‹ La somme des sentencesChapitre 21 sur 53 · ABSOLUE SIMPLICITÉ DE DIEU · texte numérisé non relu

ABSOLUE SIMPLICITÉ DE DIEU

uno essent omnia, alter superflueret. Intellexit ergo unum esse Deum, unum omnium auctorem... ^ »

Cette argumentation du Lombard est des plus remarquables. La raison se démontre non seulement que le Créateur est unique de fait ; mais étant donnée sa suprême perfection, « summa perfectio », qu'il est aussi unique en droit; ce qui entraîne l'absolue simplicité de la nature divine : « Una quaedam summa res », comme dira, avec le Lombard, le quatrième concile de Latran.

Or, ce morceau du Lombard se retrouve, en abrégé, dans la Somme ^. Voici tout le passage :

« Ac primum de illa parte fidei quae pertinet ad unitatem divinae substantiae videamus. Sicut enim ratio approbavit Deum esse, ita et unum esse affirmât, ut principium omnium unum sit et finis (on reconnaît la seconde phrase qui déplait à l'anonyme porrétain). Si enim duo essent, vel utnimque insufficiens esset, vel alterum superfluum; quia si aliquid deesset uni, quod habere taltenim, non summe perfectum esset. Si vero nihil uni deesset, quod haberet alterum, cum in uno omnia essent, alterum superflueret. Est ergo unum principium, unus auctor omnium. Quod, ut iuvetur ratio, multae auctoritates probant... »

Quelle que soit l'opinion que l'on se fasse sur la date de la composition de la Somme, et par suite sur le plagiat commis ou par le Lombard ou par maître Hugues, le sens du passage dans les deux auteurs n'est pas douteux, et l'anonyme de Grenoble en a très bien compris la portée : c'est donc par un coup droit contre l'échafaudage savamment compliqué du porrétanisme, que débute le traité De Deo uno et trino de la Somme.

Enfin, l'anonyme blâme dans ce début cette thèse : «Quod tota Trinitas est suhstantia simplex ». Cette formule, rejetée par les Porrétains qui disaient : « Trinitas est unius substantiae »,

^ Liber Sententiarum, lib. I, dist. III, 3 (PL, CXCII, 533, 22 ; édit. Quaracchi, t. I, p. 38). Il est bon d'observer que cette argumentation du Lombard ne se trouve, à ma connaissance, nulle part ailleurs avant lui. On trouve bien chez Robert le Poule (Sententiae, lib. I, 2; PL, CLXXXVI, 675) et chez maître Roland (édit. GiETL, p. 16) un argument contre la pluralité des dieux, tiré de l'impossibilité de deux êtres parfaits ; mais Pierre le Lombard donne un sens et une portée d'un tout autre ordre à son argumentation.

« Tract., I, 4 (PL, CLXXVI, 47, C).

ne se trouve pas in terminis à cet endroit de nos éditions modernes de la Somme. Mais l'anonyme, jugeant du sens de l'expression unitas divinae substantiae qu'emploie la Somme, par l'usage du xii^ siècle et par tout le contexte du passage, ne s'est pas mépris sur la pensée de l'auteur. La phrase incriminée se lit d'ailleurs plus loin au chapitre VIII, comme l'a noté Paul Foumier : « Tota Trinitas est suhstantia simplex ^. » On la trouve aussi chez Gautier de Mortagne : « Una est Dei suhstantia simplex... et hi très nihil aliud sunt quam ipse Deus et una Dei suhstantia ^. »

L'éditeur des Sententiae divinitatis a remarqué, non sans quelque fondement, un certain air de parenté entre le début des Sententiae divinitatis et celui du chapitre IV de la Somme. L'hypothèse d'une source commune, — qui est ici d'abord Gautier de Mortagne et pour ce qui suit, Hugues de Saint- Victor, — ne lui vient pas à l'esprit, et il conclut à une filiation : les Sententiae se sont servies de la Somme. Et quand dans son introduction, — d'ailleurs remarquable et d'une sobriété élégante, — il se pose la question des relations entre la Somme et ces Sententiae, c'est d'abord et surtout sur le chapitre qui nous occupe qu'il appelle l'attention ^.

Que dirait l'éditeur de ces références, si on lui soutenait que la Somme a été écrite après les Sententiae divinitatis et très probablement avec l'intention expresse de les réfuter? Je ne sais. En tout cas, il nous étonne quand il écrit que «le début des Sententiae est emprunté à la Somme; qu'en outre dans la première thèse qui est sur l'unité de Dieu, les deux ouvrages sont de parfait accord * ».

La première chose que dit la Somme, c'est que par la raison naturelle on prouve ce qu'elle appelle « l'unité de la substance

» FouRNiER, op. cit., p. 68; cfr PL, CLXXVI, 55, A.

• Liber de Trinitate, chap. IX (édit. Pe2, c. 65).

• Geyer, Die Sententiae divinitatis, dans la collection citée, t. VII, ll-ni, préface, p. n, 57; texte, p. 155.

• Id., ibid., préface, p. 1 1 : « Auch in der ersten Thèse von der Einheit Gottet ■timmen beidc Werken Uberein. »

LA FORMULE d'ANSELME DE LAON 97

divine ». Les Sententiae divinitatis emploient ces mots. Mais comment les prouvent-elles ? Uniquement par la révélation, exclusivement par la foi : « Et hoc habet catholica fides : Unum Deum... » Et comment les entendent-elles ? Dans le sens des Porrétains : « Detis est unius substantiae et trium Personarum. » Et l'on nous demande d'accorder que les deux ouvrages sont ici du même avis ! Sans contestation possible, l'anonyme du Liber de ver a philosophta a vu plus clair en matière doctrinale.

Maître Hugues, suivant l'ordre adopté par le Victorin \ intercale entre la doctrine de l'unité divine et celle de la Trinité, les deux questions de l'ubiquité de Dieu et de la localisation des anges, dont Gautier ne parle pas dans son Liber de Trinitate. Ces problèmes, quand écrivait le Victorin, avaient été soulevés par Abélard et par Thierry de Chartres. Depuis, ils étaient devenus classiques. Maître Hugues trouvant bonnes les réponses données par le Victorin à ces questions, se les approprie, en les résumant à sa façon, je veux dire en mettant en évidence les textes scripturaires et patristiques, sous-jacents aux développements oratoires de sa source.

Ce faisant, maître Hugues a soin de ne pas perdre une occasion qui se présente, de contredire une fois de plus les Porrétains. S'inspirant à la fois d'Anselme de Laon ' et de Gautier de Mortagne ', il écrit :

« Sed aliter omnia in Dec, aliter Deus in omnibus. Omnia in Dec, non par essentiam, quia, ut dicit Augustinus : Quidquid in Dec est, Deus est.... Quia, ut idem ait : Sicut arca antequam fiât est in mente artificis, ita omnia in Dec ab aeterno. Nec tamen sequitur : ergo ab aeterno fuerunt, sed in Dec ab aeterno; quia si in Dec coepissent, iam in Dec esset mutatio *. »

Ici, grande indignation et vigoureuse dénégation de l'anonyme du Liber de vera philosophia :

* De sacramentis, lib. I, m, 15-18 (PL, CLXXVI, 221-224).

* Sententiae divinae paginae (édit. citée, p. 5).

* Liber de Trinitate, VII (édit, Pez, c. 61). « PL, CLXXVI, 48, B.

« Dicit idem Augustinum dixisse, quod quidquid est in Deo, Deus est ; quod nec Augustinus, nec aliquis Sanctorum unquam legitur dixisse, quia omnia sunt in Deo, nec sunt Deus \ »

Nous avons dit plus haut " qu'Anselme de Laon propose la formule : « Quidquid etc., » comme une vérité « constante », sans l'attribuer à personne. Tous ceux qui la lui empruntèrent, n'imitèrent pas sa réserve : maître Roland l'attribue à Boèce ^; Guillaume de Saint-Thierry ^ et la Somme l'attribuent à saint Augustin. La vérité est que, bien qu'on puisse très facilement déduire cette formule de Boèce et de saint Augustin pour exprimer la parfaite simplicité divine, elle ne se trouve pas interminis dans leurs œuvres. L'anonyme de Grenoble est, nous allons le voir, bien renseigné sur ce point.

Un passage, extrait d'un ouvrage attribué à Guillaume de Saint-Thierry, Contra Gilbertum Porretanum, de relationibus divinis ", nous apprend que cette formule joua un grand rôle dans la controverse avec les Porrétains. Pour prémunir son lecteur contre les nouveautés de Gilbert, Guillaume en appelle aux théologiens, récemment décédés :

« Dico autem insignes illos Laudunenses Anselmum et Radulphum ; magistrum etiam Albericum Rhemensem, prius Bituricensem archiepiscopum (f 1141) et fidelissimum divini verbi tractatorem Hugonem de Sancto Victore (f 1141), sed et Robertum Pullanum (f circa 1147), apostolicae Sedis cancellarium ^ ; caeterosque quam plures quorum aut presentia adhuc, aut memoria recens in benedictione est. Quorum communis exstat sententia, quidquid est in Deo,Deum esse. Hinc magister Radulphus Laudunensis quadam scriptura sua sic ait : Fer illa nomina Pater, et Filius, et Spiritus Sanctus, nullas intelligimus poni

' FouRNiER, op. cit., p. 68 et 75.

* Voir plus haut, p. 83.

' Sententiae (édit. GlETL, p. 19).

•PL, CLXXXVI, 634; mais cet extrait publié par Mathoud, provient du Contra capitula Gilhtrti de Gcoffroi d'Auxerre (PL, CLXXXV, 595-618); voir A. Adam, Guillaume de Saint-Thierry, Bourg, 1923, p. 92-93.

• Robert le Poule, Sententiae, lib. I, 3 (PL, CLXXXVI, 677, C). Sur la date de la mort (1147), voir Hastings Rashdall, dans le Dictionary oj national bû^aphy, art. Pullen (Robert), Londres, 1909, t. XVI, p. 463.

Page 1