SIMPLICITE DIVINE IO
Il y a cependant une différence notable entre la rédaction de Gautier et la Somme. L'auteur de la Somme connaît l'argumentation de Gilbert de la Porrée et ses chicanes sur les « propriétés des Personnes, qui ne sont pas les Personnes ». Il sait mieux que maître Roland \ comment les Porrétains' argumentent contre le Liber de Trinitate, où Gautier avait autrefois réfuté Gilbert l'Universel et les erreurs naissantes de Gilbert de la Porrée. Il sait à quelles subtilités dialectiques ils ont recours pour établir leur thèse et pour échapper à la rigueur de la démonstration de Gautier. Il modifie donc non pas la doctrine de son modèle, mais l'ordre de sa démonstration et quelquesunes de ses formules. Au lieu de « relations », il parle surtout de propriétés ^; à la formule négative : « nihil esse in Deo, quod aliud sit ah ipso », il joint la formule positive, qui depuis le concile de Reims, où l'on s'en est servi contre Gilbert, est la bête noire des Porrétains : « Quidqtiid est in Deo, Deus est ». Mais tous les éléments de la discussion sont empruntés à Gautier : l'explication de la préface de la messe, « in personis proprietaSy in essentia unitas », la discussion et l'exégèse du texte du pseudo- Jérôme, c'est à dire de Pelage, le soin de distinguer ce qui, en ces matières ardues, se prouve par voie d'autorité ou par raisonnement. Enfin, l'argument principal est emprunté mot pour mot à Gautier, dont voici le texte :
« Item, si très relationes in Deo sunt, et sunt aliae res quam divina substantia, apparet ab aeterno non fuisse solam * Trinitatem quae Deus est, sed cum ea quandam aliam... »
Remarquons, pour finir, que la principale addition que fait la Somme au Liber de Trinitate se trouve dans la formule de la conclusion :
« Fateamur igitur très personas, vel très illarum proprietates, unum
^ Sententiae (édit. GiETL, p. 17-20).
^ Sententiae divinitatis (édit. Geyer, p. 160-163).
' Ainsi fait Pierre le Lombard, dans sa distinction XXXIII du livre I, dirigée tout entière contre Gilbert de la Porrée.
* B. Pez {op. cit., c. 68) donne la leçon sanctam; est-ce à Pez, est-ce au copiste du manuscrit que déchifire Pez, qu'il faut attribuer ce non-sens ? Peu importe; la faute de lecture est évidente.
Deum, unam essentiam; et unam divinam substantiam illas très personas esse, vel illas proprietates ».
Cette conclusion ainsi formulée, en mêlant les termes abstraits aux termes concrets, en recourant à des propositions converses, suivait rigoureusement de l'argumentation de Gautier; mais il ne lui était pas venu à l'esprit de la formuler ainsi. Pourquoi l'auteur de la Somme juge-t-il à propos de le faire ? Les arguties des Porrétains l'exigeaient.
La dernière critique de l'anonyme contre les doctrines trinitaires de la Somme est la suivante :
« Pater non est sapiens sapientia genita ex se, sed sapientia ingenita quae ipse est, quia una sapientia est tota Trinitas, sed in Pâtre ingenita, in Filio genita '. »
Cette phrase est extraite du chapitre XI de la Somme '. G. Robert ^ n'est point parvenu à la découvrir chez Hugues de Saint- Victor ; mes recherches personnelles n'ont pas été plus heureuses.
Je ne la retrouve pas davantage dans le Liber de Trinitate de Gautier, bien qu'au chapitre VIII, la doctrine qu'elle énonce soit indiquée d'un mot. Maître Hugues, qui n'a pas l'habitude de rien dire qui lui soit personnel, en dehors de quelques transitions ou de quelques phrases explicatives, aurait-il, pour une fois, dérogé à ses habitudes de compilateur ?
Une étude attentive des propositions que l'anonyme de Grenoble reproche au Lombard, m'a donné la réponse à ce doute. On y lit :
c Idem, capitule CCXX, quod sapientia genita est eadem sapientia et ea qua sapiens est Pater, sive ea qua sapiens intelligitur persona sive essentia Patris ; quia persona Patris, quae intelligitur cum dicitur
* Liber de vera philosoptùa, dans FOURNIBR, Études sur Joachim de Flore, p. 70.
• PL, CLXXVI, 60, A. ' La écoles, etc., p. 223.
APPROPRIATION DE LA « SAGESSE » lOÇ
sapientia ingenita, et persona Filii, quae significatur cum dîcîtur sapientia genita, una eademque sapientia est, quae essentia divina intelligitur communis tribus personis \ »
Cette doctrine reprochée au Lombard est évidemment identique à celle qu'énonce la proposition tirée du chapitre XI de la Somme. Le passage se trouve dans la distinction XXXII du livre I des Sentences^.
Cette distinction est consacrée tout entière à résoudre certaines arguties des Porrétains. Nous avons vu, plus haut, Hugues de Saint- Victor avouer son embarras en présence de quelques difficultés; nous avons vu aussi la Somme profiter des solutions données par le Victorin, mais sans aucun aveu d'embarras *. « Hic magna oritur quaestio »; c'est tout. De même ici. Le Lombard avoue franchement son embarras et son insuffisance : la Somme dit simplement : « Hoc loco notandum est » ; ce qui n'indique pas un auteur pris au dépourvu.
Or, il suffit de parcourir la distinction XXXII du Lombard pour y remarquer, non seulement les formules, mais aussi tout le raisonnement par lequel ces formules sont établies dans ce chapitre XI de la Somme.
Certainement, ou le Lombard a délayé la Somme, ou l'auteur de la Somme a abrégé le Lombard. Mais si le Lombard avait un devancier, chez qui il trouvait la solution du problème discuté, d'où venait son embarras ? Et si l'auteur de la Somme fut le premier à connaître et à résoudre les sophismes des Porrétains, comment expliquer le ton dégagé de son simple : « Hoc loco notandum est ? »
Sans vouloir encore décider, sur cet indice, que la Somme est postérieure à l'œuvre du Lombard, retenons ce fait : déjà nous avons rencontré un passage, où la parenté des textes du Lombard et de la Somme est certaine, sans qu'il soit possible de l'expliquer par l'emploi d'une source commune; il s'agissait, on s'en souvient, de la démonstration rationnelle de l'absolue
* Liber de vera philosopkia, dans Fournier, op. cit., p. 73. " PL, CXCII, 609, n. 6; édit. Quaracchi, 1. 1, p. 204. ' Voir plus haut, p. loi.
IIO LE PORRETANISME ET LA «SOMME»
simplicité de la nature divine, à l'aide du moyen terme de la souveraine perfection de Dieu. C'est là une des maîtresses pièces de la doctrine trinitaire du Lombard : « una quaedam summa res ». Ici, il est question d'un autre point essentiel de la même formule lombardienne, à savoir que les « propriétés des personnes sont les personnes elles-mêmes, ou Dieu, ou l'essence divine ». Et de nouveau, la Somme et le texte du Lombard sont étroitement apparentés, sans qu'on arrive à découvrir de source commune.
Voici un troisième passage, où l'emploi d'une source commune au Lombard et à la Somme est probable, mais où la mise en œuvre de cette source a donné un résultat tel, qu'il nous faut admettre de nouveau une relation de parenté entre les Sentences du Lombard et la Somme.
C'est encore l'anonyme de Grenoble qui attire mon attention sur un passage du Lombard. Il lui reproche d'avoir soutenu :
«Idem, capitule LXXX VII, quod caritas aliquando refertur ad substantiam quae communis est trium personarum et tota in singulis; aliquando specialiter ad personam Spiritus Sancti; sicut sapientia Dei aliquando pro divina substantia ponitur, aliquando pro Filio proprie... ^ »
Il s'agit ici, on le voit, du même problème doctrinal que dans le morceau précédent; la solution que l'anonyme reproche au Lombard est la même que ci-dessus ; et la critique faite par l'anonyme nous avertit que le Lombard y vise les mêmes adversaires, les Porrétains. Or, on trouve un passage parallèle dans la Somme y au début du chapitre X, où maître Hugues conclut :
« Patet itaque quod eadem nomina modo ad unitatem substantiae modo ad pluralitatem personarum significandam ponuntur "'. »
Pour le fond de la doctrine, pour plusieurs des raisonnements
* FOURNIER, op. cit., p. 72; cfr Liber Sententiarum, lib. I, dist. X (PL, CXCII, 550, n. 3 ; édit. Quaracchi, t. I, p. 74).
• Somme, tract. I, 10 (PL, CLXXVI, 57, B).
APPROPRIATION DE « l' AMOUR » III
et même des mots employés, la source commune du Lombard et de la Somme est ici le chapitre VIII de Gautier. Le Lombard paraît s'en être servi; et pour la Somme, la chose est certaine, car elle copie une phrase de Gautier, presque mot pour mot :
« Solet et hoc nomine quandoque Filius, sapientia sine determinatione posita designari, sicut plerumque fit in Proverbiis Salomonis . »
Le Lombard remplace cet exemple de Gautier par un autre ; mais la Somme écrit :
« Soient etiam sine appositis determinationibus personas significare haec nomina, ut per sapientiam intelligatur Filius, ut in Proverbiis Salomonis saepissime *. »
Nous sommes donc en présence de deux textes, dont l'un très librement, l'autre assez strictement, ont mis en œuvre la même source : la ressemblance de ces deux textes n'a donc rien de surprenant.
Mais, en y regardant de près, on voit vite que la mise en œuvre du chapitre VIII de Gautier par le Lombard et par maître Hugues n'a pas été totalement indépendante. L'un des deux a connu la rédaction de l'autre. Mais lequel des deux a employé le travail de son devancier ?
Si surprenant que soit ce résultat de l'application des règles généralement admises pour trancher ces sortes de cas, c'est la Somme qui manifeste la connaissance des Sentences du Lombard, bien qu'elle dépende pour le style beaucoup plus de Gautier que des Sentences. La rédaction du Lombard est celle d'un homme embarrassé, qui tâtonne, qui ne va qu'à petits pas, avec précaution, et ne met pas un pied devant l'autre sans sonder le terrain et interroger l'horizon. L'auteur de la Somme, au contraire, sait dès le début où il va aboutir; il marche d'un pas assuré, néglige les intermédiaires, réunit dans une même formule, facile et nette, ce qui dans les Sentences est dispersé. Bref, on dirait l'auteur d'un manuel élémentaire résumant
1 Édit. Pez, chap. VIII, c. 63.
* Somme, tract. I, lo (PL, CLXXVI, 56, D et 57. A).
de nos jours, en une page, quelque thèse péniblement échafaudée et construite par un maître de la théologie. Ou les règles communément admises de la critique textuelle ne signifient rien, ou c'est maître Hugues qui a connu et employé les Sentences.
Les professionnels de la théologie savent tous que la doctrine du Lombard sur les noms divins, qui signifient tantôt la substance divine, tantôt les personnes ou l'une d'elles, est intimement liée à la célèbre formule : « Una quaedam summa res est, quae simul est Pater etc. » Que l'auteur de la Somme ait vu cette connexion, cela n'a rien de très surprenant, puisqu'après tout, bien que fort peu original, il était, comme on dit, de la partie. Mais ce qui est étrange, c'est que pour formuler cette conséquence, qui ruinait à la fois les erreurs de Roscelin, d'Abélard et de Gilbert de la Porrée, il emploie exactement les mêmes passages de saint Augustin que le Lombard et de la même façon. Et ceci est un quatrième passage où la Somme et le Lombard sont apparentés \
Que l'on ne pense pas que cet emprunt fait à un livre bien connu de saint Augustin ^ n'a aucune signification, et que maître Hugues et le Lombard ont très bien pu, indépendamment l'un de l'autre, lire et employer le De doctrina christiana d'Augustin.
Si l'on compare la Somme et Pierre le Lombard, on constate que la ressemblance de leur citation d'Augustin tourne à l'identité. Si l'on remonte à leur source commune, on constate que les deux phrases qu'on lui emprunte, ne se suivent pas dans l'original, mais sont empruntées à deux chapitres différents, le troisième et le cinquième. Et cette circonstance rend déjà invraisemblable l'indépendance absolue de la rédaction de la Somme et des Sentences. De plus, quand il s'agit de faire l'exé-
' Somme, tract. I, lo (PL, CLXXVI, 57, B); cfr Liber Sententiarum, lib. I, diit. XXV (PL, CXCII, 590, n. 8; édit. Quaracchi, t. I, p. 161). •De doctrina christiana, III, 3, 5 (PL, XXXIV, p. 20 et 21).