LA FORMULE D ANSELME DE LAON
proprietates (sicut de lusto, Pio, superius dictiun est), quae sint aliud quam ipsae personae. »
GeofFroi d'Auxerre ne nomme malheureusement, parmi les tenants de la formule Quidquid ou de son équivalent Nihil aliiidy que les défunts. Les dates de leur mort nous apprennent que Geoffroi n'écrivait pas avant 1148, date du concile de Reims, où Gilbert dut se rétracter. C'est donc vers cette époque, que le débat sur cette formule commença.
Mais la rétractation de Gilbert de la Porrée ne mit pas fin aux disputes. Le porrétanisme survécut au concile de Reims ^ ; et on continua à discuter la question. Et avec quelle passion, l'histoire suivante, que nous raconte l'anonyme de Grenoble, va nous l'apprendre.
Un de mes amis, narre cet anonyme, maître A., chanoine de Saint- Ruf, depuis le concile de Reims célébré par Eugène III, ex quo coeperunt huiusmodi novitates crebrescere^ jusqu'aux approches du concile de Rome célébré par le pape Alexandre III (1179), passa son temps à parcourir les églises et les monastères des Gaules, des Espagnes, de l'Italie et même de la Grèce, interrogeant tous les sages, lisant et relisant les innombrables volumes, où on lui disait qu'il était question de la sainte Trinité et de son unité, pour savoir si cette formule : « Quidquid est in Deo^ Deus est, » avait été écrite quelque part par quelque saint, ou si du moins on pouvait trouver quelque mot, aliud aliquod verbum, d'où cette formule pourrait se déduire. Car il lui semblait que cette formule était la cause et l'origine de presque toutes les nouveautés, sous le couvert desquelles on ressuscitait dans l'Église l'hérésie de Sabellius. Or, en ces trente ans de course, le chanoine n'avait découvert nulle part cette formule, ni son équivalent, ni un texte d'Écriture ou de Père (auctoritatem), ni un argument par lesquels on puisse la prouver ou la défendre. Pour que le fruit de tant de travaux ne fut pas perdu, le chanoine avait écrit une Collection de textes, dont il avait offert un exemplaire à Alexandre III, quelques autres à différents couvents
^ Vernet, Dict. de théol. cathol., article Gilbert de la Porrée, t. VI, c. 1354.
lOO LE PORRÉTANISME ET LA «SOMME»
OU églises, et un à notre anonyme; mais celui-ci ne l'avait pas sous la main, lorsqu'il rédigeait le Liber de ver a philosophia, car il l'avait laissé, dit-il à Jérusalem : ce qui ne l'empêche pas d'en donner des extraits, de mémoire, n'est-ce pas ? — Par où nous savons pourquoi l'anonyme nie si énergiquement que saint Augustin ait jamais écrit : « Quidquid etc. ». Par où nous pouvons peut-être deviner pourquoi l'auteur de la Somme introduit deux fois la formule, odieuse aux Porrétains, dans des contextes où Gautier de Mortagne et Hugues de Saint- Victor ne l'employaient pas. En tout cas, soit dans sa forme positive, soit dans sa forme négative, cette formule et la doctrine de la parfaite simplicité divine étaient chères à l'école de Laon.
Passons à l'étude du chapitre VI de la Somme. Maître Hugues continue à suivre le plan du De sacramentis de Hugues de Saint- Victor. Celui-ci, après avoir traité de l'ubiquité divine et de la localisation des anges, passe à l'étude de notre connaissance de la Trinité par les « vestiges » du Créateur. Son chapitre XIX est une transition pour passer d'un sujet à l'autre \
Mais ce court chapitre déplaît à l'auteur de la Somme. Le Victorin en effet y admet que l'on prouve la Trinité par la raison naturelle. Notre maître Hugues est d'un autre avis. Le second chapitre du Liber de Trinitate de Gautier le tire d'embarras. Dans ce chapitre, Gautier prouve la Trinité des personnes divines par l'Ancien et par le Nouveau Testament. Maître Hugues en fait autant dans les premières lignes de son chapitre VI. Puis, il se pose la question de la connaissance de la Trinité per modum vestigii, qui était alors classique ; et il démarque les chapitres suivants du Victorin, mais sans perdre de vue ce qui semble sa grande préoccupation, de bien marquer son opposition aux Porrétains.
Que la raison naturelle puisse démontrer la Trinité, ce fut
THÉORIE DES «VESTIGES» lOl
l'opinion de saint Anselme, d'Anselme de Laon \ d'Abélard, de Hugues, puis de Richard de Saint- Victor. D'autres, à la même époque, comme Gautier de Mortagne ^, Hugues d'Amiens ou de Rouen ^, Robert le Poule * et Pierre le Lombard ^ ne reconnaissent aucune valeur probante à notre connaissance des personnes divines per modum vestigii. Maître Hugues est de ce dernier avis ; et comme l'a noté G. Robert ®, la manifesta declaratio, clora demonstratio du Victorin ^ devient chez lui vestigtum, quaedam exemplaria. Cela ne l'empêche pas d'essayer « d'illustrer » le mystère par l'étude des « vestiges », traditionnelle depuis la glose marginale de Walafrid Strabon : « Faciamus hominem ad imaginem... »
Les plus communes des explications classiques étaient tirées de divers passages de saint Augustin. Les uns se servaient de l'analogie : memoria, notitia, amor. C'est ce que font Gautier ' et Hugues de Rouen ®. Et ni l'un ni l'autre ne sent le besoin, — et ceci date leurs œuvres, — d'expliquer ce que vaut cette analogie, étant donné que dans la créature mémoire ^ connaissance et amour ne constituent pas des personnes. Les autres, comme on peut le voir dans Hugues de Saint- Victor *°, partent de l'analogie mens, sapientia, amor; et ils ont grand soin d'expliquer que, malgré la disparité du « vestige » dont ils se servent pour monter aux personnes divines, leur raisonnement est quand même valable, étant donnée la parfaite simplicité de la nature divine. Le Victorin avoue ici son extrême embarras : « Et subit rursus ex adverse alia duhietas, et puisât mentem profundo rerum cali-
^ Sententiae divinae paginae (édît. citée, p. 6). « Gautier, ibid., IX (édit. Pez, c. 64-66).
' Dialogorum seu quaestionum theologicarum libri septem, lib. I, 3 (PL, CXCII, 114s et suiv.).
4 Sententiae (PL, CLXXXVI, 677).
" Liber Sententiarum, lib. I, dist. III, vi (édit. Quaraccbi, p. 37; PL, CXCII,
• Les écoles, etc., p. 230.
' De sacramentis, lib. I, m, 21 (PL, CLXXVI, 225).
8 Op. cit., IX (édit. Pez, c. 65).
« Op. et loc. cit., (PL, CXCII, 1146).
" Op. et loc. cit., 21 (PL, CLXXVI, 225).
gantium; et exit quaestio... quare tria illa quae in Deitate reperta sunt, personae dicantur ^. »
Que s'était-il donc passé entre le moment où, avant 1130, Hugues de Rouen et Gautier avaient écrit, et le temps où le Victorin composait son De sacramentis ? Maître Roland nous l'apprend. Les Porrétains s'étaient mis à nier la valeur de toutes ces analogies, et à demander qu'on leur expliquât pourquoi en Dieu, ce qui dans l'homme n'était qu'un accident, constituait une personne; et aussi, pourquoi ce qui en l'homme était distinct de la substance, constituait en Dieu des personnes identifiées avec la substance :
« Haec similia, dit Roland, a quibusdum improbantur et nuUius momenti esse dicuntur. Anima non est intellectus, memoria et dilectio non sunt anima, et sic de caeteris '. »
Il fallait répondre à ces négateurs; et le Victorin, qui prétendait que l'analogie démontrait la Trinité, était, on l'a vu, fort embarrassé. Il abandonna la mémoire, et mit à la place la mens ou substance de l'âme : ce qui rendait un peu moins difficile la réponse à faire. Cette réponse consistait à dire que dans la créature, la connaissance et l'amour ne sont que des « affections » accidentelles; en Dieu, vu la divine simplicité, elles sont identiques à l'essence. A quoi, on s'en souvient ^, Pierre le Lombard ajouta la preuve de cette divine simplicité par la raison naturelle, qui se lit aussi au début du chapitre IV de la Somme.
Notre maître Hugues, c'était son système avoué, prenait son bien où il le trouvait. Le Victorin lui paraissant ici meilleur que Gautier, il l'exploita. Cinq chapitres du Victorin * furent soumis à son travail d'abréviateur intelligent. Comme au moment où il écrivait, les difficultés dialectiques des Porrétains étaient mieux connues, comme les attaques des Porrétains étaient plus pressantes, maître Hugues, tout en restant fidèle à la pensée de son
» Ihid.t 25 (ibid., 227, A).
* Sententiae (édit. Gibtl, p. 27).
' Voir plus haut, p. 94.