LA FORMULE DU LOMBARD II
gèse d'un texte, il faut, comme le dit souvent le Lombard et, après lui, saint Thomas d'Aquin, l'interpréter ex causis dicendi^ ce qui revient à dire qu'il faut tenir compte de l'intention de l'auteur. De même, quand il s'agit d'apprécier l'emploi d'un texte : le même texte, matériellement identique chez deux auteurs, ne prouve en aucune façon leur dépendance, s'il est allégué dans un contexte différent et pour des fins qui n'ont aucun rapport entre elles \ Mais tel n'est point le cas ici: c'est, en effet, pour confirmer la même thèse, pour résoudre les mêmes difficultés, que maître Hugues et Pierre le Lombard citent deux phrases de saint Augustin, qu'ils découpent dans l'original, puis accouplent dans leur rédaction, de la même façon et aux mêmes fins. Dans ces circonstances, l'interdépendance de la Somme et des Sentences ne paraît pas douteuse. Cette citation commune d'Augustin constitue donc un quatrième passage, où la parenté littéraire de maître Hugues et du Lombard se manifeste.
Ces quatre coïncidences soulèvent une grosse, très grosse question. Dans le premier et le dernier de ces passages communs, on ne peut rien conclure sur la question de priorité, pour la simple raison que le texte de la Somme et celui du Lombard se ressemblent trop. Mais pour les deux autres, si l'on applique les règles communément admises de la critique
' Sans aucun doute Pierre le Lombard et maître Hugues avaient lu, l'un et l'autre, Abélard, Theologia christiana, lib.IV (PL, CLXXVIII, 1262). Abélard citait lui aussi saint Augustin ; mais ni le problème qu'il se posait, ni surtout l'interprétation qu'il donnait du texte (abusive) dans un sens sabellien, ne permettent de le considérer contune la source de la pensée orthodoxe du Lombard et de Hugues.
Bach {Dogmengeschichte des Mittelalters, Vienne, 1875, t. II, p. 142) pense que Gilbert de la Porrée tomba dans l'arianisme à force de vouloir s'opposer au sabellianisme d'Abélard. Quoiqu'il en soit, il est certain que l'anonyme de Grenoble traite de sabelliens, à la fois Abélard, Pierre le Lombard et l'auteur de la Somme; peut-être son erreur s'explique-t-elle en partie par le fait qu'il trouvait dans leurs œuvres les mêmes citations matérielles du De doctrina christiana: il ne voyait pas qu'il y avait dans les pensées et les doctrines de ces trois auteurs plus que des nuances, l'un étant nettement hérétique, les deux autres parfaitement orthodoxes. Le concile de Latran décida la question. Cfr FoURNiER, Études sur Joachim de Flore, p. 62 ; voir aussi, p. 88.
textuelle, les Sentences sont roriginal, la Somme est l'ouvrage dérivé. La Somme serait-elle donc postérieure aux Sentences ? L'intérêt de cette question s'élève, si on se rappelle que c'est avec Pierre le Lombard que le concile de Latran a solennellement adopté la célèbre formule trinitaire :
« Nos autem, sacre approbante Concilio, credimus et confitemur cum Petro Lombarde qued una summa quaedam res est... quae veraciter est Pater, et Filius, et Spiritus Sanctus \ »
Nous venons de voir que cette formule se trouve bien, en effet, chez Pierre le Lombard, ainsi que les principaux arguments qui en déterminent le sens, qui l'établissent et la défendent contre toutes les subtilités des logiciens du xii^ siècle.
Or, si nous admettons que la Somme est antérieure aux Sentences du Lombard, il faut admettre aussi que l'honneur d'avoir le premier énoncé les éléments de la formule que le concile admet « cum Petro Lombarde », et celui de l'avoir établie, reviennent à notre maître Hugues. En effet, toute l'argumentation du Lombard et la conclusion qu'il en déduit, se retrouvent dans les quatre passages qui sont communs à la Somme et aux Sentences.
En deux mots, si la Somme est antérieure aux Sentences, le maître Hugues qui l'a écrite est un des princes de la pensée théologique du monde chrétien. Si elle est plus récente que les Sentences du Lombard, son auteur n'est guère plus qu'un bon écolâtre, compilateur intelligent.
' Mansi, XXII, 983.