‹ La somme des sentencesChapitre 17 sur 53 · THEATRE DE L'ACTIVITÉ THÉOLOGIQUE · texte numérisé non relu

THEATRE DE L'ACTIVITÉ THÉOLOGIQUE

apparentées : on ne se trouve pas ici en face d'un emploi indépendant d'une source commune ; l'un des deux auteurs connaît et copie l'autre, presque sans le démarquer. Et il n'y a pas, je crois, besoin d'être un expert breveté en critique textuelle pour décider lequel des deux a exploité l'autre. La chose est assez claire, dès que l'on connaît la source commune et qu'on n'est plus hypnotisé par le préjugé de l'origine victorine de la Somme. Pour faciliter au lecteur la comparaison, voici le texte entier du Lombard, d'après la récente édition de Quaracchi :

« Inter quos unus fuit omnibus aliis cadentibus excellentior, nec inter stantes aliquis eo fuit dignior, sicut testimoniis auctoritatum monstratur. Ait enim lob : Ipse est principium viarum Dei. Et in Ezechiele legitur : Tu signaculum similitudinis, plenus scientia, et perfectione decorus, in déliais paradisi Deifuisti. Quod Gregorius exponens ait : Quanto in eo subtilior est natura, eo magis in illo imago Dei similis insinuatur impressa. Item in Ezechiele : Omnis lapis pretiosus operimentum ejus, id est, omnis Angélus quasi operimentum ejus erat, quia, ut dicit Gregorius, in comparatione aliorum ceteris clarior fuit. Unde et vocatus est lucifer, sicut testatur Isaias : Quomodo, inquit^ cecidisti, lucifer, qui mane orieharis etc. Qui non unus ordo, sed unus spiritus accipiendus est, qui, texte Isidoro, postquam creatus est, eminentiam naturae et profunditatem scientiae suae perpendens, in suum Creatorem superbivit in tantum, quod etiam Deo se aequare voluit, ut in Isaia dicitur : In caelum ascendam, super astra caeli exaltabo solium meum, et ero similis Altissimo. Similis quidem esse Deo voluit non per imitationem, sed per aequalitatem potentiae. »

Les trois premiers chapitres de la Somme dépendent aussi des Sentences d'Anselme de Laon. Maître Hugues y traite de la foi, de la charité et de la foi des patriarches. En 1885, Denifle, dans un article retentissant et qui a rendu en son temps de grands services à l'histoire de la scolastique, avait caractérisé ce qu'il appellait l'école d'Abélard par ces deux faits, qu'on y traite de la foi, de l'espérance et de la charité, et qu'on y parle de ces actes essentiels de la vie chrétienne dès le début des cours de théologie 1. Depuis, on a beaucoup écrit sur ce sujet,

* Abâlardi Sentenzen und die Bearbeitungen seincr Théologie, dans VArchiv, t. I, 1885, p. 419 et passim.

et disséqué à plaisir les trois premiers chapitres de la Somme, pour y retrouver les traces de l'influence d'Abélard, de Hugues de Saint-Victor, etc.

Ici encore la publication de deux traités d'Anselme de Laon met à mal plus d'une conclusion prématurée. Toutes les questions signalées par Denifle avaient été traitées par Anselme de Laon i. Après lui, elles devinrent classiques; on les retrouve plus ou moins développées chez Hugues d'Amiens ou de Rouen 2, Abélard 3, Hugues de Saint- Victor *, maître Roland ^ et Pierre le Lombard ^. Qu'on lise ces auteurs dans l'ordre indiqué, on ne doutera pas que tous ont comme thème fondamental le texte d'Anselme de Laon.

Quant à notre maître Hugues, l'auteur de la Somme, suivant la méthode dont il fait l'aveu dans sa préface, il prend son bien où il le trouve dans l'œuvre de ses devanciers; et, en les abrégeant, il en fait une mosaïque de sa façon. Comme l'a très bien vu Denifle, c'est à Abélard qu'il emprunte l'idée de commencer son traité par l'étude des actes essentiels au salut; mais pour la doctrine et pour l'ensemble de sa composition, c'est Hugues de Saint- Victor qu'il démarque surtout, dans ces trois premiers chapitres. Quelques lambeaux de phrase cependant paraissent avoir été empruntés directement à Anselme de Laon '.

Ces premiers résultats de notre enquête sur l'origine probablement laonnaise de la Somme, sont plus que suffisants pour nous assurer que la piste que nous ont indiquée les données

^ Sententiae Anselmi, édit. citée, p. 79 à 81.

^ Dia ogorum seu quaestionum theologicarum libri septem (PL, CXCII, 1200, 1211).

* Hugues de Saint-Victor a deux rédactions : la première, qui est dans le De sacramentis legis natiiralis et scriptae et où se trouve la définition de la foi : certitudo voluntaria, rappelle davantage le contexte d'Anselme de Laon (PL, CLXXVI, 35 — 37). La seconde réfute l'Introductio?: d'Abélard, et emprunte, sans le dire, un long passage au De baptismo de saint Bernard {ibid., 328 — 341).

* Sententiae, édit. Gietl, p. 10 et suiv. D'après Ehrle {Zeitschrift fur Katholische Théologie, 1892, t. XVI, p. 149), ces Sententiae ont été écrites entre 1142 et 1148.

« Lib. III, dist. XXIII-XXVL

' Somme, tract. I, i, 2, 3 (PL, CLXX\1, 43—47)

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bibliographiques, ne risque point de nous égarer. Il faut maintenant examiner si la Somme dépend aussi de Gautier de Mortagne.

La vie de Hugues, abbé de Marchiennes l, nous apprend que, jeune homme, il vint avec d'autres flamands, parmi lesquels se trouvait Gautier de Mortagne, étudier à Reims, à la célèbre école de l'archidiacre Albéric. Bientôt brouillé avec Albéric, qu'il embarrassait au « cercle », le jeune Gautier ouvrit à l'abbaye de Saint-Remi une école, rivale de celle de l'archidiacre. Mais Gautier faisait concurrence et portait ombrage à plus fort que lui; il dut bientôt quitter Reims.

Il se rendit à Laon, avec un grand nombre de ses élèves; et il y commença, — quelques années seulement après la mort du fameux Anselme (t 11 17), — un enseignement qui dura une trentaine d'années au moins; enfin, en 11 55, l'écolâtre Gautier devint évêque de la ville de Laon ^.

Nous avons déjà dit qu'il nous reste de Gautier un traité de la Trinité, dix lettres et un traité du mariage.

Les deux premières lettres de Gautier, publiées par Martène ^, sont adressées, en 1140, à maître Albéric de Reims, alors archevêque de Bourges, mais autrefois le professeur peu bienveillant de l'écolâtre de Laon. Elles traitent ainsi que la troisième, qui est adressée à certains élèves de Gilbert de la Porrée, d'intéressantes questions matrimoniales. Elles paraissent antérieures au traité de Gautier sur le mariage, qui d'ailleurs en reproduit la doctrine. On pourrait peut-être par une étude attentive de ces lettres et de ce traité, déterminer la date précise de la composition de ce De matrimonio, qui forme aujourd'hui le dernier livre de la Somme. Il est probable que ce traité est postérieur au concile de Reims de 1148, dont le canon VII

* Vita Hugonis, abbatis Marchianensis, 2, anonyme, dans MARTàNB, Thésaurus novus anecdotorum, t. III, p. 1712 et suiv.

* Gallia chrùtiana, Paris, 1751, t. IX. p. 533.

* Amplistima colUctio, t. I, p. 834 et Kuiv.

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