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ŒUVRES D'ABÉLARD

enthousiasme pour les explications de leur brillant professeur sur la Trinité : et l'on sait qu'après la fermeture de l'école du Paraclet, près de Troyes, en 1125, Abélard n'eut point d'élèves jusqu'à l'année 1136, où de nouveau il tint école à Paris.

Or, la lettre de Gautier nous apprend que le premier livre de V Introduction (rédigé d'après Robert avant 11 25) vient de lui passer sous les yeux comme une nouveauté; qu'il ne connaît pas les autres livres de cet ouvrage; bien plus, qu'il ne soupçonne même pas qu 'Abélard les ait écrits.

Gautier s'intéressait au mode de présence de Dieu dans le monde, et nous avons de lui une lettre où il attaque Thierry de Chartres ^, dont les idées sur ce sujet ressemblent à celles que nous lisons dans le livre III de V Introduction. Que Gautier ne connut pas ce troisième livre, au moment où il écrivait, il nous l'apprend lui-même. Il a, dit-il, récemment discuté de vive voix avec Abélard, et il se souvient de lui avoir entendu avancer des idées peu communes sur l'ubiquité divine et sur la localisation des Anges. Abélard tient-il encore les vues qu'il a énoncées? Question qui n'aurait pas de sens, si Gautier avait quelque idée du troisième livre de V Introduction , où Abélard traite ces sujets.

De plus, Gautier a « ouï » dire qu 'Abélard prétend que le Christ par sa vie et par sa mort n'a rien mérité, et que, seule, l'intention, et non pas les œuvres, mérite récompense ou châtiment; et il demande à son correspondant de vouloir bien lui exposer sa pensée sur tous ces points. Mais si, dans le monde des écoles où vivait Gautier, on eût possédé la Théologie chrétienne, le Commentaire de VÉpître aux Romains, V Éthique, et la fin de V Introduction, où toutes ces questions sont débattues à plusieurs reprises, comment expliquer les étonnements, les ignorances et les demandes d'informations de Gautier, l'écolâtre de Laon ?

Vers la fin de 1138, — Mabillon dit simplement : circa annum 1 139, mais la précision que j'admets est, semble-t-il, acquise ^,

^ D'AcHERY, Spicilegium, t. III, p. 522. ^ Voir Robert, Les écoles, etc., p. 206.

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— changement de décor. On n'a plus besoin d'interroger Abélard ou d'écouter ses élèves pour discuter ses doctrines. Guillaume, abbé de Saint-Thierry près de Reims, adresse à Geoffroi, évêque de Chartres et à Bernard, abbé de Clairvaux, un mémoire ^ contre les erreurs d'Abélard. Soit par le contenu du mémoire, soit par la lettre d'envoi ^ qui lui sert de préface, nous apprenons que Guillaume n'a pas le Sic et non, ni le Scito teipsum, mais qu'il en a entendu parler; et il craint que la doctrine de ces livres ne soit aussi monstrueuse que leurs titres. Mais il a en sa possession toute la Théologie chrétienne et toute V Introduction : Abélard qui s'était tu (depuis 1125), enseigne de nouveau des nouveautés, iterum nova docet, nova scribit. Il fait maintenant pour l'Écriture Sainte, ce qu'il faisait autrefois pour la dialectique : il invente chaque année quelque nouveauté : annuas novitates. Ces livres passent les mers et les Alpes et l'on dit que leur doctrine a des partisans même en cour de Rome. Aussi l'abbé de Saint-Thierry déplore-t-il non seulement le silence de ses correspondants, mais le silence universel. « Presque tous les maîtres de la doctrine ecclésiastique étant morts, un ennemi domestique envahit la république chrétienne, vide de défenseurs. » Pour mettre fin au scandale de ce silence dangereux, Guillaume a pris note de treize articles de la nouvelle doctrine qui lui paraissent particulièrement scabreux, et il en a ébauché une réfutation qu'il soumet à ses correspondants, afin de les exciter à élever la voix contre l'erreur.

A quoi, dans les premiers mois de l'an 11 39, saint Bernard répond que son silence s'explique par l'ignorance où il était de la plupart des faits, plurima et pêne omnia, que lui a signalés l'abbé de Saint-Thierry ^.

Ce serait mal interpréter les lettres de l'écolâtre de Laon, Gautier de Mortagne et des abbés de Saint-Thierry et de Clairvaux, que d'en vouloir conclure qu'avant 1138 on ne connut

* Disputatio adversus Petrum Abaelardum ad Gaufridum Carnotensem et Bernardum (PL, CLXXX, 249 et suiv.).

» Epist. CCCXXVI, parmi les lettres de saint Bernard (PL, CLXXXII, 531).

• £i>M<. CCCXXVII (PL, CLXXXII, 533).

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aucune des opinions singulières et nouvelles que soutiennent les derniers ouvrages d'Abélard. D'abord, les vues personnelles d'Abélard sur la Trinité se trouvent toutes dans le traité brûlé à Soissons en 11 21. On peut dire que sur ce mystère, — qui n'en était pas un pour le péripatéticien du Palet, — la Théologie et V Introduction ne sont que des apologies successives du traité condamné et brûlé De unitate et Trinitate divina. Ensuite, après vingt ans d'enseignement de la logique et d'un peu de théologie, en 1122, Abélard mit la main au Sic et non : les études de P. Fournier et celles de Grabmann ont montré que rien n'est moins personnel que ce travail de seconde main, qui n'est qu'une compilation de textes qui traînaient depuis longtemps dans les recueils des canonistes ^. S'il est vrai, que dans cette longue série de textes patristiques ou scripturaires divergents ou en apparence contradictoires, Abélard se garde d'exprimer aucune opinion personnelle, de dire s'il tient pour le oui ou le non, sur les nombreux points d'interrogation qu'il pose, cependant il semble que, dès cette époque, les opinions du compilateur se dessinaient dans son esprit. Car les questions soulevées par 1q Sic et non sont rangées dans l'ordre où les traite V Introduction; et l'on peut dire, que presque toute la documentation qui sert de base aux écrits postérieurs d'Abélard, se trouve dans ce carton à fiches qu'est en réalité le Sic et non. Inévitablement, pendant qu'il se constituait et classait méthodiquement cette mine de renseignements sur la plupart des problèmes de la théologie, Abélard entrevoyait plus ou moins nettement quel usage il en pourrait faire, ce qu'il en tirerait. Et il est bien difficile d'admettre que les très nombreux élèves qu'il eut jusqu'en 1125, n'aient eu aucune connaissance de ses pensées intimes, des conclusions qui hantaient son esprit. Leur mémoire ou leurs cahiers de notes pouvaient suffire à répandre les plus saillantes de ces conclusions par toute l'Europe.

Et de fait, on voit à Rome, dès 1126, celui qu'on a nommé le

^ Fournier, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, t. LVIII, 1897, p. 661 ; cfr Grabmann, Geschichte der scholastischen Méthode, 1909-1911,1. II, p, 174; t. I, p. 234.

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saint Bernard de TAllemagne, Gerhoch de Reichersberg, discuter christologie contre un élève d'Abélard nommé Luitolf. De nouveau à Rome, vers 1133,1e même Gerhoch rompt des lances, à propos de l'adoptianisme abélardien, contre un autre élève du novateur français, Adam, chanoine de Latran, qui finit par apostasier ^. De même, sans qu'on puisse rigoureusement préciser la date, Hugues de Saint- Victor consulta saint Bernard sur trois points singuliers de la doctrine d'Abélard : le baptême de désir, l'objet de la foi des patriarches et le péché d'ignorance ^. Bernard, à qui Hugues n'avait point donné le nom d'Abélard, devina de qui il était question ; et il écrivit un petit traité ^ pour réfuter les trois opinions qu'on lui avait rapportées ; et, plus tard, Hugues inséra, sans dire où il la prenait, une bonne partie de ce traité dans son De sacramentis ^, Or, ni Hugues, ni Bernard n'avaient connaissance, au moment où ils s'écrivaient, des passages de la Théologie^ du Commentaire de VÉpttre aux Romains et de V Introduction où les trois sujets indiqués sont abordés ; et il est très probable que la correspondance de Bernard et de Hugues eut lieu avant qu'Abélard n'eût rédigé la plupart de ces ouvrages.

Ces quelques faits nous montrent que Ton connut et discuta plusieurs des opinions personnelles d'Abélard, avant d'avoir en main ses écrits, avant même que ces écrits n'existassent. Il nous faut donc être extrêmement réservés, quand il s'agit, par comparaison des opinions, des formules et même des arguments, de déterminer des dates de composition et des relations de parenté ou de dépendance littéraire.

Il n'en reste pas moins que, si avant 1138 nous trouvons des traces de quelque connaissance de certaines des idées d'Abélard, ce n'est qu'à partir de la fin de 1138, que paraissent les livres qui impliquent la connaissance de l'ensemble de l'œuvre du

' Voir Lefflad, article Gerhoh, dans le Kirchenlexicon, t. V, p. 383. ' Dhutsch, Peter Abàlard, Leipzit?, 1883, p. 466. — Vacandard, Saint Bernard, Paria, 1897, t. II, p. 116. — Robert, Les écoles, etc., p. 206, * De haptismo aliisque quaestionibiis (PL, CLXXXII, 1031). « De iacramentit, lib. I, x, 6 (PL, CLXXVI, 336-338).

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novateur. Le Mémoire de Guillaume de Saint-Thierry contre Abélard ne fut pas composé avant 1138; ce n'est qu'après la mort de l'antipape Pierleone, c'est à dire après 1138, que Gerhoch de Reichersberg écrivit et présenta au pape Innocent II son traité, malheureusement perdu, Contra plures Abaelensis discipulos.

D'où nous pouvons conclure avec certitude : si le mémoire de Guillaume, si le traité de Gerhoch ne purent pas se faire avant 1138, parce qu'il était impossible de les écrire avant la mise en circulation des écrits du délinquant, à fortiori la Somme ne put pas être composée avant cette date. Car la Somme dépend littérairement autant et plus que le Mémoire de l'abbé Guillaume, du texte d 'Abélard. Par la Somme, on peut mieux connaître l'ensemble de la pensée d'Abélard que par ce Mémoire : si Guillaume en attaque treize points, la Somme en réfute bien davantage. De plus, ce que ne fait pas le Mémoire, la Somme s'inspire du plan général de V Introduction ; souvent même elle s'approprie les conclusions et les preuves d'Abélard. En outre, la Somme emploie le Sic et non, le Scito teipsum, dont Guillaume ne connaît que les titres « monstrueux ». Enfin, la Somme connaît et transcrit VEpitome, ce résumé de V Introduction, qui probablement, n'est pas d'Abélard lui-même et que saint Bernard consultait en 1140 et nommait Sententiae, comme il est encore intitulé dans le seul manuscrit qui nous en reste, celui de Munich-Prufening.

En résumé, aucun ouvrage impliquant la connaissance de l'ensemble de l'œuvre théologique d'Abélard n'est antérieur à 1138; et la raison en est qu'avant cette date cette œuvre, ou n'était pas achevée, ou n'était pas encore sortie des tiroirs de son auteur. Il est donc certain que la Somme n'est pas antérieure à 1138. Si d'ailleurs elle eût existé à cette date, Guillaume de Saint-Thierry n'eût point pu parler de « l'universel silence » des maîtres. Les dates extrêmes entre lesquelles la Somme fut composée sont donc 1138 et 1158.

70 THÉÂTRE DE l'aCTIVITÉ THÉOLOGIQUE

Nous avons réussi à situer le « maître Hugues » auteur de la Somme, dont nous cherchons les traces, dans le temps : tout a Hugues » du XII® siècle qui n'a pas été « maître » entre 1138 et 1158 n'est pas notre homme. Il faut maintenant essayer de situer le même personnage dans l'espace : si nous y parvenons, nos chances de le rencontrer et de le reconnaître augmenteront sensiblement.

Il y avait en France entre 1138 et 1 158, trois centres principaux d'études théologiques, Laon, où enseignait le successeur d'Anselme de Laon, Gautier de Mortagne, Chartres et Paris. Dans lequel de ces trois milieux avons-nous le plus de chances de rencontrer notre maître Hugues ? On est bien renseigné sur les maîtres qui enseignèrent alors à Chartres, grâce aux beaux travaux de Clerval ^ ; les œuvres de Jean de Salisbury nous donnent les noms des maîtres parisiens : pas de maître Hugues, qui vive entre 1138 et 1158. Ce serait insuffisant pour conclure qu'il faut chercher maître Hugues à Laon. Mais voici un léger indice, en faveur du milieu laonnais.

En faisant le relevé des titres et attributions de la Somme^ dont on a lu plus haut le résumé, j'ai noté la composition d'un certain nombre de manuscrits. Je remarque dans mes fiches que la Somme se rencontre assez souvent sous la même couverture que le traité d'Anselme de Laon, Inc., De sententiis divinae paginae. Par exemple, à Marseille, n. 231, où entre la Somme et cette œuvre d'Anselme se trouve insérée une chronique normande sur RoUon; même rencontre, dans les nn. 708 et 731 de la Mazarine. On se souvient, d'ailleurs, du manuscrit n. 533 de Rouen, où le compilateur d'un cours de théologie par extraits a noté dans la marge d'un long passage de la Somme: usecundum magistrum Anselmum.n

Une hirondelle ne fait pas le printemps. Mais en voici une seconde. L'auteur de la Somme n'a pas écrit de traité du mariage.

* Lit ÉcoUt de Chartres au moyen âge, Paris, 1895, p. 174 et 523.

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