CONTRADICTIONS DES CRITIQUES
En effet, de l'étude assez détaillée que nous avons été amenés à faire des onze premiers chapitres de la Somme ', il résulte que les sources de ce début sont, par ordre chronologique : Anselme de Laon, Gautier de Mortagne, Abélard, les deux De sacramentis du Victorin, les Sententiae divinitatis et, — c'est l'hypothèse dans laquelle nous nous plaçons ici, — les Sentences du Lombard. Avec ces six volumes sur sa table, notre maître Hugues a pu composer sa mosaïque. Je ne pense pas que dans ce début de la Somme, — les deux morceaux où sont attaquées deux des lettres de Gautier mis à part, — on puisse trouver quinze lignes de rédaction personnelle; comme de ces quinze lignes, cinq se trouvent dans maître Roland ^, qu'on ajoute, si l'on veut, cet auteur aux six précédents : avec ces sept volumes sous les yeux, maître Hugues a pu, — comme nous le pourrions nous-même aujourd'hui, — rédiger ses onze chapitres.
Il n'en résulte pas que les devanciers de maître Hugues n'ont rien copié ou démarqué : sauf Anselme de Laon, le premier en date, tous ont employé, de façon plus ou moins facile à discerner, leurs devanciers, Abélard et le Victorin ni plus ni moins que les autres; et la Somme les a employés tous, tantôt directement, tantôt et souvent, de seconde et peut-être de troisième main. A mon humble avis, tant que la critique continuera à traiter la Somme comme un livre plus ou moins original, antérieur au moins d'une dizaine d'années aux Sentences du Lombard, elle n'aboutira qu'à des contradictions. Qu'on fasse au contraire carrément l'hypothèse que la Somme est un peu plus jeune que le Liber sententiarum de Pierre Lombard, les résultats des travaux critiques ne courront plus le risque de se heurter au principe : « Quae sunt eadem uni tertio. »
Le désir de tirer honnêtement les critiques d'embarras est sans doute une raison légitime de faire une hypothèse. Mais, — et hélas ! on l'oublie trop souvent, — le service rendu aux érudits par une hypothèse n'est pas toujours une preuve de sa
' Voir plus haut, p. 76 et suiv., p. 92, 97, 104 et suiv. * GiETL, Die Sentenzen Rolands, préface, p. XLHI.
valeur. Car, s'il est vrai que « ex vero non sequitur nisi verum », il est vrai aussi que « exfalso^ sequitur verum et falsum ». Dans toutes les sciences, les hypothèses sont souvent très utiles, sans être vraies, c'est à dire sans être conformes à la réalité. Le succès d'une hypothèse n'est pas de soi une preuve de sa valeur objective : il peut n'être qu'une réussite. En histoire, une hypothèse ne doit jamais être considérée ou affirmée comme un fait, que si on peut la vérifier directement et montrer qu'elle ne contredit aucun autre fait certain.
On peut, semble-t-il, établir directement que la Somme est postérieure aux Sentences^ et montrer qu'aucun fait certain n'y contredit.
Les témoignages du xii® siècle qui nous attestent l'existence de la Somme, sont tous postérieurs aux Sentences du Lombard ; et leurs dates tardives nous invitent, — maintenant que notre esprit est libéré de la légende séculaire de la paternité victorine, — à la tenir pour relativement récente. Jean de Salisbury emprunte, peut-être à la Somme, une définition de la foi ^ ; son Metalogicus est de 1159. Un canoniste anonyme adopte la solution singulière d'un cas de conscience, que donne la Somme; son recueil est postérieur à 1155 et antérieur à 1179 ^. S'il faut en croire une conjecture de Denifle ^, l'auteur de la Somme serait un des deux sentenciers dont se serait servi Robert de Melun; cette conjecture est loin d'être prouvée; car il y a de bonnes raisons de penser que les deux sentenciers dont parle la préface de Robert de Melun, sont le Lombard et l'auteur anonyme des Sententiae divinitatis. Mais, quoi qu'il en soit, il est certain que l'œuvre de Robert de Melun est de plusieurs années postérieure aux Sentences du Lombard. Arno de Reichersberg mentionne la Somme dans son livre contre Folmar, écrit
' Voir plus haut, p. ^3.
• GiBTL, Die Sentenzen Roland's, préface, p. xxxvi.
• Die Sentenzen Hugos von St. Viktor, dans VArchiv, t. III, p. 638.