CHAPITRE IV
Sommaire. — I. Maître Hugues connaît, aussi bien que le Lombard, le porrétanisme divulgué à Reims, en 1148. — II. Contradictions inévitables des critiques qui supposent la Somme antérieure aux Sentences du Lombard. — III. Les témoignages du Xll^ siècle n'exigent pas cette antériorité et semblent la nier. — IV. Othon de Frisingue et le Liber de vera philosophia. — V. La Somme nomme Gilbert de la Porrée (f 1154). — VI. Le Prologue de la Somme dénie toute originalité à cette œuvre. — VII. Le concile de Latran (1215), témoin de la tradition touchant l'originalité du Lombard. — VIII. La Somme connaît la définition de la «personnes, proposée par le Lombard.
Nous avons plus haut * situé « maître Hugues » dans le temps. Notre conclusion était que la Somme a été composée avant 1158 et après 1138. Mais ces limites extrêmes doivent être en partie corrigées, par suite des résultats de l'enquête sur la composition et le contenu doctrinal ou polémique de la Somme que nous venons de faire.
La date de 1158 reste immuable : le manuscrit de Munich, catalogué à Prufening en 11 58, l'exige. Mais nous croyons pouvoir maintenant conclure que la Somme est postérieure au concile de Reims, où l'on discuta les doctrines de Gilbert de la Porrée, et donc, qu'elle est postérieure à l'an 1148.
Gilbert de la Porrée avait été l'élève d'Anselme et de Raoul de Laon; puis il avait tenu école à Poitiers, à Chartres une dou-
' Voir plus haut, p. 63-69.
Il6 DATE DE COMPOSITION DE LA «SOMME»
zaine d'années, un an ou deux à Paris. En 1 142, il était devenu évêque de Poitiers. Ce ne fut qu'en 1146 que ses erreurs furent dénoncées, après qu'il les eût exprimées dans un synode diocésain \ Nous avons quatre récits' de l'affaire de sa condamnation, et ils sont loin de s'accorder sur tous les détails. Il résulte cependant de leur ensemble qu'on était en 1147, à Paris, peu au courant de sa doctrine, qu'on n'avait pas ses écrits et spécialement son commentaire sur la Trinité de Boèce, et qu'il fallut se les procurer; qu'à Reims, en 11 48, les subtilités dialectiques auxquelles il avait recours, soit pour se défendre, soit pour interpréter les Pères, n'étaient pas familières à ses juges. Il est vrai que quelques écoliers déposèrent avoir entendu soutenir telle ou telle proposition, qui était une nouveauté; mais plusieurs évêques, anciens élèves de Gilbert, déclarèrent n'avoir jamais entendu de lui rien de semblable. Quelques-uns ont connu, avant 1148, telles ou telles propositions nouvelles de Gilbert, soit; mais le détail, la structure organique et complète du système, il convient d'en attendre la preuve documentaire. D'ailleurs, c'est à l'époque du concile de Reims ^ que l'anonyme de Grenoble fait remonter l'opposition au système porrétain. Et il est certain que ce ne fut que sous Adrien IV (1154-1159), que ce grand veneur d'hérésies, Gerhoch de Reichersberg, connut les livres de Gilbert de la Porrée *.
Or, si la Somme a été écrite avant 1148, l'ignorance de Gerhoch, les affirmations de l'anonyme du Liber de vera philosophia, la surprise de presque tout le monde à Paris en 1147, et à Reims, l'année suivante, ne s'expliquent pas.
Bien plus, il n'était pas possible d'écrire la réfutation du Gil-
• Vernet, Dict. de théol. cathol., article Gilbert, t. VI, c. 1351.
• Othon de Frisingue, De gestis Friderici, I, 46, 50-54 (MGH, SS, t. XX, P' 379)' — Geoffroy d'Auxerre, Libellus contra capitula Gilberti (PL, CLXXX, 595) ; Epistola ad Albinum cardinalem (PL, CLXXX, 587). — Jean DE Salisbury (?), Historia pontificalis (MGH, SS, t. XX, p. 522-527). — Anonyme, du Liber de vera philosophia, dans Fournier, Études sur Joachim de Flore, Paris, 1909, p. 63. — Cfr HefeI-E-Leclercq, Histoire des Conciles, Paris, 1912, t. V, i, p. 812-818.
■ Liber de vera philosophia (Fournier, op. cit., p. 75).
• Bach, Die Dogmengetchichte des Mittelalters, Vienne, 1875, t. II, p. 391.