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RÉFUTATION DES LETTRES DE GAUTIER

décida le point soulevé par les élèves de Gilbert ^ Mais comme la Somme ne fut pas d'abord éditée avec le traité du mariage de Gautier, puisque beaucoup de manuscrits de la Somme ou bien ne parlent pas du mariage, ou bien ne renferment pas l'œuvre de Gautier, mais un traité du mariage dû à un autre auteur, la date de la composition du De matrimonio de Gautier ne peut jeter aucune lumière sur notre sujet. Il va d'ailleurs sans dire que la Somme qui ne traite pas du sacrement de mariage, ne fait aucun emprunt à ces trois premières lettres.

Il en est de même pour la quatrième lettre de Gautier, que donne Martène, où les curieux pourront voir ce que pensait l'écolâtre de Laon, après saint Augustin mais bien avant Molina, de l'emploi que Dieu fait de la science qu'il a des futurs conditionnels. A/7 sub sole novum 2.

La Somme n'emploie pas davantage trois des cinq lettres de Gautier, qu'a éditées d'Achery ^. Rien de la première, adressée à un moine Guillaume qui niait la validité du baptême donné par les hérétiques; rien de la seconde, adressée à maître Thierry de Chartres, qui errait sur l'ubiquité divine; rien de la cinquième adressée à Abélard, vers 1136, qui, nous l'avons déjà dit, se trompait sur l'origine de la connaissance que nous avons de la Trinité. La Somme s'accorde, il est vrai, avec ces trois lettres pour la doctrine; on pourrait même y mentionner quelques ressemblances verbales; mais comme il s'agit ici de questions très débattues au xil^ siècle et partout traitées presque dans les mêmes termes, on ne peut pas prouver que l'auteur de la Somme ait eu connaissance de ces trois dissertations de Gautier.

Mais l'auteur de la Somme a certainement eu entre les mains la quatrième lettre, adressée par Gautier à « maître Albéric », sans autre titre honorifique. Cette lettre est donc antérieure à l'épiscopat d'Albéric *, c'est à dire à l'an 1136. Albéric sou-

^ Amplissima collectio, t. I, p. 839. Cfr Mansi, XXI, 715. '

* Amplissima collectio, 845. C-D.

' Spicilegium, t. III, p. 520.

* A. NoYON, article Albéric de Reims, dans le Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiques, Faris, 1919, t. I, c. 1410.

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tenait que le Christ n'a pas éprouvé la crainte, et alléguait quelques textes patristiques dans ce sens. Gautier en cite en sens contraire; et il se vante de les concilier tous, par une distinction qu'il donne comme une trouvaille personnelle, et qui l'est en effet :

« Dicendum est ergo de diversitate timorum, quorum alter in Christo fuit, alter esse non potuit. Est unus timor de morte corporali, sive de alia adversitate temporali proveniens, qui quandoque tam vehemens est, et in tantum subiugat rationem ut hominem contempto Dei praecepto inducat in peccatum gravissimum. Pro tali siquidem timoré negavit Petrus se novisse Dominum... Quicumque autem hune timorem habuerit, de illo veraciter dici non potest iuxta aliquem usum loquendi quod non timuerit. Est alius timor moderatus, qui pro morte inmiinente naturahter inesse solet omni homini; et si modum non excédât sine peccato est, quemadmodum famés, et sitis... Iuxta hune loquutionis modum, verum est Salvatorem timuisse mortem, quam sicut verus homq naturaliter et moderate timuit \ »

L'auteur de la Somme s'est approprié cette « distinction » originale. Traitant de la tristesse du Christ, il résume la lettre à maître Albéric, puis, la démarquant à peine, il écrit ces lignes où la prose de Gautier est reconnaissable :

« Ad quod dicendum est quod est quaedam tristitia et quidam timor quae in tantum dominantur animo et submergunt rationem ut hominem, Dei contempto praecepto, ducant in peccatum; sicuti Petrus timoré negavit. Et de huiusmodi loquuntur auctores, quando dicunt Christum non timuisse. Sed est quidam timor moderatus qui naturaliter inest omni homini, et sine peccato est, sicut famés, et sitis; et ille fuit in Christo, horruit quippe mortem '^. »

Nous voici certains que maître Hugues n'a pas ignoré totalement son contemporain, Gautier. Mais nous allons voir qu'il ne 8*en est pas toujours inspiré.

Gautier, dans la seconde lettre que donne d'Achery, et qui est adressée, ni plus ni moins, « à tous les fidèles, ad universos

' D'Achery, Spicilegium, t. III, p. 523.

* D'Achery, Spicilegium, t. III, p. 5^3; cfr la Somme, tract. I, 17 (PL CLXXVI, 75, D).

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fidèles »y se plaint qu'on murmure contre lui, parce qu'il a nié la formule : « Homo assumptus est Deus. » Sans se rétracter, — quoi qu'on en ait dit ^, — il s'explique clairement, et sans peur :

« Audiant omnes qui volunt; et reprehendant, si possint. Saepe dixi et adhuc dico et libéra voce pronuntio, falsum esse quod home assumptus sit Deus, in hoc sensu : assumpta humanitas est assumens divinitas... Unde Hieronymus ait : Deus est Verbum, non caro quam assumpsit '. »

Gautier avait provoqué la contradiction. Voici la réponse de la Somme:

« De hoc solet quaeri, homo assumptus est Deus, utrum sit concedendum. Sed cum Augustinus dicat : homo assumptus est unigenitus Dei Filius, non video qua fronte negari posset. Quidam tamen eius negativam concedunt, homo assumptus non est Deus, id est, humana natura non est divina. Et quod hune sensum habeat, probant auctoritate Hieronymi, qui ait : Verbum est Deus, non caro assumpta... etc. »

Maître Hugues connaît aussi la dixième lettre de Gautier, celle qui est adressée au prieur Hugues de Saint- Victor et qui traite de l'étendue et de la nature de la science du Christ. Cette lettre nous apprend que dans les environs de l'année 1133, Gautier avait discuté cette question avec Arnoul, archidiacre de la cathédrale de Séez. Cet Arnoul, qui fut plus tard évêque de Lisieux, était le frère cadet de Jean, évêque de Séez, qui avait introduit les chmoines réguliers de Saint- Victor dans le chapitre de sa cathédrale ^. Et il apparaît par la lettre de Gautier qu 'Arnoul avait, se trouvant de passage à Paris, vu le prieur de Saint- Victor, causé avec lui de la même question de la science du Christ, et reçu de sa bouche des explications qui ne s'accordaient pas avec les vues de l'écolâtre de Laon. Gautier écrit donc à Hugues et réfute la doctrine dont Arnoul lui a donné

^ DuPLESSis d'Argentré, Collectio iudiciorvm, Paris, 1724, t. I, p. 29. * D'AcHERY, op. cit., p. 521 ; cfr la Somme, tract. I, 15 (PL, CLXXVI, 72, A). ' FouRiER BoNNARD, Histoire de l'abbaye royale... de Saint-Victor de Paris, Paris, s. a., 1. 1, p. 143 et suiv.

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connaissance. Hugues de Saint-Victor répliqua par son traité De anima Christi i.

Notre maître Hugues connaît cette correspondance. Il résume exactement la lettre de Gautier; et se sert pour y répondre du traité De anima Christi du Victorin ^, dont cependant il atténue la doctrine outrée, au grand désespoir, nous l'avons vu ^, d'Arno de Reichersberg. Ce passage est, comme le précédent, un des plus animés de la Somme. C'est le même ton que lorsqu'il s'agit des erreurs d'Abélard: a Sciant... magisfacit contra eos... contra pravitatem illorum... Sed quamvis supradictis respondere nesciunt, adhuc tamen nohis opponunt... »

Au premier abord, ce ton et ces formules suggèrent la pensée de rapports personnels entre maître Hugues et Gautier de Mortagne. Cette idée toutefois ne s'impose pas, bien qu'on puisse l'admettre. Même entre amis, les théologiens scolastiques ont le verbe tranchant, suivant l'adage : « Amiens Plato, magis amica veritas » ; et le jour où les théologiens ne pourraient plus se contredire et chercher librement la vérité dans les questions controversées et libres, la théologie serait non pas engourdie, non pas endormie, mais morte et enterrée : ce serait le règne définitif du psittacisme. D'ailleurs, j'aurai occasion de dire plus loin qu'il est très probable que, dans l'intention de maître Hugues, ce n'est pas sur le dos de Gautier que tombaient les verges : les Porrétains abusaient de la doctrine de Gautier, pour étayer leurs erreurs trinitaires et christologiques. Maître Hugues veut se dégager et dégager aussi son compatriote Gautier.

Si le fait que les copistes du xii^ siècle reproduisaient souvent ensemble la Somme et les dix lettres de Gautier ainsi que son traité du mariage, ne démontre pas rigoureusement que la Somme ait été écrite dans le milieu laonnais, ni que maître

* PL, CLXXVI, 845. — Oudin, au sixième chapitre de sa dissertation sur les œuvres authentiques de Hugues de Saint-Victor, dit avoir trouvé souvent dans les abbayes cisterciennes cet opuscule de Hugues {Çommentarius de scrt'ptoribus Ecclesiae antiquis, Leipzig, 1722, t. II, p. 1156).

» Somme, tract. I, 16 0*L, CLXXVI, 74, A-D).

■ Voir, plus haut, p. 34

Hugues son auteur ait eu des relations personnelles avec l'auteur de ces lettres, il est cependant acquis, croyons-nous, que le rapprochement dans les mêmes cahiers de la Somme et de la correspondance de Gautier de Mortagne n'a pas été purement accidentel : la Somme et ces lettres sont apparentées, et les unes expliquent certains passages de l'autre.

Reste le Liber de Trinitate de Gautier, qu'a édité. Bernard Pez 1. Je ne connais pas d'exemplaire de cet ouvrage, qui soit, dans les manuscrits, isolé de la Somme. Maître Hugues l'a-t-il connu, s'en est-il servi ?

Autant qu'on en peut juger par les Sententiae divinae paginae et par les Sententiae Anselmi récemment éditées, Anselme avait dans son enseignement peu développé la partie de la théologie qui traite de Dieu et des personnes divines. Il avait cependant mis en relief que l'étude de l'unité divine doit précéder celle de la Trinité ; il avait insisté aussi sur ce fait que la nature divine est absolument simple : c'est chez lui qu'on trouve, pour la première fois, je crois, cette formule : « Quidquid est in DeOy Deus est », qu'il donne sans référence comme une vérité « constante » ^. Gautier de Mortagne, écolâtre de Laon, écrivit, probablement pour suppléer à ce qui manque aux traités d'Anselme, son Liber de Trinitate.

Ce livre, qui n'est qu'un opuscule, est assez facile à dater. Dans le dernier chapitre, Gautier s'en prend à Abélard, sans le nommer : mais il ne connaît évidemment aucun écrit d'Abélard ; il y montre une connaissance des erreurs d'Abélard sur la Trinité beaucoup moins précise que celle que nous avons rencontrée dans sa lettre de 1136 ou 1137. Le traité de Trinitate est donc antérieur à cette date. La façon dont Gautier parle d'Abélard, « homines imperitoSyfere totius veritatis ignaros ^, etc. », et le soin

^ Thésaurus anecdotorum novissimus, Augsbourg, 1721, t. II, 11, c. 53-74.

* Sententiae divinae paginae, édit. citée, p. 5.

' Liber de Trinitate, chap. XIII (Pez, op. cit., t. II, c. 70).

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qu'il a de réfuter le sophisme de Roscelin : « Si l'on admet en Dieu une stricte unicé, le Père et le Saint-Esprit se sont incarnés^», indiquent assez que Gautier écrit après la condamnation d'Abélard à Soissons, en 1121.

Deux passages d'Abélard nous permettent de préciser davantage, et de savoir quels sont les adversaires dont Gautier veut réfuter les erreurs.

Abélard parle dans sa Théologie de six, et dans son Introduction de quatre professeurs de son temps qui enseignent diverses erreurs. L'un, Ulger d'Angers, prétend que les attributs que nous donnons à Dieu signifient en Dieu des réalités distinctes de l'essence. Un autre, Gilbert l'Universel, soutient à Besançon que les trois propriétés par lesquelles nous distinguons les trois personnes divines sont trois réalités (très res), distinctes des personnes et de la nature divine, — et nous savons par ailleurs que telle fut l'opinion de Gilbert de la Porrée et des Porrétains. Un autre, Albéric de Reims, qui avait été l'élève d'Anselme de Laon, attaque ce réalisme outré d'Ulger et des deux Gilbert en vertu de ce principe : « nihil penitus esse in Deo quod non sit Deus », où nous reconnaissons facilement l'équivalent de la formule d'Anselme : « Quidquid est in Deo, Detis est ». Mais, ajoute Abélard, à force d'exagérer la simplicité divine, Albéric en vient à concéder : « Deus genuit seipsum ». Le quatrième de ces maîtres est Thierry de Chartres, qui prétend que les créatures sont coéternelles à Dieu. Abélard ne nomme pas ces quatre maîtres d'erreurs ; mais G. Robert est parvenu ^ à les identifier et à prouver par là que les passages d'Abélard, où nous lisons ces renseignements, ne sont pas postérieurs à 1125.

Or, le Liber de Trinitate de Gautier est, en grande partie, manifestement ordonné à la réfutation de ces erreurs. Gautier réfute Ulger, sur les attributs réellement distincts de la substance divine, dès la fin de son premier chapitre *; et c'est à Anselme de Laon qu'il emprunte le principe de solution qu'il emploie :

* Liber de Trinitate, chap. V (ibid., c. 58).

• Robert, Les écoles, etc., p. 198-203.

■ Gautier, Liber de Trittitate (Pez, op. cit., c. 54).

nous distinguons les attributs ex diversitate ejfectuum ^. Il réfute, au chapitre VII ^, la coéternité du créateur et de la créature, admise par Thierry de Chartres; et c'est encore Anselme de Laon qui lui fournit sa réponse contre l'interprétation que Thierry donne au texte : « omnia in ipso vita erant ^. » A la fin de son chapitre IX, Gautier se sépare nettement de son ancien maître Albéric de Reims et conclut :

« Non tamen Deus genuit seipsum ; non enim divina substantia genuit seipsam, née etiam aliam divinam substantiam, sed persona Patris genuit personam Filii *. »

Conclusion qu'aucun théologien ne peut lire sans y reconnaître les formules que Pierre le Lombard adopta plus tard :

« Ad quod catholicis tractatoribus consentientes dicimus quod nec Pater genuit divinam essentiam, nec divina essentia genuit Filium, nec divina essentia genuit divinam essentiam ^. »

Enfin, dans ses chapitres XI et XII, Gautier soutient contre Gilbert l'Universel, — et peut-être aussi contre Gilbert de la Porrée, si ce dernier avait déjà formulé ses erreurs, — qu'en Dieu il n'y a ni propriétés, ni relations, qui soient réellement distinctes de la nature divine, quae non sint idem cum Deo, seu aliae res quant divina substantia •. Sur ce point, Gautier est d'accord avec son ancien maître Albéric de Reims : d'ailleurs ni l'un ni l'autre n'emploient la formule affirmative d'Anselme : « Quidquid est in Deo, Deus est » ; mais comme Albéric, Gautier exprime l'extrême simplicité, ou comme on disait quelquefois alors, l'unité ou l'identité de la nature divine, par des formules négatives, qu'il déduit d'Isidore, de Boèce et d'Augustin : « nec aliquam rem prorsus in Deo esse, quae ab eius substantia sit diversa. » Puis il montre que le passage de saint Jérôme de

^ Anselme, Sententiae divinae paginae (édit. Bliemetzrieder, p, 6).

* Gautier, op. cit., recueil cité, c. 61. ' Anselme, op. cit., recueil oité, p. 5.

* Gautier, op. cit., c. 66.

• Liber Sententiarum, lib. I, dist. IV et V (PL, t. CXCII, 535 ; édit. Quaracchi, I, p. 42).

• Gautier, op. cit., c. 67-70.

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V Expositio fidei ad Damasum, — que nous savons aujourd'hui être en réalité de Pelage \ — auquel en appellent les Gilbert, ne favorise en rien leur erreur. Et de nouveau, à lire Gautier, on croit relire certains morceaux du Lombard '. Le Liber de Trinitate serait-il une des sources des Sentences ?

Nous savons qu'au moment où il écrivait son traité de la Trinité, Gautier ne possédait pas les ouvrages où Abélard protestait contre les nouveautés des quatre maîtres de France, de Besançon, d'Angers et de Chartres. Que Gautier attaque les mêmes erreurs des quatre mêmes écolâtres ne peut donc s'expliquer que par Ja coïncidence des temps. C'est donc aux environs de 1 125 que fut écrit It'Liber de Trinitate. On peut donc le considérer comme une œuvre de l'école de Laon, contemporaine d'une autre œuvre issue de la même école, à savoir les six Dialogues ' que l'ancien et fidèle élève d'Anselme, Hugues de Rouen composa, pendant qu'il était abbé de Reading, entre 1125 et 1130.

En étudiant le Liber de Trinitate pour en déterminer les tenants et aboutissants, nous avons éprouvé d'un bout à l'autre de notre lecture une impression de déjà vu. « Audi, Israël^ quia Dominus Detis unus est. » Cela évoque Robert le Poule *, les Sententiae divinitatis *, Pierre le Lombard ^ et aussi la Somme '. Cette impression ne fit que croître, à mesure que nous avancions dans notre étude. Enfin, nous tombâmes sur un passage dont, incontestablement, l'auteur de la Somme s'est servi. Le voici :

' Voir la note des bénédictins sur le sermon apocryphe CCXXVI de saint Augustin (PL, t. XXXIX, 2181).

'Liber Sententiarum, lib. I, dist. XXV et XXXIII (PL, CXCII, 588, 591, 610; édit. Quaracchi, t. I, p. 162 et 207).

• Dialogorum seu quaestionum theologicarum libri septem (PL, CXCII, 1141).

• Sententiae, lib. I, 3 (PL, CLXXXVI, 676).

» Édit. Geyer, dans les Beitràge zur Gesch. (1er Philosophie des M. A., t. VII, Il-lii, Munster, 1907, p. 155.

• Liber Sententiarum, lib. I, dist. II (PL, CXCII, 526, n. 4; édit. Quaracchi, t. I, p. 23).

^ Somme, tract. I, 4, (PL, CLXXVI, 47, D).

Gautier

Liber de Trinitate, V

(Pez, Thésaurus, t. II, 11, c. 58)

Gautier vient d'expliquer, à sa façon, pourquoi : Filius se ipsum non genuit, et il s'objecte :

« Sed iterum opponitur : Si Trinitas inseparabilis est, et inseparabiliter operatur, tune carnem assumpserunt Pater et Spiritus Sanctus, et sunt incarnati, quia Filius carnem assumpsit et est incarnatus. Ad quod respondendum est : quanquam inseparabilis est Trinitas et inseparabiliter operatur, tamen aliquid convenit uni de personis q\iod minime convenit aliis. Hoc autem ex ipsarum creaturarum similitudine potest agnosci. In radio namque solis, sicut inseparabiliter adiunguntur splendor et calor, et calor explicat (sic) ^ et splendor illuminât... Ita in sancta Trinitate quaeque persona operata est incarnationem Filii, et tamen soli Filio convenit illa operatio et carnis assumptio. Potest autem aliquem movere, quod Scriptura quoque dicit, Christum conceptum esse et natum de Spiritu Sancto, tanquam soli Spiritui Sancto opus incarnationis adscribendo, quam tota Trinitas est

Somme

Tractatus I, 11

La Somme explique, comme le Lombard, pourquoi : Deus non genuit seipsum; et elle poursuit :

« Praeterea sciendum est quod sicut Trinitas inseparabilis est, ita inseparabiliter operatur. Quidquid enim operatur Pater, hoc idem Filius et Spiritus Sanctus operantur. Opponitur : soli Filio convenit assumpsisse carnem. Sed hoc est quaedam operatio; igitur aliquid operatur Filius, quod non Pater, quod non Spiritus Sanctus. Ad quod dicitur quod licet inseparabiliter operentur Pater, et Filius, et Spiritus Sanctus, tamen aliquid convenit uni quod non aliis. Quod per similitudinem ostendunt Sancti. In radio namque solis, sicut inseparabiliter adjunguntur splendor et calor ; tamen splendor illuminât, calor exsiccat, nec calor illuminât, nec splendor exsiccat. Similiter in sancta Trinitate, tota Trinitas operata est incarna tionem Filii.

Tota enim Trinitas operata est, ut homo ille esset, et ut Verbo uniretur. Ergo illa operatio non magis Filii quam Patris ; sed unio Filii et non Patris, sicut solius

^ L'édition de Pez renferme un assez grand nombre de lectures défectueuses. La Somme suit le De Trinitate de Gautier de si près qu'elle permet de corriger les bévues de l'éditeur. Ici la Somme écrit : exsiccat. Ailleurs, où Pez lit pariter, essentiari, sanctam, la Somme donne la leçon correcte : pluraliter, enunciari, solam, etc., etc.

THÉÂTRE DE l'aCTIVITÉ THÉOLOGIQUE

operata. Sed sciendum est quod Spiritus Sanctus, cum sit Deus et Patri et Filio consubstantialis, tamen amborum est donum. Ut ergo ex gratia et dono Dei, non propter hominum mérita, Dei Filium carnem assumpsisse appareret, ad nos instruendos providit Scriptura divina, Christum esse natum de Spiritu Sancto, tanquam incamatum Dei donum.

Satis apparet ex superiori similitudine, quod, licet Trinitas inseparabiliter operetur, tamen soins Filius carnem assumpsit,,sicut solus Spiritus Sanctus in columbae specie apparuit, et solius Patris vox audita est, dicentis ad Filium : Hic est Filius meus dilectus in que mihi bene complacui. »

Patris vox de nube audita est :

Hic est Filius meus dilectus in quo mihi complacui, et caetera. Si enim vox Filii vel Spiritus Sancti, falsum esset : Hic est Filius meus.

Non est enim Filius sui ipsius, vel Spiritus Sancti Filius. Et tamen tota Trinitas operata est vocem illam, sed soli Patri convenit, quia solus Pater per eam significatus est. Sicut etiam solus Spiritus Sanctus in columba apparuit, cum tota Trinitas eam operata sit. Sed solus Spiritus Sanctus in ea apparuit, quia ipse solus per eam significatus est.

Quaeritur an aliter Spiritus Sanctus fuerit in columba illa quam in aliis creaturis. Respondetur : non aliter quantum ad praesentiam vel essentiam divinitatis, sicut iam diximus, quae est in omnibus creaturis aequaliter ; sed quantiun ad significationem aliter. »

Il est vrai que, pour le fonds des choses, le Liber de Trinitate et la Somme ont ici une source commune, lointaine, qui n'est autre que saint Augustin. Mais la rédaction de Gautier est personnelle; et la mise en œuvre du texte de Gautier par maître Hugues est assez libre ; Hugues eût pu dire comme La Fontaine : « Mon imitation n'est pas un esclavage \ » En effet, il résume, omet, élague, et quelquefois développe et met en relief ce qui est trop concis ou estompé. Bref, le travail de maître Hugues est d'un compilateur intelligent, d'un professeur qui veut être compris.

Concluons : on voit, par les résultats obtenus, que nous

* Signalons un rapprochement suggestif avec Pierre le Lombard, Liber Sententiarum iib. III, dist. I, 3 ; dist. IV, i (PL, CXCII, 758 et 763; édit. Quaracchi, t. II, p. 553 et 563).

n'avons pas à nous repentir d'avoir suivi la piste que nous indiquait la reproduction fréquente dans les mêmes manuscrits et de la Somme et de ce qui nous reste de Gautier. Nous sommes maintenant assurés que c'est dans le milieu laonnais, parmi les connaissances et les amis, probablement parmi les élèves de Gautier, que nous avons le plus de chances de rencontrer le maître Hugues que nous cherchons. Si nous découvrons, parmi tous les Hugues du milieu du xii® siècle, un maître de ce nom qui ait eu des accointances avec Gautier, ce sera probablement en lui qu'il faudra reconnaître l'auteur de la Somme. Cette conséquence découle du résultat certain que nous vaut l'effort que nous avons fait pour situer maître Hugues dans l'espace.

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