. Cela n'empêcha pas les premiers éditeurs de ses œuvres, chacun suivant la couleur de l'habit qu'il portait luimême, de faire imprimer qu'Albert de Saxe avait appartenu à l'ordre des Frères-Prêcheurs, des Frères- Mineurs ou des Ermites de Saint-Augustin ^. L'on connaît le subterfuge employé vers la fin du xii® siècle pour faire attribuer à Gérard Ithier, de l'ordre de Grandmont, au détriment des Victorins, le De instructione novitiorum de Hugues de Saint- Victor ; Hauréau lui aussi s'y était laissé prendre ^.
* Cassiodorb. De inttitutione divinarum litterarum, chap. VIII (PL, LXX, 119, D); voir J. dh Ghellinck, Un évêque bibliophile au XIV" siècle, dans la Revue d' histoire ecclésiastique, t. XVIII, 1922. p. 306-308.
* G. Heioingsfelder, Albert von Sachsen, dans les Beitrâge sur Geschichte drr Philosophie des M. A., t. XXII, iii-iv. Munster, 1921, p. 22.
* Voir J. DE Ghellinck, /v<2 table des matières de Hugues de Saint- Victor, dans les Recherches de science retigieiue, t. I, 1910, p. 288
Enfin, il y avait encore les théologiens, les faiseurs d'arguments pro et contra, bâtisseurs de thèses et de théories, en quête « d'autorités ». Les éditeurs de Quaracchi ^, le P. Mandonnet ^ ont donné un large, courageux, louable et nécessaire coup de balai à la littérature apocryphe de saint Bonaventure et de saint Thomas d'Aquin. Il suffit de jeter un coup d'œil sur certains catalogues de librairie pour constater que ces productions parasitaires trouvent, tout aussi bien qu'avant ce coup de balai, des vendeurs et par conséquent des acheteurs. Tel recueil moderne des opuscules de saint Thomas ^, sur douze cent pages, en contient huit cent d'apocryphes. C'est que pour étayer certaines théories qui sont très branlantes et que l'on ne trouve pas suffisamment affirmées dans l'œuvre authentique du docteur de son choix, on cite, on veut pouvoir continuer à citer, ce que les très anciens et très peu honnêtes inventeurs ou partisans de ces théories ont accrédité dans certains milieux, grâce à l'attribution de leurs élucubrations saugrenues à un grand nom. Ne croyons pas que les ergoteurs du moyen âge aient été plus scrupuleux que quelques-uns de nos contemporains sur le choi^ et sur l'exégèse de leurs « autorités ». — Mais, ces réflexions faites pour nous dessiller la vue, venons-en à nos manuscrits, et essayons de comprendre les faits.
1. — Douai, 363 : a Hugonis liber minor de sacramentis. Inc. De fide et spe... Fol. 52 : Eiusdem Didascalicon. » Suivent d'autres œuvres également authentiques de Hugues de Saint- Victor. « Provient d'Anchin, xii^ siècle. »
2. — Douai, 364 : « Hugonis liber minor de sacramentis. De fide et spe... Fol. 50 : Tractatus eiusdem super Lamentationes leremiae. » Suivent d'autres œuvres authentiques du Victorin. « Provient de Marchiennes, xii^ siècle. »
^ S. Bonaventurae opéra omnta, Quaracchi, 1882-1902; voir surtout la préface du t. I, p. 13, et la dissertation du t. X, p. 1-39.
* P. Mandonnet, Des écrits authentiques de S. Thomas d'Aquin, Fribourg (Suisse), 1910.
* jS. Thomae Aquinatis opuscula philosophica et theologica ad usutn studiosae uventutis selecta... a Michaele de Maria, Citta di Castello, 1886, 3 vol. in-S".
Hauréau a cité ces deux manuscrits de Douai en faveur de la paternité victorine de la Somme ^. Pour être tout à fait exact, il eût fallu dire que les manuscrits ne portent pas les mots Sancti Victoris, mais qu'on y lit Hugues, tout court.
De plus, Hauréau ne s'est pas demandé pourquoi les deux copistes des manuscrits 363 et 364 de Douai ajoutent au titre du De sacramentis le mot minor. Nous allons l'expliquer ; et l'on prendra sur le fait comment s'est réalisé pour ces deux manuscrits le passage à la paternité victorine de la Somme.
On aura remarqué que la Somme est intitulée Liber sacramentorum dans le n. 2916 de la Bibliothèque nationale, provenant de Cluny. Dans le manuscrit de l'Arsenal, n. 388, qui provient de Saint- Victor, elle porte le titre De sacramentis Ecclesiae 2. Nous retrouvons ce dernier titre dans les deux manuscrits de Douai, sans le mot Ecclesiae, mais avec le mot minor.
Hugues de Saint- Victor avait écrit deux traités De sacramentis. L'un porte le titre suivant : De sacramentis legis naturalis et scriptae; c'est un mince volume de 24 colonnes dans Migne ^, on le rencontre rarement, et ce n'est pas un ouvrage important. L'autre est très répandu dans les dépôts publics ; il a pour titre De sacramentis christianae fidei; et c'est un gros, un très gros volume : 443 colonnes dans Migne *. Comparé à ce gros volume, le mince De sacramentis est un petit volume, minor.
D'autre part, nous venons de voir qu'à l'Arsenal, n. 388, nous avons la Somme intitulée, elle aussi. De sacramentis. On a ajouté le mot Ecclesiae, sans doute, pour distinguer l'ouvrage des deux De sacramentis de Hugues de Saint- Victor. Or, ce De sacramentis Ecclesiae ou la Somme n'occupe que 108 colonnes dans Migne. Comparée au gros De sacramentis du Victorin, elle aussi est donc un petit volume, minor.
Par où l'on voit que le mot minor, employé pour désigner de
' Les œuvres de Hugues de Saint-Victor, Paris 1886, p. 73- ' Plu* loin. p. 40, on verra qu'un des monuscrits de la Somme, celui de Wurzbourg, mp. th. q. 36, donne aussi à la Somme le titre de De sacramentis. • PL, CLXXVI, 17.42.
quel De sacramentis on parlait, était équivoque. Cette épithète pouvait convenir et au mince De sacramentis, et à notre Somme, appelée, elle aussi. De sacramentis.
La bibliothèque de Douai possède beaucoup de bons manuscrits, apparentés entre eux, semble-t-il, qui proviennent des abbayes bénédictines de Marchiennes et d'Anchin. Chacune de ces abbayes se fit ou s'acheta, au xil^ siècle, une collection des œuvres de Hugues de Saint- Victor. Ces collections forment aujourd'hui les numéros 359 à 366 de Douai. Ni l'une ni l'autre ne paraissent dépendre du recueil de l'abbé Gilduin, soit pour leur contenu, soit pour l'ordre dans lequel les ouvrages sont reproduits. Elles sont très soignées au point de vue matériel : titres en rouge ou en vert, grandes initiales en or sur fond bleu, avec enroulements, etc. Au point de vue critique, elles contiennent toutes deux (n. 360 et 361) au moins un apocryphe, De lihero arbitrio, qui sûrement n'est pas du Victorin i. Les deux collections renferment une copie du gros De sacramentis, celle d'Anchin en un volume (n. 361), celle de Marchiennes en deux (n. 362).
La copie du gros De sacramentis achevée, nos deux copistes auront mis la main sur un exemplaire de la Somme, intitulé De sacramentis. Pour distinguer cet ouvrage du précédent, ils ont ajouté au titre le mot minor : « Liber minor de sacramentis », mais sans rien modifier à l'attribution que donnait leur original : « Hugo ».
Probablement, ces copistes savaient que Hugues de Saint- Victor avait aussi écrit un mince De sacramentis. Se trouvant en face d'un petit De sacramentis qu'ils copiaient, ils auront conclu que l'objet de leur présent travail était du même Hugues le Victorin. Cette conclusion devait d'autant plus facilement leur venir à l'esprit que les ressemblances entre la Somme et le gros De sacramentis sont nombreuses et très apparentes; et, en faisant leur travail, ils avaient tout le loisir de les remarquer. Il n'y a
^ Sur cet opuscule, qui n'est pas de Hugues de Saint- Victor, voir Geyer, Die Sententiae divinitatis , dans les Beitrâge zur Geschichte der Philosophie des M. ^.,t. VII,ii-iii, Munster, 1909, p. 30; Geyer a étudié le n.360 de Douai.
donc rien d'étonnant à ce que, leur copie de la Somme finie, ils aient bravement écrit l'un son Eiusdem Didascalicon, l'autre son Eiusdem super Lamentationes . Et voilà pour des siècles la Somme devenue l'œuvre du Victorin !
Quoi qu'il en soit de ces conjectures, dont la simplicité fait toute la valeur, il semble, tout bien pesé, que les manuscrits n. 363 et n. 364 de Douai ne nous donnent en faveur de l'origine victorine de la Somme que l'opinion, fondée sur une méprise, de deux copistes. Leur témoignage est nécessairement plus tardif que celui des originaux qu'ils reproduisaient; et ces manuscrits plus anciens n'attribuaient pas la Somme à Hugues de Saint- Victor, mais à Hugues, tout court. Nous sommes donc autorisés, si nous ne regardons pas la main de nos copistes écrivant leur Eiusdem, mais bien, par-dessus leur épaule, la pièce qu'ils relevaient, à ranger les deux manuscrits de Douai parmi les bons témoins de la leçon « Hugues », sans plus.
3. — Le manuscrit de Munich, cité plus haut, le clm. 141 60, qui provient de Prufening, donne à la Somme le nom de Sententiae. Nous allons retrouver ce titre sous la plume d'un copiste du monastère des Prémontrés de Bonne-Espérance, dans l'ancien diocèse de Cambrai ; et nous allons pouvoir observer à nouveau le mécanisme du passage à la paternité victorine.
L. Delisle décrit ainsi ce manuscrit, n. 1397 des Nouvelles acquisitions latines: « Fol. i. Incipit prologus in Didascalicon magistri Hugonis... Fol. 23. Incipiunt capitula in libro Sententiarum eiusdem. Fol. 24. Incipit liber Sententiarum magistri H.theologi. De fide et spe quae in nobis sunt... Seconde moitié du xii^ siècle ^. »
Delisle ajoute qu'une note placée par le copiste en tête du manuscrit, «semble prouver» que le volume a été exécuté pour l'abbaye de Bonne-Espérance, du vivant de l'abbé Philippe de Harvengt, c'est à dire entre 1155 et 1182. Si l'on pouvait prouver que cette copie fut faite au début de l'administration abba-
* L. Delislb Manutcritt français et latins des nouvelles acquisitions de iSy;^ 4 /J9/,Pam, 1891, t. I p. 316.
tiale de Philippe, nous aurions là un exemplaire de la Somme contemporain de celui de Munich-Prufening, qui existait déjà en II 58. Mais cette preuve est impossible à faire; et le manuscrit 1397 a tout aussi bien pu être écrit vers 11 80 que vers 1155. Ce qui nous intéresse plus que ces dates incertaines, c'est qu'évidemment le copiste de Bonne-Espérance croyait à l'attribution victorine de la Somme ^ puisque, — comme celui de Douai, n. 363, — il l'attribue à l'auteur du Didascalicon. Mais le manuscrit qu'il avait sous les yeux attribuait l'ouvrage simplement à « mag, H. theologi ». Pour ce copiste, cela ne pouvait désigner que le théologien Hugues de Saint- Victor, le seul être de ce nom et de cette profession dont la réputation eût franchi le seuil de son cloître et forcé la porte de son scriptorium.
L'état de la tradition manuscrite que nous venons de constater dans les trois manuscrits de Bonne-Espérance, de Marchiennes et d'Anchin, explique très simplement l'attribution de la Somme à Hugues de Saint- Victor que l'on rencontre après II 55 chez quelques écrivains du xii® siècle.
Ces écrivains sont étrangers à la France ou ont vécu en pays lointain. Le premier est un italien, dont le recueil canonique a été édité par Thaner^, à la suite de la Summa de maître Roland (Alexandre III). Dans ce recueil, écrit entre 1155 et 1179, une solution d'un cas de conscience est empruntée à la Sommes et celle-ci est attribuée à Hugues de Saint- Victor : « Magister ergo Hugo beatae recordationis videtur in contrarium allegare. » L'auteur anonyme se trompe; car au moment où il écrivait, l'auteur de la Somme vivait encore.
Il y eut en Allemagne, au xii® siècle, deux frères, Gerhoch et Arno de Reichersberg, grands adversaires de la théologie scolastique, pourfendeurs d'hérésie, dons Quichotes d'orthodoxie et, — ce qui n'est pas très rare, — en même temps sentant euxmêmes très fort le fagot. Entre 1162 et 1169, le plus jeune de ces deux frères, Arno, écrivit son Apologeticus adversus Fol-
^ Die Summa magistri Rolandi, Innsbruck, 1874, p. 274 : Incerti Auctoris quaestiones.Cfr GiKTL, Die SentenzenRolands, Frihourg.iSgi, préface, p. xxx.
marum ^. Pour établir leur fantastique christologie, les deux frères s'étaient appuyés sur les œuvres de Hugues de Saint- Victor, et notamment ils s'étaient servis de la doctrine malheureuse du Victorin sur la science du Christ. Or, dans son Apologetictis ^ Arno à qui la Somme est parvenue sous le nom de « Hugues », remarque avec terreur que dans cet ouvrage qu'il croit être du Victorin, son Hugues, « noster Hugo, vir illustris », adoucit les formules victorines sur la science du Christ : « Dixit enim, aliud esse sapientia sapere, aliud sapientiam esse, dans intelligi velle se dicere, Christi animam sapientia quidem sapere, sed sapientiam non esse : quod dure nostrae pusillitati dictum videtur 2. » Bien plus, Arno remarque que la Somme dit aussi que le Christ, en tant qu'homme, n'est pas Fils de Dieu : « Aliud quoque inter multa clare dicta circa principium Sententiarum Novi Testamenti ^ dixit, quod utinam non dixisset, Christum videlicet, in eo quod homo est, Filium Dei non esse. » Arno est stupéfait qu'une formule aussi équivoque ait été employée par Hugues de Saint- Victor ; et il remarque à bon droit que cette formule est la négation de toute la christologie du Victorin. Aussi s'applique-t-il à interpréter, à expliquer, à excuser cet homme de si grande érudition. Mais il ne lui vient pas à la pensée de se demander si l'ouvrage qu'il examine est authentique : évidemment, Arno de Reichersberg ne connaît au monde qu'un « maître Hugues », celui de Saint- Victor. Comme la Somme porte ce nom dans le manuscrit qu'il a sous les yeux, il traduit inconsciemment cette attribution par « Hugues de Saint- Victor », comme nous avons vu le faire de nos jours encore Hauréau, Denifle et Grabmann. La seule différence entre le procédé d'Arno et celui de ces érudits, c'est qu'il avait noté
* Arno von Reichersberg, Apologeticus advenus Folmarum, édit. Weichert, Leipzig, 1888.
* Arno, Apologeticus, p. 97-98; voir aussi p. 75. Le passage de la Somme sur la filiation divine du Christ qui choque Arno, se trouve tract. I, 18 (PL, CLXXVI, 76, CD).
* Haenel iiignale un manuscrit de Bâle, B, II, 18 : « Hugonis de S. Victore Sentcntiae de Sacramentis Novi Testamenti ab incarnatione Verbi usque ad Oonsummationem saeculi », dans Mignr, Dictionnaire des manuscrits, t. II, 1568.
entre la Somme et les œuvres du Victorin des divergences doctrinales de grande importance, qui ont échappé, — faute sans doute d'entraînement scolastique, — à plusieurs de nos contemporains, plus chartistes que théologiens.
Le troisième et dernier auteur du xii® siècle qui parle de la Somme et l'attribue expressément à Hugues de Saint- Victor, est l'auteur anonyme du Liber de vera philosophia. Cet écrivain semble n'avoir pas été comme les précédents un étranger; il était probablement du midi de la France, mais il avait vécu longtemps outre mer, en Palestine.
Le Liber de vera philosophia est un pamphlet virulent, qui fut écrit par un chaud partisan de Gilbert de la Porrée peu après l'an 1179. Il a été découvert dans le manuscrit n. 290 de Grenoble par M. Paul Fournier * qui l'a signalé dès 1886. M. P. Fournier l'attribuait alors à Joachim de Flore, et y voyait la preuve que la Somme est du Victorin et qu'elle est antérieure à son De sacramentis christianae fidei ^. Depuis, il a renoncé à l'attribution du pamphlet à Joachim de Flore ^, mais il semble rester convaincu, sinon de l'antériorité de la Somme, du moins de la légitimité de l'attribution de l'œuvre au Victorin.
Il est vraiment surprenant que cet érudit de grande valeur n'ait pas remarqué que l'anonyme de Grenoble se contredit grossièrement, et que, par conséquent, son témoignage en faveur de l'origine victorine de la Somme ne mérite aucune créance. En effet, l'anonyme dit explicitement que les objections soulevées contre les doctrines de Gilbert de la Porrée ne datent que du concile de Reims, en 1148 : «ex quo ceperunt hujusmodi novitates crebrescere *. » Et ailleurs, il nous énumère toutes ces nouveautés, et prétend les trouver dans une œuvre qui, pour être du Victorin, doit remonter à l'an 1140 au moins, et qui, — au dire du même anonyme, — doit avoir été écrite longtemps
^ Un adversaire inconnu de Pierre Lombard, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, t. XLVII, i886, p. 410.
* Une preuve de l'authenticité de la « Somme des Sentences » attribuée à Hugues de Saint-Victor, dans les Annales de l'Université de Grenoble, t. X, 1898, p. 173.
* Etudes sur Joachim de Flore et ses doctrines, Paris, 1909, p. 100.
* Ibid., p. 75.
avant cette date. La contradiction est palpable. Il faut choisir. Si vraiment ce n'est qu'à partir du temps du concile de Reims que les doctrines anti-porrétaines ont été formulées, — et tout ce que nous savons par ailleurs du xii^ siècle confirme ce fait et cette date, — ni Hugues de Saint- Victor, ni aucun autre, n'a pu écrire la Somme dix ou quinze ans plus tôt. C'est un axiome de droit : Nemo gratis mendax. Et, dans l'espèce, il n'est pas très difiîcile de découvrir pourquoi l'anonyme de Grenoble, sans nommer par son nom Hugues de Saint- Victor, lui attribue la Somme.
L'auteur anonyme du Liber de vera philosophia attaque en gros Guillaume de Couches, Abélard, saint Bernard, puis en détail les adversaires de Gilbert de la Porrée, dont il partage les théories sur la Trinité. Il attribue sans hésitation notre Somme et le gros De sacramentis, a magnum volumen... de sacramentis », au même auteur, qu'il ne nomme d'ailleurs pas. En d'autres termes, il fait la même confusion et commet la même méprise que les trois copistes dont nous venons de parler.
Mais, de plus, cet anonyme a des doctrines à démolir et des théories à défendre. Il trouve dans le petit De sacramentis seize propositions, — dont plusieurs sur la. Trinité, — qu'il juge pestilentielles ^; elles sont la négation radicale de tout le système trinitaire des Porrétains, qui est le sien. Le voilà, certes, dans un grand embarras : l'autorité du Victorin, qui est grande, serait donc contre Gilbert, et en faveur de la partie adverse. Il lui faut prouver qu'il n'en est rien, et tirer à soi le grand homme de Saint- Victor.
Pour attaquer ou pour se défendre, on fait flèche de tout bois. C'est là une vérité d'expérience, plus ancienne, semble-t-il, que l'âge de la pierre taillée; et il faut en tenir compte, si l'on ne veut pas être dupes d'attributions étranges que l'on rencontre parfois chez les polémistes du moyen âge. « L'autorité >• était l'arme par excellence; on connaissait plus d'un tour pour se procurer cette massue ou pour en détourner les coups.
* FouRNiCR, Études sur Joachim de Flore, Pari», 1909, p. 68,
A peu près à l'époque où s'écrivait le Liber de vera philosophia, un autre pamphlétaire, Gautier, prieur de Saint- Victor compilait, un peu au hasard de ses lectures, son écrit Contra quatuor labyrinthos Franciae, c'est à dire contre Abélard, Gilbert de la Porrée, Pierre le Lombard et son disciple Pierre de Poitiers. Un jour les Sententiae divinitatis y qu'a éditées Geyer et qui sont de l'école de Gilbert, lui tombent sous la main ; il y trouve cent abominations. Il a besoin d'une « autorité » pour mettre ce livre au pilori. Tout le monde savait que les écrits d 'Abélard avaient été proscrits par Innocent II. Gautier a sa massue : les Sententiae divinitatis, dit-il, sont l'œuvre d' Abélard; puis C3tte énormité lui paraissant tout de même un peu colossale, il ajoute : ou bien on les a extraites de ses œuvres. Donc elles sont condamnées par le pape ^. Or, Gautier savait très bien que les Sententiae divinitatis n'étaient pas d' Abélard; il savait parfaitement que cet ouvrage n'avait pas pu être visé par Innocent II, puisqu'il y est question de la condamnation d 'Abélard par ce pape ; Gautier savait aussi à merveille que les Sententiae ne reproduisaient pas la doctrine d' Abélard, mais bien, avec quelques modifications, celle de Gilbert de la Porrée : les notes marginales de son manuscrit prouvent que ce dernier point ne lui échappait pas. Mai*' s'il eût préféré à la rumeur qui, dit-il, attribuait les Sententiae à Pierre Abélard ou à ses partisans, l'évidence personnelle, qu'il avait sous les yeux, de la fausseté de cette rumeur, il eût perdu le coup de massue qu'était son argument d'autorité pontificale.
L'anonyme du Liber de vera philosophia, s'il n'est pas plus honnête, est plus ingénieux. Il ne nous dit pas s'il croit de bonne foi à la paternité victorine de la Somme, ou s'il a quelques doutes à ce sujet. C'est qu'il a trouvé un biais tel que si, par malechance, la Somme n'était pas du Victorin, cela l'ennuierait énormément. Il a besoin pour le triomphe de ses idées que la Somme soit sortie de la plume du grand, du saint homme de Hugues le Victorin.
* Gautier de Saint- Victor, Contra quatuor labyrinthos Franciae, lib. II, dans l'édition des Sententiae divinitatis publiée par Geyer, au t. VII, ii-iii, des Beitrâge zur Gesch. der Philos., Munster, 1909, p, 175.
Cet homme, dit-il, dont les écrits ont fait tant de bien, multa bona scribendo factens, a enseigné, il est vrai, seize propositions pestilentielles. Mais c'était dans un ouvrage de jeunesse. Et, dans le prologue de son gros livre De sacramentis, il a eu soin de se rétracter; et, dans tout ce gros volume, il n'a pas répété un seul mot de toutes ces sottises, in quo nihil horum scripsit ^. Ces deux affirmations ne sont exactes que par à peu près. Le dit prologue parle plutôt de retouches littéraires et de détail que de rétractations doctrinales; et l'abbé G. Robert a eu la patience de vérifier que des seize propositions que l'anonyme extrait de la Somme, cinq se retrouvent dans le traité De sacramentis du Victorin 2. Mais l'anonyme n'y regarde pas de si près, et pour cause. Il tient la conclusion qu'il ne formule pas, mais qui s'impose à l'esprit du lecteur. Et donc le grand Victorin est un Porrétain, très bon teint, puisque dans son dernier ouvrage il a renié formules et principes, qui servent à contredire et à réfuter Gilbert de la Porrée ^.
Cette conséquence inattendue suivait rigoureusement des prémisses. On a, je viens de le dire, compté que cinq des seize propositions extraites de la Somme se rencontrent, au moins quant à la substance, chez Hugues de Saint- Victor. Mais il ne semble pas qu'on ait remarqué que ces cinq propositions ou ne se rapportaient pas à la controverse trinitaire soulevée par les Porrétains, ou ne s'y rattachaient que par un fil très ténu. En fait, on ne trouve pas dans Hugues de Saint- Victor les deux propositions extraites de la Somme, contre lesquelles l'anonyme du Liber de vera philosophia fait porter son principal effort. La première était celle-ci : «Quidquid est in Deo, Deus est. » La seconde était: «Si très proprietates vel relationes in Deo sunt,quae non sunt ipsa divina substantia, apparet non fuisse solam ab aeterno divinam substantiam, quae Trinitas est *.» Si ces deux propositions sont vraies, le Porrétanisme est nécessairement faux.
* FouRNiER, Études sur Joachim de Flore, 1909, p. 70.
• Robert, Les écoles etc., p. 223.
• Fourni EH. Études sur Joachim de Flore, p. 70.
* FouRNiER, op. cit., p. 69, 58 et 62.
Si donc le Victorin, comme le dit notre anonyme, les avait reniées, loin d'être un adversaire, il était l'ami de Gilbert; et les Porrétains étaient à l'abri de la massue de son autorité.
Ces histoires, qui, — on le verra plus loin, — m'ont beaucoup aidé à trouver la piste du véritable auteur de la Somme, valaient d'être contées. Elles nous ouvrent, en effet, quelque jour sur les raisons de polémique qui, dans le dernier quart du xii^ siècle, ont sans doute contribué à accréditer la paternité victorine de la Somme. Porrétains et orthodoxes ne pouvaient s'assurer le bénéfice de l'autorité de Hugues de Saint-Victor qu'à la condition d'admettre d'abord qu'il était l'auteur de la Somme, les uns en ajoutant qu'il s'était rétracté, les autres en glosant sur les textes et sur cette prétendue rétractation.
Cependant ce n'est que peu à peu et plus tard que l'accord se fit sur l'attribution de la Somme au Victorin. Les copistes continuèrent à la reproduire, anonyme ou avec le simple nom de Hugues. Jusqu'à ce jour on n'a pas encore découvert un texte des nombreux chroniqueurs du xii® siècle qui en fasse mention. Gautier de Saint- Victor, qui écrivait entre le concile de Tours (1163) et celui de Latran (1179), ne semble pas la connaître, bien qu'elle eût pu lui être utile pour ses attaques contre les « labyrinthes de France. » Bref, l'attribution de la Somme à Hugues de Saint- Victor était vers la fin du xii® siècle si peu communément admise, l'auteur en était si peu connu, qu'il nous reste plusieurs manuscrits qui en font l'œuvre d'un maître, qui n'était pas Victorin et qui ne s'appelait point Hugues.
Huit manuscrits attribuent la « Somme » à maître Odon ou Othon.
Hauréau notait, dès 1886, que les manuscrits n. 3244 de la Bibliothèque nationale, n. 75 d'Alcobaça (Portugal, xiv^ siècle), n. 1264 de Troyes, attribuent la Somme à un certain magister Odo ou Otho^. A cette courte liste, Denifle ajoutait, en 1887,1e
* Les œuvres de Hugues de Saint-Victor, p. 70.
manuscrit de la Bibliothèque Royale de Bruxelles, n. 679-681, où on lit : « Sententiae magistri Othonis, ex dictis magistri Hugonis ^. » En 1909, Anders ajoutait le manuscrit n. 533 de Rouen, où il a lu en marge de longs extraits de la Somme, qui coudoient des extraits de Hugues le Victorin : « Ex tractatu mag. Othonis iuxta mag\istrurn\ Ans[elmum] et m. H[ugonem] ^. » Cela fait déjà cinq manuscrits donnant le nom de maître Eudes.
En 191 1, Grabmann signalait comme portant le même nom, outre le numéro 1422 de Bruxelles, les numéros 524 et 1487 de Troyes ^. Mais le manuscrit de Bruxelles est le même que celui qu'a vu Denifle *. J'ai eu entre les mains les deux manuscrits de Troyes. Bien que le catalogue in-quarto de Troyes attribue les n. 524 et 1487 à Odon, ou Eudes de Saint-Père à Auxerre, puis à Eudes de Châteauroux, ce n'est là qu'une conjecture du bibliothécaire, dont il n'y a pas de trace, — à ma connaissance, — dans le texte du manuscrit.
Enfin, un manuscrit d'Olmutz, le n. 203, de la Bibliothèque d'Études (Studijni Knihovna), qui remonte, semble-t-il, au XII® siècle, mentionne aussi le nom d'Othon, mais il fait de l'auteur un évêque de Lucques : « Incipiunt capita librorum sententiarum magistri Ottonis episcopi de Luca ^. » La même mention se rencontre dans deux manuscrits de Wurzbourg, appartenant au xii® siècle et qu'a récemment signalés F. Gillmann; ce sont les manuscrits mp. th. q. 62 et mp. th. q. 36, qui intitulent la Somme de façon différente ; l'un porte : « Incipiunt sententiae Ottonis episcopi de Luca civitate », l'autre : « Incipit opus Ottonis episcopi Lucensis de Sacramentis. »
Nous avons donc cinq manuscrits de la Somme qui l'attri-
* Archivfûr Literatur..., t. III, p. 637.
* Article cité du Katholik, troisième série, t. LXXXIX, 1909, p. 117.
* Grabmann, Die Geichichte der scholasHschen Méthode, Fribourg, 191 1, t. II, p. 295, n. 2.
* Le n. 679-681 de l'ancien Inventaire est devenu le n. 1422 du Catalogue', voir J. Van den Ghbyn, Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque Royale, Bruxelles, 1902, t. II, p. 337.
' Nous devons des remerciements spéciaux à l'obligeance du Bibliothécaire d'Olmutz, M. Bryhat, auquel nous devons par l'intermédiaire du P. de Ghellinck, ces précieux renseignements.
buent à un certain Odo ou Otho. Trois autres manuscrits, celui d'Olmutz et ceux de Wurzbourg récemment signalés, spécifient que l'auteur de la Somme est un Othon, évêque de Lucques. Hauréau ^, Denifle * et Grabmann ' s'accordent à ne reconnaître aucune valeur au témoignage des cinq premiers manuscrits. Nonobstant, quelques érudits, émus d'une part de l'impossibilité où l'on se trouve, depuis l'article de Portalié sur Abélard, d'admettre la paternité victorine, et ne connaissant d'autre part au xii® siècle d'autre Hugues que celui de Saint- Victor, inclinent, — timidement il est vrai, — à faire crédit à ces cinq manuscrits. De ce nombre sont Anders *et G. Robert *. Enfin, la découverte récente des manuscrits de Wurzbourg a décidé F. Gillmann à se poser la question : « Bischof Otto von Lucca Verfasser der Summa Sententiarum * ? ». D'après ces derniers auteurs, un certain Eudes, ou Odon, ou Othon, aurait extrait la Somme des écrits de Hugues de Saint- Victor ; les copistes auraient fréquemment inscrit le nom du Victorin en tête de ces extraits; les faiseurs de gloses marginales auraient accepté cette attribution ; tout le monde ou à peu près s'y serait trompé. Seuls, huit manuscrits subsisteraient, comme authentiques témoins de la vérité.
A considérer les choses dans l'abstrait, tout cela est parfaitement possible; et il serait facile de fournir des exemples de pareilles suppositions; deux au moins des apocryphes de saint Thomas d'Aquin, œuvres de Thomas anglicuSy — devenu depuis Thomas angelicus'', — que j'ai vus à Florence, sont dans ce cas. Mais, en fait, qu'en est-il?
^ Les œuvres de Hu/^es de Saint-Victor, Paris, 1886, p. 70.
* Article cité de VArckivfûr Literatur und KirchengescMchte des Mittelalters, t. III, 1887, p. 637.
' Geschichte der scholastischen Méthode, t. II, p. 295.
* Article cité Der Katholik, t. XLIX, 1909, p. 116-117.
* Les écoles, p. 236.
* Titre de l'article de Gillmann paru dans Der Katholik, quatrième série, t. XIX, 1917, p. 214-216.
' Voir les Prolégomènes de P. Callyus au De covsolatiore philosophiae de Boèce, reproduits dans PL, LXIII, 551, B.
Nous sommes en présence de deux groupes d'érudits. D'un côté Hauréau, Denifle, Grabmann; de l'autre Anders, Robert. Les deux groupes s'accordent à poser ainsi la question : « Le Victorin ou Eudes ? » Comme le premier groupe se croit sûr par ailleurs de la paternité victorine, « à cause du témoignage explicite du plus grand nombre et des meilleurs manuscrits », la leçon Eudes ne lui paraît mériter aucune créance. Mais le second groupe est non moins convaincu que la leçon Hugues est une absurdité, « à cause des différences de style, de méthode et de doctrine », et par suite les manuscrits qui portent le nom d'Eudes sont seuls dignes de confiance. Qui nous sortira de cet embarras ?
Le malheur de tous ces semblants de raisonnements, c'est que d'un côté ils ressemblent trop et que, de l'autre, ils ne ressemblent pas assez aux classiques « Discours et conclusion » du chien raisonneur, dont parle Montaigne. Cet animal, « à la queste de son maître, se rencontre en un carrefour à trois chemins; il va essayant un chemin après l'autre, et après s'être assuré des deux, et n'y avoir trouvé la trace de ce qu'il cherche, s'élance dans le troisième sans marchander..., il ne se sert plus de son sentiment au troisième chemin, ni ne le sonde plus, ainsi s'y laisse emporter ^. » Cette bête, remarque plaisamment Montaigne, fait « la suffisante énumération des parties »; et c'est en quoi nos deux groupes d'érudits ne lui ressemblent pas assez. Ils font bien une disjonction à deux membres : « Ou le Victorin, ou Eudes »; mais à s'en tenir strictement à la tradition manuscrite à laquelle, faute d'autres témoignages, tous font appel, c'est une disjonction à trois membres qu'il faut faire : « Ou Hugues [de Saint- Victor], ou Hugues [qui n'est pas de Saint-Victor], ou un certain Eudes ». Par ailleurs, les procédés de nos érudits rappellent trop la démarche du chien, qui se laisse emporter sur la piste que, sans marchander, il conclut ( ?) être la bonne. Hauréau et son groupe « ne se sert plus de son sentiment » en face de la paternité victorine ; le second groupe à son tour accepte Eudes « sans le sonder ».
* L$t estais, lib. II, chap. xii, Bordeaux, 1909, t II, p. 173.
Il faut donc examiner de près ce que vaut le témoignage de nos huit manuscrits en faveur d'Eudes. Dans les romans policiers de Conan Doyle, ce sont les circonstances les plus insignifiantes qui, prises comme indices, servent à former la conjecture dont la vérification amène à la vérité. La méthode est amusante, elle peut réussir. Étudions donc un peu nos manuscrits.
D'abord, leur âge? Ils sont du consentement commun plus récents, presque tous, que ceux qui donnent le nom de Hugues, tout court. Leur provenance ? Le P. de Ghellinck a noté « la présence si fréquente » de la Somme « dans les bibliothèques des monastères cisterciens », où l'on sait que la règle ne favorisait pas beaucoup l'étude 1. Or, il se trouve que trois de nos huit manuscrits dont la provenance m'est connue, sont d'origine cistercienne : 75 d'Alcobaça, 1264 de Troyes, qui provient de Clairvaux où il voisinait avec d'autres exemplaires anonymes de la même Somme, et l'un des manuscrits de Wurzbourg provenant d'Ebrach. D'un autre côté, la plupart des manuscrits de la Somme, qu'ils soient anonymes ou portant le nom de Hugues, renferment pour suppléer au traité du mariage que l'auteur de la Somme n'a pas écrit, un De matrimonio qui est de Gautier de Mortagne; d'autres manuscrits, en moindre nombre, empruntent ce qu'ils contiennent sur l'ordre à Yves de Chartres. Le même P. de Ghellinck donne une liste de ces manuscrits ^, à laquelle on peut ajouter le n. 265 de l'Arsenal. Et si l'on tient compte du n. 203 d'Olmutz mentionné plus haut, il se trouve que cette liste comprend quatre des manuscrits qui portent le nom d'Eudes : Bibliothèque nationale, 3244; Troyes, 1264; Bruxelles, 1422.
^ Le mouvement théologique au XII^ siècle. Paris, 1914, p. 121.
* Ibid., p. 118. Voici cette liste : «Par exemple, ms. de la Bibliothèque de l'Université de Gand, 560 (252), fol. loo'^', et de la Bibliothèque Royale de Bruxelles, 679-681, fol. 69"^ [actuellement n. 1422]; Admont, 683 (autre traité que celui de Gautier), etc. ; Erlangen^ 238, fol. 47''-Si'' (voir aussi fol. 81^-89''); Paris, Bibliothèque nationale, lat. 3244; Troyes, 1264, fol. 224, etc. » Voir aussi Grabmann, Geschichte, t. II, p. 300, n. i ; Gillmann (art. cité du Katholik, p. 215 et 216, notes), corrige et complète les indications de Grabmann sur le manuscrit d'Erlangen et examine leurs relations avec ceux de Wurzbourg.
Raisonnons sur ces indices. La Somme se trouvait fréquemment dans les monastères cisterciens. S'il n'y avait rien de plus, ce fait pourrait s'expliquer de bien des façons. Par exemple, par des raisons doctrinales : les doctrines de la grâce dans la Somme sont certainement plus augustiniennes, je veux dire plus suaves, que dans d'autres écrits du Xli® siècle. Par des raisons d'ordre pédagogique et pratique : la Somme était courte, et plus émondée, plus simple que par exemple les Sentences de Pierre le Lombard. Ou tout simplement, par cette chance que beaucoup d'élèves de l'auteur de la Somme seraient devenus Cisterciens et auraient apporté au couvent leurs cahiers d'étudiants, — c'est ainsi que s'explique la présence simultanée par toute l'Europe des manuscrits des traités attribués à Anselme de Laon ; — c'est encore ainsi que Guillaume de Saint- Thierry connut les écrits de Guillaume de Conches ^.
Mais il y a plus ; la Somme chez les Cisterciens se trouve avec deux particularités : souvent on l'attribue à Eudes, souvent elle n'est pas suivie du traité du mariage de Gautier de Mortagne. Le hasard n'explique pas grand chose; il est plus conforme aux probabilités qu'il y ait une raison de ces particularités. Cherchons donc du côté cistercien. Si nous découvrons pourquoi les exemplaires cisterciens de la Somme l'attribuent à « maître Eudes », nous serons fixés sur la créance que mérite, ou ne mérite pas, cette attribution.
Hauréau, en 1876, insinuait que si la Somme est attribuée à Eudes par quelques manuscrits, c'est que maître Eudes de Soissons, auteur de Quaestiones qui nous restent, abbé cistercien d'Ourscamp, puis évêque de Tusculum, « tenait une place très honorable parmi les théologiens du xii® siècle ^. » Naturellement, puisqu'on ne prête qu'aux riches, on lui aurait attribué la Somme. Mais Hauréau ne s'arrêtait pas à cette conjecture, faite en passant; et, en 1886, dans la seconde édition de ses Œuvres de Hugues de Saint- Victor, il ne la reprenait pas. L'année
' De erroribus Guillelmi de Conchis (PL, CLXXX, 333, B). • Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale, Paris, 1876, t. XXIV, II, p. 325.
suivante, Denifle emboîtait le pas, et dans une phrase qui ne fait pas disparaître son embarras, il se contentait de ce verdict : « Ich will keinen Werth darauf legen, das die Schrift [la Sommé] in einigen Hss. einem Magister Otto zugeschrieben ist ^. » C'est tout, et c'est vraiment très peu. Ce peu suffit à Grabmann, qui écrit cette phrase à double sens : « An die Autorschaft eines Magisters Otto ist nach Denifle nicht zu denken *. »
Cela n'empêche pas qu'il reste un fait à étudier : il y a plus de manuscrits pour la leçon Odo que nous n'avons d'anciens témoins pour la leçon Hugo; et le problème de l'origine de la Somme ne sera pas résolu, avant que ce fait ne soit expliqué.
Écartons d'abord du débat les trois manuscrits de Wurzbourg et d'Olmutz, récemment signalés ou découverts, qui attribuent la Somme à « Otto, episcopus de Lucca ». Il n'y a eu, au XII® siècle, sur le siège de Lucques qu'un seul titulaire qui ait porté le nom d'Othon, et il était mort en 1146 *; or, nous le verrons plus loin, en 1146 la Somme n'était pas encore écrite. Mais ce serait contraire à la saine méthode, que de demander au lecteur de nous faire crédit pour la preuve de cette affirmation jusqu'à la fin de notre volume; et pour donner toute sa valeur à la preuve de critique interne, il faut d'abord déblayer le terrain des critères externes.
Dans l'état actuel de l'Europe, il serait difficile de faire ici ou sur place une étude définitive des trois manuscrits de Bavière et de Tchéco-Slovaquie ; une étude des relations qui unissent ces trois documents, réduirait probablement à la valeur d'un seul ces trois témoignages et, par la lumière qu'elle jetterait sur leur provenance et peut-être sur leur rapports avec la patrie de cet Othon, nous donnerait l'explication de cette attribution. Nous ne pouvons songer actuellement à pareille étude, ni vérifier jusqu'où l'écriture de la suscription est identique ou contemporaine à celle du texte que, pour le plus ancien des trois manuscrits, un connaisseur tel que M. Chroust place
^ Article cité de VArchivf. Literatur, t. III, p. 637.
* Geschichte, etc., t. II, p. 295.
' Gams, Séries episcoporum, Ratisbonne, 1873, p. 740.
dans la seconde moitié du xii® siècle ^. Mais les renseignements que nous fournit la courte notice de Gillmann et l'examen de quelques documents que nous possédons sur Othon de Lucques, sans parler de la teneur même de la suscription, qui est seule à préciser ce que tous les autres témoins laissent dans le vague, nous font croire que cette précision « episcopus de Lucca » est une addition de faussaire, — inconsciente ou intéressée ? — et en tout cas, qu'elle ne mérite aucune créance. Voici pourquoi : ce que nous connaissons des écoles de Paris et de Bologne, par les travaux bien connus de du Boulay, Sarti- Fattorini^, Hauréau, Denifle, Grabmann, etc., ne nous permet pas jusqu'ici de trouver place dans ces milieux pour une activité scolaire quelconque d'un certain maître Othon avant l'année 1137 ou 1138, date de son élévation au siège de Lucques. D'autres centres peuvent, à la rigueur, avoir été le théâtre de son enseignement; mais rien dans la mention des lettres pontificales ^ adressées à Othon de Lucques, depuis Innocent II (1130-1143) jusqu'à Eugène III (1145-1153), ne fait allusion à ses titres ou à ses travaux scientifiques. Il y a plus : l'activité épiscopale d'Othon, d'assez courte durée puisqu'elle ne s'étend pas à huit années complètes *, s'est fortement déployée dans des conflits persistants avec l'archevêché de Pise, dans lesquels dut intervenir le Saint Siège ^ : ce qui s'ajoute à tous les motifs ordinaires, pour faire rejeter hors des limites de sa carrière épiscopale, qui débute en 1138 peut-être en 1137, la compo-
^ Voir la note de Gillmann, article cité du Katholik, p. 214, n. 7. Le plus ancien est celui de Wurzbourg, mp. th. q. 62 {ibid., p. 214).
*Sarti-Fattorini {Dedans Archigymnasii Bononiensis professoribus, Bologne, 1888-96, t. I, p. 397), mentionne un seul maître Odon, mais celui-ci ne paraît qu'à la fin du xn" siècle et au commencement du xiii" siècle.
' Kehr, Regesta Pontificum Romanorum, Itnlia Pontificia, Berlin, 1908, t. III, "• 30. 3»! 32, 33 de Lucques, évêché; n. 84. 89 de léglise S. Fridan; p, 393, 429 et 431. (Cfr PL, CLXXX, 1013 et CLXXIX. 902). L'appel au Pape Innocent II pour un cas de mariage, mentionné dans le Décret de Gratien « nos consulcre voluisti » ne permet pas de rien conclure (can. 10, De parentela, C. XXXV, q. VI ; édit. Frieubero. t. I, p. 1279).
* Gams, Séries episcoporum, Ratisbonne, 1873, p. 740.
• UoHELLi, //a/«Vi Jûcra, Venise (édit. Colbti), 1717. t. I, p. 820 : « diutur- OM... lites exercuiti ; cfr. Kbhr, op. cit., Lucques, n. 30, p. 393.
sition d'un ouvrage théologique. Or, les liens étroits qui unissent la Somme au De sacramentis de Hugues de Saint- Victor, ne permettent pas de placer la rédaction de celle-là avant la rédaction de celui-ci ^, et celui-ci ne date que de la fin de la vie du Victorin 2, qui se termine au début de 1141 : cela semble bien devoir exclure les droits d'Othon de Lucques sur la Somme et rendre non recevable le témoignage particulier des manuscrits de Wurzbourg et d'Olmutz; et on ne peut retenir de l'attribution donnée par ces trois manuscrits que le simple nom d'Othon, qui se trouve, on s'en souvient, dans cinq autres témoins, qui portent « Magister Odo».
Il ne reste donc en présence que deux leçons : «Magister Hugo» et «Magister Odo». Comme, au point de vue de la tradition manuscrite, ces deux leçons sont de valeur égale, nous sommes, pour choisir, dans la pénible situation de l'âne de Buridan.
Dans de telles conditions, pour qu'une des deux leçons opposées soit jugée vraie et puisse prévaloir, il est nécessaire que l'autre soit annulée. Il nous faut donc essayer de montrer que seule la leçon «Magister Hugo» est la bonne; et il n'y a d'autre moyen d'y réussir que de découvrir comment et pourquoi s'est produite au xii® siècle la leçon fautive «Magister Odo».
Plusieurs érudits ont essayé d'identifier le maître Eudes de nos manuscrits. Ne parlons pas d'Eudes de Châteauroux, mis en avant par Daunou ^ : comment eût-il fait la Somme, puisqu'il n'était pas né en 1158, au moment où le bibliothécaire de Prufening la cataloguait ? On a mis sur les rangs Eudes, abbé de Saint-Père à Auxerre *, et le victorin Eudes, abbé de Sainte- Geneviève ^. Mais ces conjectures reposent uniquement sur le
^ Voir, plus haut, l'introduction, p. 11.
* Voir DE Ghellinck, Le mouvement théologique, 1914, p. 115.
* Histoire littéraire de la France, Paris, 1838, t. XIX, p. 231.
* Cette conjecture est due au rédacteur du catalogue in-quarto des manuscrits de Troyes, Paris, 1855, p. 229, n. 524; l'auteur se rétracte d'ailleurs à la page 1022; cfr p. 519, n. 1264. — Cfr une note d'HAURÉAU dans les Notices et extraits des manuscrits, Paris, 1876, t. XXIV, 11, p. 222.
* Hauréau, en quête d'un « Odo », a imaginé Eudes de Sainte-Geneviève, mais sans admettre la valeur de cette conjecture (Œuvres de Hugues de Saint-
48 LES PLUS ANCIENS MANUSCRITS DE LA a SOMME »
mot Eudes : et c'est un bien mince appui. D'ailleurs, rien ne prouve que ces Eudes aient rien écrit sur la théologie; rien ne prouve qu'ils aient jamais tenu école et porté le titre de « maître » ; et leur attribuer la Somme n'explique en aucune façon pourquoi c'est surtout, et peut-être exclusivement, dans les bibliothèques cisterciennes que l'on trouve cet ouvrage avec le nom de maître Eudes. Il en va tout autrement dans l'hypothèse que l'Eudes qu'ont voulu désigner nos manuscrits est Eudes de Soissons, qui de maître à Paris se fit Cistercien. Les bibliothèques cisterciennes auraient eu beaucoup d'exemplaires de la Somme^ parce qu'à un moment donné on aurait cm qu'elle était l'œuvre d'un membre de l'ordre. N'est-ce pas un fait bien connu des chercheurs que nulle part, à côté d'œuvres authentiques, on ne trouve autant d'apocryphes de saint Bonaventure ou de saint Thomas d'Aquin, que dans les dépôts publics où ont été versées les archives des grands couvents de Franciscains ou de Frères- Prêcheurs ?
Eudes de Soissons ne fut peut-être pas, à strictement parler, l'élève d'Abélard, ni celui de Jean de Tours. Mais il nous dit qu'il a entendu de ses oreilles, donc à Paris entre 1136 et 1140, Abélard discuter sur la toute-puissance divine, et qu'il tient de Jean de Tours certaine explication d'un point discuté, que ledit Jean avait entendu donner en classe par Anselme de Laon. Mais Eudes fut sûrement l'élève de Pierre le Lombard, et il en resta le disciple fidèle. Vers 11 53, il tenait école à Paris \ En 1162, nous trouvons Eudes, chanoine de Paris, chancelier et « maître » à l'école du chapitre de Notre-Dame, dite école du Cloître. On trouve dans les œuvres de sainte Hildegarde deux lettres traitant des erreurs sur la Trinité de Gilbert de la Porrée, adressées l'une à « maître Eudes de Soissons », l'autre à « Eudes,
Victor, p. 71), — Anders incline à cette identification (art. cité du Katholik, t. LXXXIX, 1909, p. 117), uniquement parce qu'il lui faut un « Odo i ou un < Otko » pour rester fidèle à la tradition manuscrite.
* J'emprunte ce curriculum vitae et ces dates au cardinal Pitra. (Analecta novistima, Tusculum, 1888, t. II, p. ix), complété et corriRé par Hauréau, (Journal des savants, Paris, 1888, p. 357), dont les travaux ont exhumé d'un oubli presque complet U mémoire d'Eudes de Soissons.
maître parisien ^ ». Eudes cessa d'enseigner au plus tard en l'année 1165, après avoir occupé au moins douze ans la chaire de l'école du Cloître, c'est à dire depuis 1153. Renonçant au monde, il se retira dans le cloître, et devint moine blanc ou cistercien. De 1167 à 1170, il fut abbé d'Ourscamp, au diocèse de Noyon.Il était alors en relations avec Alexandre III, Thomas de Cantorbéry; et, bien qu'Hauréau pense le contraire, c'est très probablement à l'abbé Eudes d'Ourscamp, qu'est adressée la lettre CCLXXXIV de Jean de Salisbury 2, qui se trouvait en France depuis l'année 1164. Eudes fut invité, vers 1170, par le pape Alexandre III, à se rendre à Rome. Il obéit, malgré le mauvais état de sa santé; et il devint cardinal et évêque de Tusculum, où il mourut entre l'an 1171 et l'an 1179, on ne sait pas au juste à quelle date.
Il nous reste plusieurs copies d'un travail théologique scolaire qui porte le nom d'Eudes de Soissons. Ce sont des Quaestiones ^ dont quatre exemplaires et un extrait se trouvent à la Bibliothèque nationale sous les nn. 3230, 14807, 14868, 14869 et 17990. Trois de ces manuscrits proviennent de Saint- Victor, l'autre de Saint-Martin des Champs. Les autres exemplaires connus des Quaestiones sont tous de provenance cistercienne : le n. 140 de Troyes vient de Clairvaux; le n. 519 de Cambrai vient d'Ourscamp, dont Eudes fut abbé; le n. 219 de Dijon vient de Citeaux. On voit que les Cisterciens avaient soin de recueillir les écrits de leur confrère, mort cardinal évêque de Tusculum.
Les Quaestiones ont été éditées en grande partie par le cardinal Pitra d'après le n. 3230 de la Bibliothèque nationale, qui est d'ailleurs, au dire d'Hauréau, moins complet que les nn. 14807, 17990 et 14868; et c'est une œuvre comme il nous en reste peu, ou point.
Ce sont des notes prises par un élève durant l'exercice scolaire de la dispute, présidée par maître Eudes. Le début du manuscrit contient ces notes, mises au net, probablement par Eudes luimême : c'est ainsi que, plus tard, plusieurs Quodlibeta nous sont
* Pitra, Analecta sacra, Mont-Cassin, 1882, t. VII, p. 534, 539. •PL, CXCIX, 319.
parvenus sous la double forme de notes d'élève et de rédaction revue par le maître. A partir de la page 98 de l'édition de Pitra (question 288), c'est le texte brut de l'élève ^. Et c'est la seule partie des Quaestiones qui intéresse notre sujet.
L'élève y note les objections proposées, les solutions données par ses camarades, celles qui sont « déterminées » par le maître, magister, magister 0{dd\, magister noster; il y a aussi les instances faites par l'attaquant ou suggérées par le professeur. A tout cela s'entremêlent les réflexions personnelles du tachygraphe, qui sont quelquefois assez révélatrices de son état d'esprit. Grâce à ces notes, nous pouvons, à huit siècles de distance, assister à des « cercles » au xii^ siècle, et constater que les choses y ont moins changé qu'on ne serait porté à l'imaginer.
Maître Eudes, dans les solutions qu'il donne, fait souvent appel à l'autorité de Pierre le Lombard, son maître. Quelquefois il le nomme par son nom et emploie l'imparfait ou le passé défini, ce qui donne à entendre que Pierre le Lombard était déjà mort. Par exemple, p. 187 :
« Magister P[etrus] L[ombardus] non erat in hac sententia... Et nos ergo, dicit Magister, sequentes Magistrum nostrum similiter dicimus. »
Mais le plus souvent Eudes désigne simplement le Lombard par ce titre : Magister noster.
De son côté, le rédacteur de ces notes de cercle désigne lui aussi son professeur par ces mots : magister, magister noster. D'où une certaine ambiguïté dont ce rédacteur a conscience, puisque, pour être clair, il a souvent soin, pour désigner son propre professeur et le distinguer de Pierre le Lombard, le professeur de maître Eudes, d'écrire : magister O[do]\ ou bien il a recours à quelque façon plus nette de noter ce qu'il entend. Par exemple, p. 165 :
« Concedit Magister quod très personae sunt très res et tamen sunt una res, quia Magister suus sic concessit. Sed multum difficile
* AnaUcta novUnma, Paris, 1888, t. II, p. 98-187.
est hoc tueri. Quis enim instabit huic argumento recte : Sunt très, ergo non una sola. »
Rien de plus clair. Maître Eudes enseignait à propos de la Trinité la formule de Pierre le Lombard que le concile de Latran devait approuver en 121 5. Cette formule déplaisait à notre preneur de notes, qui connaissait la chicane dialectique soulevée par les Porrétains, et la croyait insoluble. Il écrit donc, peu respectueusement pour son professeur, qu'ici il ne fait que jurer in verba magistri.
Ailleurs, p. 180, le sténographe, pour désigner Pierre le Lombard, écrit brièvement :
a Magister 0[donis] déterminât illam conclusionem (potentia gignendi Filium est potentia Filii)... sed Magister noster non déterminât eam, nec recipit, immo falsificat. »
Le cardinal Pitra a lu dans ce passage, comme il faut lire presque partout, magister 0[d6\ ; et il s'est trouvé en face d'insurmontables difficultés, dont sa préface fait l'aveu ^. Hauréau avoue lui aussi n'avoir pas réussi à distinguer ce qui est d'Eudes et ce qui est de son élève. « Nous avons, dit-il, perdu notre peine : la confusion est inextricable. Pourquoi donc nous avoir préparé cette torture ? ^ »
Hauréau n'exagère pas. Je ne sais plus combien de fois et à quels longs intervalles j'ai dû étudier de près ces notes, avant de trouver la clef qui, sans grincement aucun, ouvre les difficultés du texte. Au fond, c'est très simple.
Quand c'est Eudes qui parle, Magister ou Magister noster désigne Pierre le Lombard; quand c'est l'élève qui résume ou apprécie, Magister noster désigne maître Eudes. Il n'y a dans les manuscrits aucun signe graphique qui marque où Eudes finit de parler, où le rédacteur commence à rapporter ce qu'il entend : il faut donc, pour s'y reconnaître, ne tenir aucun compte des alinéas et des divisions de l'édition imprimée. Quand il parle, maître Eudes emploie, ut par est, le pluriel majestatif : nos
^ Op. cit., p. XVI.
• Journal des savants, 1888, p. 364.
dicimus; et l'élève qui expose et défend la doctrine emploie lui aussi le même pluriel, ut mos est, comme cela se fait encore de nos jours dans les répétitions et disputes scolastiques : les nos dicimus de l'élève qui défend la thèse, et de celui qui prend les notes, veulent dire : je répète la doctrine de mon professeur, comme c'est, pour le moment, mon rôle. Si l'on a ces remarques présentes à l'esprit, la part du maître et de l'élève sont facilement discernables. Évidemment, la connaissance du sujet et l'habitude des mœurs, incidents et accidents du « cercle », aident aussi à s'y reconnaître.
Faute de quoi, il est facile de tomber dans quelque méprise. Le cardinal Pitra s'y est laissé prendre. A la page 142, maître Eudes parle et expose la question débattue : « Super hoc interrogatus Magister noster a papa Eugenio et consultus ». Ce qui veut dire : « Notre maître [Pierre le Lombard] fut consulté par le pape Eugène III sur cette question ». Pitra s'imagine que dans ce passage c'est l'élève qui a la parole, et il comprend que maître Eudes fut interrogé par le pape Eugène III ^. Cette traduction est un quiproquo ^.
C'est, nous allons le voir, à un vaste quiproquo du même genre qu'est due l'attribution de la Somme à maître Eudes de Soissons. Pour permettre au lecteur de se faire sur le sujet une opinion personnelle, il faut entrer dans le détail des textes.
On trouve dans les QuaestioneSy sur les lèvres d'Eudes, plusieurs renvois aux Sentences de Pierre le Lombard.
Page 139, à propos du sens d'un texte de saint Grégoire :
« Auctoritas illa Gregorii : Omnis ordo Angelorum eius rei censetur nomine, quam plenius possedit in munere, determinata est in Sententiis a Magistro nostro pluribus modis. »
La référence d'Eudes se trouve tout au long, chez Pierre le Lombard '.
* Analecta novitnma, t. II, p. xv et suiv.
* Voir J. DE Ghellinck. Le mouvement théologique du XIÏ" siècle, p. 128, n. 2.
* Lib. II, dist. IX, 3 et 4, dans PL, CXCII, 670; édit. Quaracchi, t. I, p. 347. — Voir Somme, PL, CLXXVI, 86, B.
Page 140, Eudes n'admet pas que les vices soient une qualité de l'âme. Il en dirait volontiers autant des vertus, mais il n'ose pas :
« At non audemus, quoniam obviant Auctoritates, et forte vantas, et Magistri nostri in Sententiis, voluntas. »
Le Lombard ^ traite la question au livre II, dist. xxvii, et il a l'air de laisser le débat ouvert. Mais Eudes sait que l'intention (voluntas) de son maître se trouvait dans cette phrase : « Propterea quidam non inerudite traduni virtutem esse bonam mentis qualitatem. »
Page 166, à propos de la volonté divine :
« Voluntas Dei pluribus modis dicitur ut in Sententiis plene distinctum invenitur. »
La distinction des volontés divines du I«' livre des Sentences^ dist. XLV, est trop classique pour qu'il soit besoin d'insister ^.
Page n6, Eudes fait mention d'une opinion qu'il ne suit pas, mais que mentionne aussi Pierre le Lombard sans d'ailleurs l'admettre :
« Sunt qui dicunt quod voluntas non est peccatum, sed vitium ejus, id est ipsa corruptio qua corrumpitur sicut habetur in Sententiis. »
Pierre le Lombard discute longuement cette question à propos de la définition du péché ^.
Enfin, p. 158, Pierre le Lombard se demande * si les anges méritent encore dans le ciel; il conclut pour l'affirmative par un probabilius, suivi de textes patristiques en sens contraire qu'il laisse à son lecteur le soin d'apprécier. Eudes se pose la même question :
> PL, CXCII, 714 ; édit. Quaracchi, 1. 1, p. 447.— Voir Somme, PL, CXXXVI, 100, A, 114, D.
* PL, CXCII, 643, édit. Quaracchi, 1. 1, p. 271 .—Voir SomTne, PL, CLXXVI, 6S,A.
" Lib. II, dist. XXXV et XXXIX; PL, CXCII, 735 et 746; édit. Quaracchi, t. I, p. 493 et S16. — Voir Somme, PL, CLXXVI, 111-113.
* Lib. II, dist. XI, PL, CXCII, 674; édit. Quaracchi, t I. p. 355. — Voit Somme, PL, CLXXVI, 88, C.
« Utrum adhuc mereantur angeli, necne, dubium esse potest; sed Magister noster reliquit scriptum in Sententiis, quod verisimilius est Angeles adhuc mereri, nihil tamen definite super hoc dixit, sed pro dubio reUquit. »
Telles sont les cinq questions où Eudes de Soissons en appelle au témoignage ou à l'autorité du Lonibard, son professeur.
Mais il se rencontre que ces cinq questions sont également traitées dans la Somme \ en ces cinq passages, la Somme et le texte du Lombard se ressemblent tellement que la parenté littéraire est facilement reconnaissable ; de plus, pour plusieurs de ces questions la Somme et les Sentences du Lombard ont une source commune ou même deux, à savoir le De sacramentis christianae fidei de Hugues de Saint- Victor et les Sentences d'Anselme de Laon ; enfin, à une ou deux légères nuances près, la doctrine de la Somme est identique à celle du Lombard.
Le lecteur devine ce qui a pu, ce qui a dû se passer, et ce qui sans doute est arrivé de fait.
Quelque lecteur attentif des Quaestiones magistri Odonis Siiessionensis aura remarqué qu'elles sont les notes d'un élève, que cet élève y désigne souvent son professeur Eudes par les mots Magister noster; il n'aura pas fait le départ exact des passages où c'est Eudes, et non pas l'élève, qui parle; lisant donc que le Maître a laissé par écrit, dans des Sentences, reliquit scriptum in Sententiis, qu'il a dit, soutenu ceci ou cela dans des Sentences, il aura compris que maître Eudes de Soissons avait écrit des Sentences', et il se sera mis à la recherche de cet ouvrage.
Il ne pouvait pas lui venir à l'esprit de le chercher dans l'œuvre de Pierre le Lombard, soit parce que l'auteur en était trop connu de tout le monde, soit surtout parce que les Quaestiones employaient cette œuvre avec mention nominale de son auteur. Il fallait donc chercher un livre de Sentences, autre que celui du Lombard, dans lequel les cinq questions se trouveraient discutées et résolues dans le même sens que dans les Quaestiones»
La Somme, on s'en souvient, circulait alors souvent anonyme et sous le titre de Sententiae. Notre chercheur la rencontra; il y trouva toutes et chacune des cinq propositions que, victime
d'un quiproquo, il croyait avoir été traitées par Eudes de Soissons, dans un livre de Sentences. Cinq coïncidences textuelles, souvent verbales, toujours doctrinales, le convainquirent, — on l'est souvent à moins, — qu'il avait bien entre les mains l'œuvre cherchée de maître Eudes. Et, de sa plus belle plume, il écrivit en tête de son exemplaire de la Somme : « Sententiae magistri Odonis. » Si ce bibliographe amateur était un copiste de profession, il fit sans doute de bons et nombreux placements de ses écritures, chez les abbés cisterciens du voisinage, à qui il n'avait pas de peine à prouver que la Somme qu'il leur offrait était bien l'œuvre, dont leur illustre confrère le cardinal évêque de Tusculum se disait l'auteur à maintes reprises dans ses Quaestiones. Si cet amateur était lui-même Cistercien, il ne manqua pas de faire part à son entourage de son heureuse trouvaille, qui enrichissait d'une belle unité le catalogue des œuvres théologiques de l'ordre. Et tout le monde fut content.
Nous aussi. Car tout semble s'être passé le plus honnêtement du monde. Quel est le professeur ou le professionnel de critique textuelle, qui oserait lancer je ne dis pas la première pierre, mais le plus léger caillou à celui qui fut victime de si étranges coïncidences ? Mais l'erreur la plus honnête, la plus explicable, n'en reste pas moins ce qu'elle est. Et nous savons maintenant pourquoi il ne faut accorder aucune valeur au fait que cinq ou huit manuscrits attribuent la Somme kmagister Odo. Ce fait n'est que le résultat d'un vaste quiproquo dans l'interprétation des Quaestiones magistri Odonis^ et d'une méprise due, — comme beaucoup d'autres moins anciennes et toutes récentes, — à trop de confiance au petit jeu des rapprochements textuels.
Avant de passer à la cinquième et dernière classe de nos manuscrits, il est bon, pour ne pas avoir à y revenir de placer ici deux remarques.
La première, est qu'à l'époque où les copistes et les glossateurs commencèrent à attribuer explicitement la Somme au Victorin, — ce qui n'eut lieu qu'à partir du dernier quart du XII® siècle, — l'accord sur cette paternité n'existait pas : les cinq manuscrits qui l'attribuent à Eudes de Soissons en sont
la preuve ^. De plus, deux de ces manuscrits nient formellement l'antériorité de la Somme par rapport au De sacramentis de Hugues de Saint- Victor : « ex dictis magistri Hugonis... secundum magistrum Anselmum et magistrum Hugonem. » L'anonyme du Liber de ver a philosophia qui affirmait cette antériorité, n'exprimait donc pas une opinion qui fut alors courante et communément acceptée.
En second lieu, nos cinq manuscrits paraissent contredire une autre affirmation du même anonyme. Celui-ci, après avoir énuméré les seize propositions de la Somme qu'il juge pestilentielles et raconté comment, d'après lui, Hugues de Saint- Victor les a rétractées, ajoute, par manière de transition, pour en venir à Pierre le Lombard :
« Fuit quoque alius magnae dignitatis homo in multis eum (Hugues de Saint-Victor, et dans la Somme, d'après le contexte) imitatus, primo similiter docens... ^ »
Suivent les propositions que l'anonyme reproche au Lombard et dont quelques-unes sont en effet dans la Somme. Le Liber de vera philosophia affirme donc explicitement que la Somme est antérieure aux Sentences du Lombard. Mon but n'est pas ici de discuter le bien ou le mal fondé de cette assertion, — que doivent nécessairement admettre tous les partisans de la paternité victorine de la Somme, puisque Hugues le Victorin est mort en 1141, et que les Sentences de Pierre le Lombard paraissent n'avoir été achevées que vers 11 52. Je veux simplement attirer l'attention sur ce fait que celui qui le premier inscrivit le nom d'Eudes de Soissons en tête de la Somme, et les Cisterciens qui après lui admirent la légitimité de cette attribution, ne croyaient certainement pas la Somme aussi ancienne. Ils savaient tous qu'Eudes de Soissons avait été l'élève de Pierre le Lombard, puisque cela est écrit à plusieurs reprises
*■ La désignation d'Odon, précisée ensuite en Odon de Lucques, dans les trois manuscrits de Wurzbourg et d'Olmutz, dont il a été question plus haut, constituerait une hypothèse très plausible, qui cadre avec cette manière de voir.
' FOURNIER, Éttidet sur Joachim de Flore, Paris, 1909, p. 71.