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HUGUES DE SAINT-VICTOR

Au moment où Aubri écrivait, les faiseurs de gloses marginales, à côté des textes du Lombard, de Robert de Melun, etc., avaient depuis quarante ou cinquante ans l'habitude de renvoyer à la Somme ainsi: ((Hugo, l. Sent.,)) ou bien: ((Hugo y De sacramentis et l. Sent.» Ce dernier genre de glose admettait ou impliquait l'origine victorine de la Somme; le premier laissait la question ouverte, le sens de l'annotation dépendant du nombre de Hugues, que connaissait ou ne connaissait pas l'annotateur. Aubri ne semble pas s'être fié à ces gloses. Mais il procède, pour attribuer la Somme à Hugues de Saint Victor, par voie de raisonnement. Son témoignage vaut donc ni plus ni moins ce que vaut son argumentation, que voici.

Aubri sait qu'au xii® siècle il y a eu trois Hugues, qui ont écrit. L'un a écrit sur les oiseaux, et il en fait un prémontré; le second a écrit sur l'histoire ecclésiastique, et il était moine noir; le troisième était Hugues de Saint-Victor :

« Hic multa scripsit laude digna, quae in armariis habentur. In quibus haec sunt. Hugo, de sacramentis. Hugo, super hierarchiam Dionysii. Didascalicon Hugonis. Hugo de tribus virtutibus, fide, spe et caritate. Et multa alia scripsisse dicitur ^ »

Il est clair qu'Aubri avait conscience qu'on s'embrouillait et se trompait à perte de vue dans les attributions faites aux divers Hugues du xii® siècle. Il essaye de s'y reconnaître et de restituer à chacun son bien, je veux dire, ses œuvres. C'était d'un énidit, qui avait quelque peu le sens critique. Mais, malheureusement, Aubri n'avait pas les instruments de travail, qui nous sont familiers. N'eût-il possédé que le Répertoire bio-bibliographique d'Ulysse Chevalier, il eût vite appris que son énumération de trois Hugues était insuffisante pour servir de base à un raisonnement quelconque; et, sans doute, trouvant la Somme dans ses armoires, il n'eût pas conclu précipitamment à Hugues de Saint-Victor, comme il fait. Le témoignage, d'ailleurs tardif, d'Aubri de Trois-Fontaines en faveur de la

1 Chronica, a. 1130 (MGH. SS., t. XXIII, p. 828).

6o LES PLUS ANCIENS MANUSCRITS DE LA «SOMME»

paternité victorine est donc loin d'être décisif. Peiorem sequitur conclusio partem.

Un mot, pour finir, sur un manuscrit qui se trouvait à Cluny un peu après le milieu du xii® siècle.

L. Delisle a publié, d'abord dans le Cabinet des manuscrits ^, puis, d'après un meilleur texte, dans l'Inventaire du fonds de Cluny ^, un catalogue de la bibliothèque de Cluny qui, dit-il, « semble avoir été rédigé sous l'administration de l'abbé Hugues III, de 1158 à 1161 ». Le bibliothécaire a fait son travail avec soin et il décrit 570 volumes, chiffre énorme pour l'époque. Mais cependant, point de Sentences de Pierre le Lombard, qui, à ce moment, se trouvaient déjà à Clairvaux, et point de Somme. Pourtant on y lit : « 385. Volumen in quo continetur liber Sententiarum magistri Hugonis Sancti Victoris de sacramentis. »

On se souvient ^ qu'au xii® siècle plusieurs manuscrits désignent la Somme par les titres de Sententiae, De sacramentis. On peut donc se demander si le rédacteur du catalogue de Cluny n'a pas voulu décrire la Somme par la réunion de ces deux titres. Comme au nom de l'auteur Hugo il ajoute le qualificatif Sancti Victoris, nous aurions ainsi la preuve que, dès 11 61, vingt ans juste après la mort du Victorin, la Somme lui était déjà attribuée par un bon bibliographe.

Mais cette hypothèse, très favorable à la paternité victorine, ne s'impose pas. La formule employée par le catalogue de Cluny peut aussi désigner le De sacramentis christianae fidet, qui est certainement de Hugues de Saint- Victor. Le rédacteur, ayant en main un livre de théologie, aurait d'abord écrit Liber sententiarum, comme genre; puis remarquant que ce mot ne caractérisait pas assez l'ouvrage, il aurait ajouté en queue « De sacramentis )); ce qui, avec le nom de Hugonis Sancti Victoris, ne pouvait convenir qu'au De sacramentis christianae fidei.

»Pari», 1874, t. II, p. 459.485.

• Inventaire des manuscrits de la Bibliothèque nationale, Fonds de Cluny, Paris, 1884, p. 337.

' Voir plus haut, p. 22, 24 et 26.

HUGUES DE SAINT- VICTOR 6l

Cette seconde hypothèse est tout aussi vraisemblable que la précédente. La première ne s'impose donc pas. D'ailleurs, le catalogue de Cluny étudié de plus près, semble nous avertir que c'est bien du gros De sacramentis qu'il y s'agit ; car au n. 387, on lit : « Voliimen de iisdem sententiis. » Or la Somme, à ma connaissance, ne se rencontre jamais divisée en deux volumes; il en va autrement du gros De sacramentis.

L'auteur du Liber de vera philosophia confirme notre conviction que le n. 385 de Cluny était bien l'authentique De sacramentis du Victorin. Car pour désigner cet ouvrage, l'anonyme de Grenoble écrit : « magnum voîumen, quod Sententiae ejus dicitur et liber ejus de Sacramentis intitulatur ^. » Le titre était donc De sacramentis et, dans l'usage courant, on appelait ce gros volume Sententiae. C'est précisément ce qu'a écrit le bibliothécaire de Cluny.

L'usage de désigner par le terme de Sententiae le De sacramentis christianae fidei a duré longtemps ; et il explique pourquoi, au xili® siècle, quand on renvoyait aux Sententiae de Hugues, c'est presque toujours au gros De sacramentis qu'il faut recourir, ainsi que l'a justement remarqué Portalié ^.

Le même usage nous explique aussi comment la Somme, à partir du milieu du xiii® siècle, reçut le titre sous lequel elle est actuellement désignée : Summa Sententiarum. Peu à peu, l'attribution de la Somme au Victorin s'était répandue, accréditée. On appelait le gros De Sacramentis du Victorin : Sententiae. La Somme passa pour l'abrégé, Summa, des Sententiae de Hugues, C'est ce qu'on peut voir dans le pseudo-Henri de Gand, Trithème etc., qui, dans leurs listes des œuvres de Hugues de Saint- Victor, désignent la Somme par ces mots : Summa Sententiarum suarum ^, et au xiv® siècle on transcrit encore des

^ Dans FouRNiER, Études sur Joachim de Flore et ses doctrines, p. 70.

* Dict. de théol. cathol., article Abélard déjà cité, t. I, 1899, c. 54.

• Fabricius, Bibliotheca ecclesiastica, Hambourg, 1718, t. II, p. 121 : Henri DE Gand, De scriptortbus ecclesiasticis, 25 ; t. III, p. 92 : Trithème, De scriptoribus ecclesiasticis, 363. — Cfr les Prolégomènes de l'ancienne édition de Hugues de Saint- Victor, de Rouen, 1648, reproduite dans PL, CLXXV, clxvi.

manuscrits de la Somme auxquels on donne pour titre, comme dans le manuscrit de la Bibliothèque Royale de Bruxelles n. 1424 : ^Summa magistri Hugonis super librum Sententtarum.i)

Maintenant il faut en venir aux conclusions. A s'en tenir aux données de la tradition manuscrite de la Somme :

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