ABSOLUE SIMPLICITE DE DIEU
cette simplicité par la raison : et son argumentation rationnelle se retrouve telle quelle dans Pierre le Lombard. Puis il prouve cette même unité divine par voie d'autorité : et ici il s'inspire évidemment du premier chapitre du Liber de Trinitate de Gautier de Mortagne '.
Sur ce court passage l'anonyme de Grenoble fait trois remarques :
« Quod tota Trinitas est substantia simplex. « Quod sicut Deus est, ita et unus est secundum rationem, ut unum sit principium.
« Exordium fidei ab unitate incipit non a Trinitate ^. »
Par cette dernière remarque, l'anonyme nous apprend que, d'après les Porrétains, on ne devait pas commencer l'étude de Dieu par le moyen de la raison, mais seulement à l'aide de la foi, et débuter par la Trinité. Le même anonyme blâme Pierre le Lombard d'avoir imité en ce point l'auteur de la Somme ^. De fait, maître Hugues et Pierre le Lombard ne font ici que suivre l'exemple d'Anselme de Laon et de Gautier de Mortagne pour ne rien dire de beaucoup d'autres. L'anonyme reproche au Lombard et à la Somme d'enseigner d'abord l'unité de la Trinité, au lieu de la Trinité de l'unité : « primo docens unitatem Trinitatis, quam Trinitatem unitatis. » En d'autres termes, il leur reproche d'enseigner : « Trinitas est una substantia, una quaedam summa res », au lieu de dire avec les plus raffinés des Porrétains : « Trinitas est unius substantiae. »
Il leur reproche en second lieu, — et ce reproche est intimement lié au précédent, — de prétendre prouver par la raison l'absolue simplicité divine. L'anonyme admet que la raison démontre l'existence de Dieu : « Quod sicut Deus est ». Ce qu'il ne veut pas, c'est que la même lumière naturelle de la raison démontre de même « l'unité divine ». Ce terme « unité » a plus d'un sens : ce qui choque l'anonyme ce n'est pas que l'on prouve l'unité divine par opposition à la pluralité des dieux; c'est que
1 PL, CLXXVI, 47, CD ; cfr Gautier (Pez, Thésaurus, c. 53). * FouRNiER, Étxides sur Joachitn de Flore, p. 68. •Id., tiûf., p. 71.
l'on dise que la raison prouve l'absolue simplicité de la nature divine. On lit, en effet, dans les Sententiae divinitatis, qui sont probablement cette œuvre d'un élève de Gilbert qui fut lacérée au concile de Reims (1148) :
« Nonne divinitas est Deus et non aliud ab ipso ? Respondeo quod divinitas est Deus et non aliud a Deo, actu rationis, non forma loquendi, ratione fidei, non ratione humanae philosophiae. Immo, tanquam de alio et alio et diverso, loquar de Deo et de divinitate \ »
Voilà qui est formel. La foi seule nous enseigne la parfaite simplicité de la nature divine, et encore, avec deux distinctions à la clef, actu rationis , non forma loquendi; en sorte que l'on peut parler correctement de Dieu et de sa divinité, comme de deux choses, tanquam de alio et alio, et diverso. Tout ceci est, on l'avouera, d'une extrême complication et subtilité. Or, c'est précisément ce que réfute le premier paragraphe du chapitre IV de la Somme,
Ayant à défendre contre certaines attaques l'emploi des « vestiges » du Créateur dans l'âme humaine, Hugues de Saint- Victor en appelle à la parfaite simplicité de Dieu ^. Pierre le Lombard rapporte la solution de Hugues le Victorin. Mais, comme au moment où il écrit, les idées des Porrétains sont connues, il sent que l'adversaire de la valeur des « vestiges » pourra répliquer que l'on ne connaît la divine simplicité que par la révélation, et que, par conséquent, il y a un cercle vicieux dans le système; le Lombard ajoute donc au Victorin ce qui suit :
a Mens itaque rationalis considerans haec tria, et illam unam essentiam in qua ista sunt, extendit se ad contemplationem creatoris; et videt unitatem in Trinitate, et Trinitatem in unitate. Intelligit enim unum Deum esse, unam essentiam, unum principium. Intelligit enim quia si duo essent, vel uterque insufficiens esset, vel alter superflueret, quia si aliquid deesset uni quod haberet alter, non esset ibi summa perfectio. Si vero nihil uni deesset quod haberet alter, cum in
* Sententiae divinitatis, édit. Geyer, dans les Beitrâge, t. VII, ii-in, p. 68. ■ De tacramenlis, lib. I, m, 25 (PL, CLXXVI, 227).