MAITRE HUGUES CONNAIT LE PORRÉTANISME DE II
aussi par lé reflet que donne à la riposte le texte que l'on réfute. Et peut-être est-il permis de conjecturer que c'est, du moins en partie, au désir de se séparer nettement des Sententiae et du porrétanisme que sont dues aussi certaines différences que l'on trouve entre la Somme et lesdites Sententiae. Celles-ci ne disent rien, et pour cause, de la théorie des « vestiges »; la Somme y insiste, au grand déplaisir, on l'a vu *, de l'anonyme porrétain de Grenoble. Les Sententiae enseignent, comme Gilbert, que la « divinité ne s'est pas incarnée ^ », mais seulement la personne du Verbe. Leur doctrine en cela est très différente de celle que Gautier de Mortagne avait jugé à propos de notifier « à tous les fidèles ^ » ; mais Gautier concédait : Deus est homo assumptus et niait ou distinguait : Homo assumptus est Deus. Cela lui donnait un air de connivence avec Gilbert; et, de fait, quelques-uns des arguments mis en avant par les Sententiae pour soutenir : « Divinitas non est incarnata », rappellent les moyens termes de la « lettre à tous les fidèles». Ne serait-ce pas, pour se dégager lui et son inspirateur, que maître Hugues aurait si vivement rudoyé cette malheureuse doctrine de la « lettre à tous les fidèles » } De même, pour la lettre de Gautier à Hugues de Saint- Victor sur la science du Christ. Les Sententiae^ sans dire à qui elles l'empruntaient et sans affirmer qu'elles en adoptaient la doctrine, — d'ailleurs très orthodoxe, — reproduisaient toute cette lettre, en la démarquant. Gautier se trouvait par là mis en très mauvaise compagnie. Ne serait-ce pas pour le dégager, que maître Hugues adopta sur la science du Christ, comme nous l'avons dit, la théorie, d'ailleurs inadmissible, de Hugues de Saint- Victor ? Ce zèle, à cet endroit, pour le Victorin doit avoir une raison : car, ainsi que l'a très bien vu Arno de Reichersberg, l'auteur de la Somme se contredisait, puisqu'il admet avec Pierre le Lombard cette formule très équivoque : « Christus secundum quod homo non estfilius Dei * », qui n'est pas conciliable
^ Voir plus haut, p. 103.
* Sententiae divinitatis, p. 67.
' Bach, Die Dogmengeschichte des Mittelalters, Vienne, 1875, t. II, p. 128.
* Voir plus haut, p. 34, 81 et suiv.
avec la théorie de la science du Christ du Victorin. Concluons donc, en tenant compte aussi bien des différences que des ressemblances, que l'auteur de la Somme a connu directement, et non pas seulement de seconde main, les Sententiae divinitatis.
Faut-il encore rapprocher davantage de nous la date de la composition de la Somme, et dire qu'elle est postérieure aux Sentences du Lombard, qui furent achevées vers 1152 ? Les raisons pour le faire ne manquent pas.
D'abord cela est nécessaire pour tirer la critique textuelle contemporaine de l'ornière où elle se trouve enlisée et patauge dans l'absurde. Que voyons-nous en effet? Des érudits sérieux et de bonne foi, mais admettant tous, pour une raison ou pour une autre, que la Somme sl été composée d'assez bonne heure, je veux dire avant 11 42, nous disent et prétendent prouver par de nombreuses références aux sources : les Sentences de maître Roland se sont fréquemment inspirées de la Somme, et on ne leur découvre aucune relation avec le Lombard ^ ; ou bien, les Sententiae divinitatis ont employé la Somme, mais elles n'ont que sur un point ou deux de relation avec l'œuvre du Lombard ^. D'autres critiques qui, comme Baltzer, étudient ce qu'ils appellent les sources du Lombard, tout en ignorant Gautier de Mortagne et surtout Anselme de Laon, concluent que la Somme tout entière a passé dans l'œuvre du Lombard ^.
Fort bien: mais que devient le principe: «^wae sunt eadem uni tertio sunt eadem inter se? » Quand l'interprétation d'une observation ou un raisonnement aboutissent à l'absurde, c'est qu'il y a quelque défaut ou quelque fausseté dans la méthode ou dans les prémisses. Faites l'hypothèse que la Somme est postérieure au Lombard : et la critique textuelle ne sera plus fatalement vouée à violenter le principe de contradiction.
' GiBTL, Die Sentenzen Rolands, préface, p. xvu et XLiii. ' Gbybr, Die Sententiae divinitatis, préface, p. 13 et 21. * Baltzer, Die Sentenzen des Petrus Lnmbardus, dans les Studien zur Geschichte dtr Théologie und Kirch», t. VIII, m, LeipzÏR, 1902, p. 8.