TÉMOIGNAGES DU XII® SIÈCLE
entre 1162 et 1169: mais, dans ce même ouvrage, Arno réfute les Sentences du Lombard. Les Cisterciens croient volontiers, en quelques-uns de leurs monastères, à l'attribution de la Somme à maître Eudes de Soissons \ devenu sur le tard leur confrère; et ils savent que maître Eudes avait été l'élève et était resté le disciple fidèle du Lombard. Enfin, pour que cette énumération soit complète, mentionnons les gloses marginales, où on lit tant de renvois à « maître Hugues » et à la Somme : mais ces gloses sont en marge des Sentences de Pierre le Lombard et peu, parmi elles, datent du xii® siècle. En résumé, les témoignages qui, indépendamment des manuscrits qui nous restent, nous parlent au xii® siècle de l'existence de la Somme, sont postérieurs aux Sentences du Lombard, et sont accouplés avec les œuvres de ce maître.
Supposons maintenant un instant que la Somme soit pour nous un ouvrage perdu, dont l'existence ne nous serait révélée que par ces témoignages; nous viendrait-il à l'esprit d'imaginer qu'elle date des environs de l'an 1140? Nous devrions simplement dire, pour rester fidèles aux textes : à partir des environs de l'an II 55, en même temps que les documents nous apprennent l'existence des Sentences du Lombard, ils nous parlent d'un certain ouvrage de théologie, où telle et telle question était traitée. A nous en tenir là, nous serions sûrs de ne pas nous tromper : tout le reste serait conjecture gratuite, sujette à Terreur. Il me semble donc qu'il est de bonne méthode de nous en tenir aux témoignages des textes, et de dire qu'aux environs de Il 55 la Somme existait, puisque c'est à partir de cette époque qu'on commence à en parler. Comme nous savons, par ailleurs, que vers 1152 les Sentences du Lombard étaient achevées, nous concluons que la Somme leur est légèrement postérieure.
Aucun fait certain ne contredit cette conclusion. Tout ce que l'on peut, à ma connaissance, nous opposer, se réduit à deux textes, et à ce qu'on décore du nom d'un fait, à savoir
^ Voir plus haut, p. 33 et 57.
que maître Roland et l'auteur des Sententiae divinitatis, qui ont écrit avant 1148, et par conséquent avant le Lombard, ont copié la Somme. On nous menacera peut-être aussi des surprises que peut contenir, que contient sans doute la série des manuscrits inédits, que mentionne Grabmann comme dépendants de la Somme ^
J'ai déjà répondu indirectement à une partie de ces difficultés. Je me résume. Les onze premiers chapitres de la Somme sont une mosaïque, dont les pièces ont été empruntées à Anselme de Laon, à Abélard, à Gautier de Mortagne et au Victorin : les œuvres de ces écrivains n'étaient pas inaccessibles, maître Roland et les Sententiae divinitatis ont donc très bien pu les copier ou les démarquer, sans avoir à passer par l'intermédiaire de la Somme. Et si l'on prouve qu'ils les ont démarquées de la même façon que la Somme^y il me suffira d'admettre que maître Hugues avait sous le nez vers 11 55 maître Roland et les Sententiae divinitatis et a employé leur copie, plutôt que leurs originaux. Comment me prouvera-t-on que mon hypothèse est impossible ? Et pour ne pas avoir l'air de rester sur la défensive, je pousse une pointe, et je demande à mon tour qu'on m'explique le fait suivant :
Il y a dans la Somme quatre passages assez longs, très caractéristiques, qui se trouvent aussi dans les Sentences du Lombard. Or, de ces quatre morceaux il n'y a pas de trace ni chez maître Roland, ni dans les Sententiae divinitatis. Je demande pourquoi, à ceux qui datent la Somme des environs de l'an 1 140, sans autre raison que celle de pouvoir continuer à rabâcher que maître Roland l'a copiée. Pourquoi ? Le voici. Maître Roland a copié, démarqué ce qui existait, quand il écrivait; mais ces quatre morceaux qui sont communs à la Somme et aux Sentences du Lombard, n'existaient pas, ne pouvaient pas exister avant 11 48,
' Grabmann, Geschichte der scholastischen Méthode, t. II, p. 301-309.
• On ne nous administrera jamais cette preuve ; car on ne trouvera, ni dans ces écrivains, ni chez leurs devanciers, les doctrines et les formules spécifiquement antiporrétaines, que l'anonyme de Grenoble dénonce et signale uniquement et exclusivement dans la Somme et dans les Sentences du Lombard.