THJÉORIE DES « VESTIGES » IO
modèle, intercala dans sa compilation des formules non équivoques contre les novateurs :
« Et haec Trinitas est Pater... et Sapientia Patris... et Spiritus Sanctus... Et sunt istae très personae distinctae, sed tamen una substantia, unus Deus \ »
Mêmes précautions dialectiques dans la réponse à la difficulté, qui avait donné la berlue au Victorin :
« Nec potest dici notitia hominis est homo... sed Sapientia Dei est Deus, quia non est in Dec aliud ab ipso. Très igitur personae unus Deus, una substantia : una natura, très personae, Pater, Filius, Spiritus Sanctus ^. »
Nous avons déjà rencontré ^ ces conclusions sous la plume de Gautier bataillant contre Gilbert l'Universel, mais sans ce double souci, auquel l'anonyme de Grenoble reconnaît l'adversaire de ses doctrines, de mettre en relief l'équivalence des termes concrets et des termes abstraits, unus Deus, una substantia, et d'énoncer la doctrine par des propositions converses : «très personae una substantia; una natura, très personae. »
Sur ce chapitre VT de la Somme, l'anonyme blâme que l'on dise que l'âme est un vestige de la Trinité. Vu ce que nous savons déjà sur le rôle très limité que les Porrétains accordaient à la raison naturelle dans notre connaissance religieuse, cette négation de la valeur des « vestiges » n'a rien de surprenant. L'anonyme d'ailleurs ne manifeste pas ici une opinion purement personnelle. Car les Sententiae divinitatis gardent sur les « vestiges » le silence le plus profond.
L'anonyme critique ensuite ceci :
« Quod Deus Trinitas est Pater, et Sapientia quam habet sine qua nunquam fuit, et Amor quo semper eam dilexit, quae sunt très personae, Sicut mens humana et eius sapientia et eius amor sunt tria, quae tamen non sunt personae, quia sunt affectiones circa animam. Et quod
iPL, CLXXVI, 51, C.
2 Ibid., 52, B.
' Voir plus haut, p. 85.
sapientia Dei est Deus et una substantia; vel una natura est illae très personae Pater et Filius et Spiritus Sanctus ^. »
Ces phrases ne sont pas extraites de la Somme mot pour mot ; elles n'en révèlent que mieux, par leur construction insolite, les préoccupations porrétaines de l'anonyme et ce qu'il trouve de choquant et de faux dans le texte de la Somme : l'équivalence de l'abstrait et du concret, l'emploi de propositions converses. Cela manque chez le Victorin, bien que, comme l'a noté l'abbé Robert, « pour le fond » l'accord existe ici entre la Somme et le De sacramentis ^. Il n'en reste pas moins que le rédacteur de la Somme introduit dans le modèle qu'il suit, des formules qui lui sont étrangères, et qui n'ont pas d'autre but que de ne pas prêter le flanc aux équivoques des Porrétains et de fermer l'issue des échappatoires auxquelles ils avaient recours. Si le Victorin n'avait point pris ces précautions, c'est qu'au moment où il écrivait, ces équivoques et ces échappatoires n'étaient point encore connues.
Le même érudit que nous venons de citer, a très bien vu aussi que les cinq chapitres suivants de la Somme, du septième au onzième inclusivement, dépendent étroitement du Victorin, comme les trois précédents ^. Et il a retrouvé dans le D2 sacramentis deux autres des propositions que l'anonyme de Grenoble dénonce dans la Somme et déclare impudemment n'être pas dans le gros De sacramentis *.
Tout cela est exact, à la condition qu'on ne pense pas que la Somme n'a pas dans ces cinq chapitres d'autre source que le Victorin. Nous allons voir qu'il en va tout autrement dans la réalité. Pour le montrer, au lieu de suivre pas à pas le texte de la Somme, — ce qui serait très long, — il nous suffira de rapporter
* FoxnïNiER, op. cit., p. 68. Cfr Somme, ibid., 51, C, 52, B.
* Let écoles, etc., p. 223.
* Ibid., p. 230, n. 5,
* Ibid., p. 223.