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VOISINAGE DANS LES MANUSCRITS

La plupart des manuscrits de la Somme suppléent à cette lacune par un De matrimonio ^ qui est l'œuvre de Gautier de Mortagne, qui enseigna plus de trente ans à Laon. Denifle a remarqué que, par suite de la présence de ce traité à la fin de la Somme, l'explicit de certains exemplaires est ainsi formulé : aExpliciunt quaestiones Lihri sententiarum a magistro Walthero compositae 2. » Et ce n'est que très rarement que l'on trouve isolé de la Somme ce traité du mariage de Gautier.

De même, Gautier a composé un traité sur Dieu et la Trinité ; et ce traité ne se trouve probablement jamais isolé de la Somme. Il est dans le même volume qu'elle, à Paris, Bibliothèque nationale, n, 12258, et à Oxford, St-John Collège, n. 98, d'après Hauréau ^.

Enfin, il nous reste dix lettres de Gautier de Mortagne. Ces lettres ont été éditées, quatre par Martène d'après une copie faite par Mabillon sur les manuscrits de la Reine Christine de Suède *, les autres, sauf une, par Luc d'Achery ^. Je ne connais pas d'autre exemplaire de ces lettres, sinon dans le manuscrit n. 238 d'Erlangen, que signale Grabmann *. Et, comme si c'était un sort, ce volume n. 238 contient avec les lettres de Gautier, son traité du mariage, et aussi la Somme.

La lettre de Gautier dont il reste à parler a été éditée par Mathoud, dans les notes de son édition de Robert le Poule '.

^ Aux manuscrits connus nous pouvons ajouter celui d'Olmutz, Studijni Knihovna, n. 302 : « Tractatus de conjugio a magistro Waltero de Mauritania compositus », et ceux de Wurzbourg, mp. th. q. 62 et 36, cités plus haut, p. 40.

* Article de VArchiv, t. III, p. 637.

' Les œuvres de Hugues de Saint-Victor, p. 68.

* Martène et Durand, Amplissima collectio, Paris, 1724, t. I, p. 832-848.

* D'Achery, Spicilegium, Paris, 1723, t. III, p. 520-525.

' Grabmann, Geschichte der scholast. Méthode, t. II, p. 300. Sur ce manuscrit d'Erlangen, voir l'article déjà cité de Gillmann dans Der Katholik, t. XIX, 1917, p. 216.

' PL, CLXXXVI, 1052. — Il s'agit de Robert PuUus. Depuis le xvi^ siècle, on trouve ce nom transcrit : Polenius, Polenus, Pulcy, Pollen, Bullen et aussi Pulleyn; Le Dictionary of national biography, Londres, 1909, t. XVI, p. 462, écrit Pullen. D'après Thomas Wright (Biographia britannica literaria, anglonorman period, Londres, 1846, p. 182), la seule leçon autorisée par les anciens manuscrits est Robertus Pullus, traduction de Robert le Poule.

72 THÉÂTRE DE l'ACTIVITÉ THÉOLOGIQUE

Elle est adressée à Hugues, prieur de Saint- Victor. Or, Hugues devint prieur en 1133. Hugues répondit : sa réponse dans les manuscrits porte le titre : «De anima Christi))^ et dans plusieurs éditions, celui-ci : «Z)e sapientia Christo et de sapientia Christi.y) Cette réponse de Hugues est certainement antérieure à son De sacramentis christianae fidei, puisque dans ce dernier ouvrage, Hugues renvoie, à propos de la science du Christ, à ce qu'il en a dit dans le De anima Christi ^. Ces détails peuvent aider à déterminer d'assez près la date de composition du De sacramentis; mais revenons à notre sujet.

La lettre de Gautier à Hugues se rencontre avec la réponse de Hugues, très fréquemment dans les manuscrits, jointe à d'autres écrits soit de Gautier, soit du Victorin. Mais la lettre de Gautier se trouve aussi, sans la réponse de Hugues et en l'absence de tout autre écrit de Gautier, par exemple dans le n. 85 de Tours, où on lit au début de la lettre trois mots que ne donne pas Mathoud : « Nuper de Parisiis veniens ». On la trouve de même isolée, dans un manuscrit de Nîmes, n. 52; mais ce volume contient notre Somme. La Somme et la lettre, avec Vincipit « Nuper de Parisiis veniens », se trouve aussi dans le manuscrit n. 1422 de Bruxelles^. C'est comme un fait exprès. Si la Somme se trouve assez souvent sans aucun écrit de Gautier, ce qui nous reste de Gautier, ne se rencontre que rarement ou pas du tout sans la Somme.

Ce rapprochement, sous la même couverture, de la Somme et des débris de l'activité littéraire de Gautier de Mortagne peut, à la rigueur, être fortuit. Mais il est trop fréquent pour n'avoir pas eu une raison suffisante, et par conséquent pour n'avoir pas, pour nous, de sens. L'explication la plus simple du fait est probablement que les premières copies de la Somme furent exécutées dans un milieu où l'on faisait aussi des copies

» Lib. II, II, 6 (PL, CLXXVI, 383, C.)

• « Epistola G. ad Hugonem priorcm Sancti Victoris. Inc. Nuper de Parisiis veniens. » C'est un manuscrit du xiV siècle qui contient, comme on l'a signalé plus haut, les Sententiac magistri Ottonis ex dictis magistri Hugonis (fol. 10-79) et la lettre de Gautier de Mortagne au « magistcr W. » : « Petitioni vestrae tnox obtemperare voltH » (fol. J12-113).

de Gautier de Mortagne et d'Anselme de Laon. D'où il suivrait que c'est dans le milieu laonnais, où Gautier tenait école, qu'il y a le plus de chance de trouver des traces du « maître Hugues » que nous cherchons.

Admettons donc un instant, comme h3T)o thèse, que maître Hugues, l'auteur de la Somme, a ou étudié ou enseigné et écrit à Laon. Les écoles de Laon avaient été rendues célèbres par le long enseignement d'Anselme de Laon (f 1117). Gautier de Mortagne y tint aussi école de théologie depuis les environs de 1 120 jusqu'à l'an 1155, où il devint évêque \ Maître Hugues a donc dû connaître et probablement utiliser, soit pour les suivre soit pour les combattre, les écrits d'Anselme et de Gautier; et il doit rester des traces de cet emploi dans la Somme. Vérifions ce qu'il en est,

Jusqu'à ces dernières années, on n'avait sur les œuvres d'Anselme de Laon que des données très rudimentaires. Mais en 1919, Franz Bliemetzrieder a édité deux cours de théologie du véritable père de la scolastique : les Sententiae divinae pagtnae, et les Sententiae Anselmi '\ Cette publication est une véritable révolution, qui fera sans doute moins de bruit que l'édition des inédits d'Abélard par Victor Cousin, mais qui amènera la révision de plus d'une des données communément admises sur les origines de la scolastique.

C'est un fait, depuis longtemps signalé par Mignon, que tout le second livre des Sentences de Pierre le Lombard, sauf la première et les sept dernières distinctions, se retrouve dans les vingt-trois chapitres consacrées par la Somme à l'étude des

^ P. Féret, La faculté de théologie de Paris, moyen âge, Paris, 1894, t. I, p. 94.

^ Incipit, Principium et causa omnium Deus. Toutefois, l'auteur ne nous a pas encore donné le fascicule qui doit contenir ses prolégomènes critiques et écarter toute objection à une attribution définitive. L'édition a paru dans les Beitràge zur Geschichte der Philosophie des M. A. de Baeumker, t, XVIII, ii-ili, Munster, 1919.

74 THEATRE DE l'ACTIVITÉ THÉOLOGIQUE

natures angéliques, de l'œuvre des six jours, de la création de l'homme, du péché originel, des péchés actuels et du libre arbitre \ Jusqu'à ce jour, personne n'a fait l'hypothèse pourtant assez naturelle, d'une source commune au Lombard et à l'auteur de la Somme; comme on croyait la Somme d'origine victorine, ou du moins comme on la croyait antérieure d'une dizaine d'années au Livre des sentences, on admettait que Pierre le Lombard avait fait, suivant les mœurs du temps, un immense plagiat, sans le dire. La réalité est tout autre. Anselme de Laon, dans ses deux traités récemment édités, est très court sur la matière du premier livre des Sentences; mais il développe longuement toutes les questions traitées au second livre du Lombard. Les Sententiae divinae paginae consacrent à ces sujets vingt-cinq pages ^, les Sententiae Anselmi leur en donnent trente ^. Ces pages sont la source commune et originale du Lombard, de la Somme et de beaucoup d'autres auteurs ou compilateurs.

Et pour qu'on n'imagine pas qu'il ne s'agit que d'une dépendance éloignée et d'une ressemblance qui peut s'expliquer par l'identité des sujets traités, il est utile de mettre sous les yeux du lecteur un exemple, entre cent autres que l'on pourrait choisir.

Sententiae Anselmi Somme des Sentences

(Édit. Bliemetzrieder, p. 51) (Tract. II, 4 ; PL, CLXXVI, 83)

« Creavit Deus inter ceteros an- « Inter eos qui ceciderunt unus

gelum unum, non ordinem, sed fuit excellentior omnibus aliis, et

spiritum individualem, qui in non solum illis qui ceciderunt sed

sacra scriptura lucifer appellari et omnibus aliis eum fuisse ex-

sclet, huncque aliis digniorem in cellentiorem videntur auctores

sua creatione constituit. De eo velle. Quemadmodum lob dixit :

Dominas loquens ad beatum lob Ipse est principium viarum Dei.

dicit : Ipse est principium viarum Et in Ezechiele : Tu signaculum

Dei, id est, principale opus inter similitudinis plenus scientia et per-

* Mignon, Le « Tractatus theologicus » et Pierre Lombard, dans la Revue des sciences ecclésiastiques, t. LXII, Amiens, 1890, p. 537.

' Dans l'édition de Bliemetzrieder, op. cit., p. 10-35.

• Jbid., p. 48-78.

omnia opéra Dei. Et Gregorius super eumdem locum : Deus qui cuncta créa vit, hune eminentiorem cunctis condidit, — nam etsi aequalem, quod quidem incertum est, supra se tamen nullum habuit. Et Ezechiel de ipso dicit : Omnis lapis prettosus operimentum tuum, id est, omnes angelici spiritus tibi subjecti, tibi venerationem exhibentes, et te quasi vestimentum pretiosum circumornantes. Hic quoque lucifer, quia in tanta dignitate se sublimatum vidit, ceteros angelicos spiritus superbiendo contempsit, et Deo creatori suo invidendo ipsi parificari voluit. Sicut de eo legitur in Isaia : Conscendam supra astra caelt, id est super angelos exaltabor, — ecce superbia, — sedebo in montem testamenti in lateribus aquilonis, et ero similis Altissimo, — ecce invidia; Deo enim de sua altitudine invidebat. »

fectione decoris in déliais paradisi.

Quod sic exponit Gregorius :

Quanto in eo subtilior est natura, tanto in illo imago Dei similius insinuatur expressa. Item in Ezechiele : Omnis lapis pretiosus operimentum ejus, id est, oninis angélus operimentum ejus; quia ut dicit Gregorius, in aliorum comparatione ceteris clarior fuit.

Unde appellatus est lucifer, qui non unus ordo, sed unus spiritus putandus est. Quia, ut dicit Isidorus, postquam creatus est abaque aliquo intervallo profunditatem suae scientiae perpendens in suum Creatorem superbivit, et ut dicitur in Isaia Deo aequari voluit dicens : In caelum conscendam, super astra caeli exaltabo solium meum, et ero similis Altissimo. Similis esse voluit, non per imitationem, sed per aequalitatem : et non solum aequalis, sed etiam quod superior esse voluit, videtur auctoritas illa velle:

ExtolUtur etc. »

Il n'est donc pas douteux que la Somme dépend littérairement des Sententiae Anselmi. Il ne faudrait cependant pas en conclure que, nécessairement et toujours, cette dépendance ait été directe et immédiate. Le passage qu'on vient de lire a été choisi, parce qu'il n'a point de parallèle dans les auteurs dont on sait depuis longtemps que la Somme s'est inspirée, je veux dire Abélard et Hugues de Saint- Victor. Mais si on consulte les Sentences de Pierre le Lombard, on y trouvera * tout ce morceau sur Lucifer ; et si l'on compare le texte de la Somme et celui du Lombard, il est évident que ces deux rédactions sont étroitement

» Lib. II, dist. VI, i (PL, CXCII, 662; édit. Quaracchi, 1. 1. p. 329).

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