MAITRE HUGUES CONNAIT LE PORRETANISME DE II48 II
bertisme qu'est la Somme, avant qu'à Reims le système ne fût dévoilé. L'auteur du Liber de ver a philosophia s'est trompé, — peut-être volontairement, — sur la paternité victorine et par conséquent sur la date de composition de la Somme ; mais il ne s'est pas mépris sur la portée et sur l'intention doctrinale des sept chapitres de la Somme qui traitent de Dieu et de la Trinité. Il y a trouvé, ce qui s'y trouve en effet, la réfutation, point par point, de tout le système du porrétanisme. Pour lui, la Somme est l'ennemi, au même titre que le Lombard, et souvent, très souvent, pour les mêmes raisons. Or, quel est le critique qui oserait prétendre que le premier livre des Sentences du Lombard a pu s'écrire, avant que les conclusions et les échappatoires de Gilbert et de son école ne fussent bien connues ?
On m'objectera peut-être que j'admets moi-même que probablement Gautier de Mortagne, écrivant son Liber de Trinitate avant 1130, visait à la fois et Gilbert l'Universel et Gilbert de la Porrée; que j'admets aussi que le même Gautier a, dès cette époque, fourni des armes excellentes contre le porrétanisme, dont la Somme et le maître des Sentences n'ont eu qu'à tirer parti. Admis ! Admis encore qu'on trouve dans le Victorin d'excellents principes, dont on peut se servir, dont on s'est, en fait, servi pour démolir l'erreur capitale de Gilbert, à savoir qu'en Dieu les relations, ou les propriétés, sont une réalité {res quaedam) distincte de la substance. Mais ni dans l'œuvre de Gautier, ni dans celle du Victorin, on ne lit de formules qui trahissent la volonté de contredire et de ruiner les subtilités dialectiques qui furent reprochées à Gilbert à Paris et à Reims. L'anonyme de Grenoble s'est sans doute rendu compte de cette différence; et c'est ce qui explique pourquoi, laissant de côté le point capital de la simplicité de la nature divine, il a cherché à égarer son lecteur dans le maquis des détails dialectiques, et a noté, — ce qui est exact, — que le Victorin ne dit rien qui soit explicitement, formellement opposé à la technique de « la vraie philosophie », qui n'est autre que celle du réalisme outré de Gilbert pleinement élaboré.
Prenons un exemple ou deux pour le mettre en évidence. On
Il8 DATE DE COMPOSITION DE LA «SOMME»
a lu plus haut un morceau de Pierre le Lombard, et un autre morceau apparenté de la Somme, sur l'unité de la substance divine, démontrée par la raison naturelle. Si on étudie ces passages ^ de près et dans leur contexte, on y trouve trois éléments : un raisonnement, « s'il y a un premier principe, il ne peut être que simple » ; ensuite l'affirmation que ce raisonnement est indépendant du fait de la révélation; enfin, l'emploi du tout, avec l'intention manifestée clairement par la place donnée à ces deux considérations, de fermer la bouche à un adversaire bien spécifié et à propos de véritables pointes d'aiguille. Je dis que la réunion de ces trois éléments n'a pu se produire dans un cerveau humain, qu'après qu'on a su que dans un autre cerveau s'était produite l'association contraire, à savoir ce que nous lisons dans les Sententiae divinitatis :
« Nonne divinitas est Deus et non aliud a Dec ? Respondeo quod divinitas est Deus et non aliud a Dec, actu rationis, sed non forma loquendi ; ratione fidei, non ratione humanae philosophiae. ^ »
Tant qu'ils n'ont pas connu ces trois lignes, ou leur équivalent, — car ici les ressemblances verbales, si souvent trompeuses, n'ont rien à faire, — ni l'auteur de la Somme, ni Pierre le Lombard n'ont pu écrire et employer, comme ils ont fait, le morceau dont il est question : à moins que l'on admette que les dés ne sont pas pipés, si au jeu trois fois de suite ils donnent six.
Autre exemple. Je laisse de côté ce qui concerne l'emploi de l'abstrait et du concret dans certaines formules sur Dieu, parce que les Pères en ont parlé, parce qu'au xii^ siècle cet emploi fut discuté depuis Roscelin dans toutes les écoles à propos du problème des universaux. Mais je prends une théorie singulière, un cas spécifique du porrétanisme. Ce fut seulement aux conciles de Paris et de Reims que l'on apprit, non sans surprise, que Gilbert concédait : « Deus est divinitas, Pater est Deus », mais niait la légitimité et l'orthodoxie des propositions inverses : « Divinitas est Deus, Deus est Pater ^. » Il suffit de parcourir
' Voir plus haut, p. 94 et 95.
• Op. cit., édit. Gbyer, p. 68.
• Le pseudo-Bède (Commmtarius in Librum Boetii de Trinitate; PL, XCV,